« Mangez-moi » d’Agnès Desarthe

« Buvez-moi » disait l’inscription sur la fiole d’Alice. La fillette a bu et, comme un télescope qui se replie, s’est sentie rétrécir. « Mangez-moi » disait une autre inscription sur le gâteau, Alice a mangé et s’est étirée, comme un bouleau. Trop petite, ou trop grande, ma vie se disproportionne et je ne suis jamais à la mesure de ce que j’entreprends. Comme j’aimerais retrouver ma taille originelle, celle qui me permettrait de me glisser dans le gant du jour et de ne m’y sentir ni au large, ni à l’étroit. (p. 242).

« Mangez-moi » est l’incroyable histoire de Myriam, la narratrice, une figure déchirée, perdue, rejetée par ses proches à cause d’une erreur isolée, qui n’a plus d’autres espoirs que de tenter de remonter la pente avec l’ouverture de son établissement baptisé « Chez moi ». Le roman commence en effet avec le début de ce nouveau projet, bâti sur de faux documents. « Chez moi » devient rapidement un endroit atypique, sans enseigne, qui est aussi son véritable chez-soi. Car Myriam, la quarantaine, n’a pas les moyens de louer une logement. Alors elle s’aménage un tout petit coin dans son restaurant pour y dormir.

Au fil des pages, son projet se construit, à travers l’aide et les conseils de rencontres faites un peu par hasard, parfois poussée par le destin. Ben, son « ange » et « le meilleur serveur de Paris », qui incontestablement sera un tournant dans l’avenir de son entreprise; Vincent le fleuriste voisin qui fait régulièrement don de fleurs « passées »; les étudiantes Simone et Hannah à qui Myriam offre d’emblée des faveurs.

En filigrane à la construction progressive de « Chez moi » qui ne cesse de se réinventer tout en se faisant bien connaître auprès des passants, l’on découvre des périodes importantes, parfois sombres, de la vie de Myriam. Son ancien job dans un cirque, son mari Rainer, Octave. Et surtout son fils Hugo, sa plus grande déchirure. Ce fils pour lequel son amour de maman a disparu dès la naissance.

J’ai renoncé à être le cœur d’une étoile, l’idole d’une cour, la compagnie interchangeable et changeante. Enfouissant mes rêves de vie dissolue – c’est-à-dire dissoute – j’ai consenti à devenir un des sommets d’un triangle isocèle et isolé, tourbillonnant tristement dans un azur terne, aux côtés de triangles semblables qui ne pouvaient, sans dégâts, s’imbriquer. (p. 212).

mangez-moi

J’ai été charmée par Myriam, cette âme perdue et quelque peu sarcastique. Ce projet d’ouverture de restaurant semble être la dernière carte qu’elle joue et s’y lance à sa façon, sans vraiment respecter les règles « ordinaires ». Isolée de sa famille, de ses amis, elle se laisse approcher par les rencontres qu’elle fait tout au long des 308 pages du roman et le lecteur ne peut qu’être attendri par ces sentiments naissants. Et puis, au-delà de la forte personnalité, j’ai aimé ses recettes originales et savoureuses qu’elle décrit pour notre plus grand plaisir.

Quant à l’écriture d’Agnès Desarthe, je la découvrais pour la première fois. Son style ironique, décalé, qui paraît sortir des sentiers habituels m’a séduite. Grâce à des mots forts et des passages poignants, j’ai accepté l’invitation de l’auteure de passer un peu de temps dans la vie de Myriam, passant du rire aux larmes, du drame à l’espoir, avec assiduité et plaisir.

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14 réflexions au sujet de « « Mangez-moi » d’Agnès Desarthe »

  1. Isa

    L’histoire est visiblement jolie, porteuse d’espoir ? Je sais pas trop si ce type de roman est pour moi en ce moment … je suis en plein phase charniére , quadra , il me faut de belles histoires tournées vers l’avenir !

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  2. Fransoaz

    Ce livre fut un immense coup de cœur! Coup de cœur pour la simplicité et la générosité que met Myriam dans sa cuisine; coup de cœur pour l’écriture gourmande de Agnès Desarthe. Un livre d’une grande sagesse! A déguster sans modération!

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  3. sous les galets

    Tout le monde parle en ce moment du doc de Desarthe « comment j’ai appris à lire » et c’est bien de mettre en lumière ses romans aussi. Je l’insère dans un coin de ma tête.

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  4. Polina

    J’en entends parler régulièrement, ce serait bien de s’y plonger un jour ! D’autant plus que je n’ai lu que très peu de romans où l’univers culinaire était si présent. Même aucun je crois.

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