« L’attente » de Catherine Charrier

Outre le plaisir, l’apaisement, le dépaysement que procure une lecture, elle ouvre aussi l’esprit sur des faits, des événements. Un livre est un diamant brut, qui trouve son éclat dans l’intérêt et la passion que lui porte le lecteur. « L’attente » est de ceux qui ouvrent les yeux sur l’inavoué et le tabou, pour mettre à plat les préjugés et dévoiler des blessures profondément enfouies.

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Catherine Charrier, pour son premier roman, aborde l’adultère sans équivoque en retranscrivant (fidèlement?) les différents stades de la relation extra-conjugale. Avec ses moments passionnels et envoûtants des premiers émois, en passant par les interrogations, les doutes, pour enfin arriver au point de non-retour, celui où la décision devient urgente. Celle qui en devient une question de survie.

L’histoire dont il est question est celle de Marie et de Roch, qui se rencontrent par le biais du travail (elle, est le fournisseur, lui, le client). Entre-eux, on peut évoquer le coup de foudre. Une attirance qu’il est si difficile d’éviter. Deux aimants qui s’imbriquent sans accroc, pour trouver un terrain d’entente autour du sexe, presque naturel. C’est passionné, sans tabou, ils se livrent à l’aveugle l’un à l’autre pour satisfaire des désirs que même leurs compagnons respectifs n’arrivent à approcher.

Cette liaison ne devait pas forcément durer. Du moins, pas de cette façon-là. Après deux mois de rendez-vous cachés et de plus en plus intenses, le mot est lâché : « laisse-moi un an et je la quitte ». Car tous deux sont mariés et représentent chacun l’image de la famille idéale. L’auteure dévoile d’emblée, très tôt dans la lecture, que cette histoire extra-conjugale durera 13 longues années.

L’attente pare de préciosité l’ordinaire. Elle est un prisme à travers lequel la lecture du monde avec l’autre a des airs de sublime. » P.117

C’est sans doute parce que Catherine Charrier a fait le choix d’aborder l’infidélité sous le prisme de la femme, la maîtresse, celle qui est salie, montrée du doigt, la briseuse de ménage, que la barrière tombe, que le regard du lecteur s’adoucit. On accompagne Marie, cette jeune maman trentenaire, présentée comme une femme libre, moderne, conjuguant efficacement vie professionnelle et familiale, dans cette petite-mort qu’est l’attente. Elle s’emparera d’un JE, tantôt courageux, tantôt au bord du gouffre. Devenir témoin du mal qu’elle distille auprès de son mari et de ses jeunes enfants est ce qui m’a profondément touchée. Elle pourrait paraître égoïste, endosser le rôle d’une mère irresponsable, mais au lieu de la juger, on a juste envie de lui tendre la main pour l’encourager à prendre les bonnes décisions. Follement amoureuse, elle n’est pas pour autant naïve: elle sait que l’attente restera sans fin. Elle décide alors de profiter de tout ce qui s’offre à elle. Mais…

Par ailleurs, en entrant dans l’intimité, l’esprit, de l’amante, l’image que l’on se fait de l’homme, le mâle, reste subjective. Est-ce qu’il souffre de la situation? Comment la vit-il au quotidien, chez lui, avec sa femme, ses filles? Ses sentiments sont-ils à la hauteur de ceux de Marie? En joue-t-il? Il aurait été intéressant, à mon sens, d’avoir de temps à autre la vision masculine, d’autant plus de celui qui semble tirer les ficelles de ce jeu dangereux.

L’auteure opte pour la délicatesse, adoucissant une situation invivable, seulement portée par une addiction amoureuse à l’issue fatale. C’est sans doute pour plonger le lecteur dans la tension sous-jacente que le style est clair, direct, sans fioritures, presque vide d’émotions. Outre ce choix qui me semblait opportun afin de ne pas tomber dans le mélodrame, j’ai apprécié le rythme dans lequel m’a embarquée Catherine Charrier, avec la voix de Marie : il débute tout en joyeusetés pour ce couple naissant pour prendre de plus en plus de vitesse au fil des mois et des années.

Pour en revenir à mon introduction, « L’attente » m’a ouvert les yeux sur ce que vivent des milliers de clandestins amoureux qui se retrouvent sans échappatoire, du moins aucune qui ne fasse souffrir l’un, l’autre ou les deux. J’ai développé de l’empathie et de la tendresse pour Marie, sans pouvoir néanmoins noircir Roch. Ce livre nous renvoie à notre propre conception de l’amour et de la passion. Est-il préférable de vivre dans l’exaltation même à courte durée, ou de la repousser immédiatement connaissant son issue et d’opter pour l’équilibre et la stabilité?

Un roman (ou récit, tel que noté sur la couverture?) qui ébranle inévitablement et qui souligne une grande maturité pour une première publication.

Encore une jolie phrase, parmi tant d’autres:

« […] oui, chez nous on écrit de jolies histoires d’adultère, avec une légèreté, une grâce, un charme hérités des alcôves versaillaises. En Amérique, on en fait une tragédie, la fin du monde comme dans Fatal Attraction. » P.227

Catherine Charrier, « L’attente », Editions Kero, 2012, 248 pages

Ps: j’ai noté ce titre à l’issue d’un billet publié il y a quelques semaines sur un blog, mais sur lequel il m’est impossible de revenir… Si l’une d’entre vous se reconnaît, merci pour cette belle découverte!!

 

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14 réflexions au sujet de « « L’attente » de Catherine Charrier »

  1. Mina

    Quel billet ! Tu transmets vraiment la force de ce roman, cet ébranlement qu’il suscite… et tu me convaincs. Ca m’intéresserait de lire comment le sujet a été traité et est vécu par cette héroïne.
    Sur le même sujet, avec trois points de vue différents (la femme quittée, l’homme, la nouvelle maîtresse et compagne), je te conseille Infid’elles de Catherine van Zeeland, c’est aussi intéressant d’avoir ce « tour d’horizon », cette multiplicité des regards et ressentis.

    Répondre
    1. Laeti Auteur de l’article

      Merci beaucoup Mina, ça me touche! D’autant plus que j’ai pris le temps de réfléchir aux mots pour tenter de retranscrire la façon dont ce roman m’a traversée. Pour certains, il ne parlera peut-être pas autant, et je ne dirais pas qu’il s’agit d’un coup de coeur. Mais il m’a laissé une empreinte. Finalement, c’est bien cela que l’on recherche dans un livre 🙂 Je note le titre que tu me conseilles, le sujet du coup m’attire plus que je ne l’aurais imaginé. Et j’espère que tu auras l’occasion de découvrir à ton tour « L’attente » (j’avais pu le commander via ma bibliothèque!).

      Répondre
  2. Ping : « Les fidélités  de Diane Brasseur | «Des bulles d'air…

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