« L’annulaire » de Yôko Ogawa

– Allez, réfléchis. Trouve-moi ton souvenir le plus pénible. Quelque chose de douloureux, embarrassant, épouvantable.

Il avait une voix paisible, mais ses mots étaient froids. Il en possédait toute une collection de ce genre. Je pouvais toujours continuer à me taire, il n’abandonnerait pas.

– C’est quand j’ai perdu le bout de mon annulaire gauche, ai-je murmuré dans un soupir. » p.50

 

Première rencontre avec cette auteure japonaise, pour un premier pas dans la littérature nipponne, le tout conseillé par une adepte de la dame, Cachou. Aussitôt dit, aussitôt loué, aussitôt lu.

Si le style semble détaché, presque ordinaire, c’est surtout l’ambiance qui se crée au fur et à mesure des pages qui m’a réellement envoûtée. S’est opéré une attraction entre ce court livre et moi. Il s’est passé quelque chose, c’est certain. Quelque chose de mystérieux. L’histoire y est sans doute pour beaucoup.

annulaireC’est après avoir croisé une intrigante annonce pour un poste d’assistante dans un laboratoire tout aussi étrange, que la jeune narratrice de 21 ans est aussitôt engagée aux côtés de M. Deshimaru. Elle vient juste de quitter son précédent job dans une usine de limonades, qui lui a valu un bout de l’annulaire gauche en moins. Dans le laboratoire donc, M. Deshimaru,personnage atypique, fermé, au regard puissant, s’enferme quotidiennement au sous-sol pour y créer des spécimens. A l’instar de la taxidermie, le directeur offre aux personnes demandeuses un moyen d’enfermer dans un tube à essai, les souvenirs, bons ou mauvais, qu’ils ont entretenu avec l’élément convoité. Ce qui leur permet de garder pour toujours et dans un lieu sûr, entièrement dédié à la  conservation, leur spécimen. Passeront ainsi devant le nez de la narratrice, les os d’un moineau de Java, la cicatrice d’une brûlure, les partitions d’une chanson chère.

Yôko Ogawa joue ainsi sur l’étrange et le fantasque pour happer son lecteur. Une fascination opère de suite. Un jeu de descriptions que manie avec habilité l’auteure plante un décor froid, neutre, dans lequel on entre à tâtons. L’hôte, M. Deshimaru n’est pas des plus accueillants, il faut bien l’avouer. Mais une force invisible nous pousse, en même temps que la narratrice, dans cet ancien foyer pour filles où persistent encore les traces d’une vie antérieure. Mais ce qui sera le plus fascinant est la relation qui liera le directeur à sa nouvelle recrue, entre pouvoir et séduction. Certaines scènes sont saisissantes, voire malsaines, mais assurément savoureuses, comme celle de la nouvelle paire d’escarpins.

Une première rencontre réjouissante, qui m’encourage à poursuivre avec d’autres titres. Merci Cachou pour la découverte!

Yôko Ogawa, « L’annulaire », Editions Actes Sud, 1999, 95 pages. Récit traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle.

 

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18 réflexions au sujet de « « L’annulaire » de Yôko Ogawa »

  1. Flo

    J’ai découvert Ogawa avec ce titre moi aussi. Une amie qui voulait me la faire lire a fini par m’offrir ce livre car je faisais de la résistance 😉 Cela ne m’a pas converti à la littérature japonaise en général pour autant mais je suis devenue fan d’Ogawa. Je te souhaite du plaisir à lire ses autres livres.

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    1. Laeti Auteur de l’article

      Cela ne saurait tarder, je le sens bien. J’ai repéré plusieurs titres à la bibliothèque 😀 D’ailleurs… un recueil de nouvelles serait le bienvenu pour un certain mois de novembre 🙂

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      1. Flo

        Elle est en effet bien représentée en biblio, ce qui est une chance vu comme elle est prolifique. Qu’as-tu repéré ? (si je suis curieuse, c’est la faute à Mina 😉 )
        J’aime moins ses nouvelles (il m’en reste à lire d’ailleurs) mais il faut tester. Je t’attends donc de pied ferme 🙂

      2. Laeti Auteur de l’article

        J’aimerais découvrir « La marche de Mina » (justement!! 🙂 ), mais d’autres textes aussi courts que « L’annulaire » sont disponibles aussi, à voir en fonction du timing du moment! Et sans doute des nouvelles! Je vais parcourir ton blog pour lire tes billets la concernant 🙂

  2. Midola

    Je n’ai lu qu’une seule fois cet auteur sans avoir accroché plus que ça mais peut-être n’étais-je pas très disponible pour ce genre de lecture. Tu me donnes envie de lui redonner une chance…

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    1. Laeti Auteur de l’article

      J’en suis ravie 🙂 Mais j’imagine aussi que son univers particulier ne plaît pas à tout le monde. En commençant la lecture, j’étais plutôt mitigée mais finalement l’ambiance brumeuse a pris le dessus.

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  3. Micmelo

    Très bon choix pour débuter avec Ogowa : c’est mon préféré !! Et je suis d’accord avec Cachou, si tu aimes celui là, tu devrais tous les aimer 🙂

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  4. Flo

    Oserai-je t’avouer que j’ai longtemps séché sur ton « justement » après « La marche de Mina » ? *morte de honte* J’ai lu ce roman avant de connaître Mina alors le parallèle ne coulait pas de source (je sais, mon excuse est pitoyable 😉 )

    Peu de billets figurent sur mon blog car, outre le fait que je ne chronique pas tout (« La marche de Mina » fait partie des livres sur lesquels je n’ai rien écrit si ce n’est dans un mail à l’amie qui m’a fait découvrir l’auteur), j’ai lu l’essentiel de son œuvre pendant ma période inter-blogs.

    Si j’en crois mes archives, « Tristes revanches » est le recueil de nouvelles qui est le mieux passé et je n’ai pas besoin de consulter mes archives pour savoir que « La formule préférée du professeur » est mon Ogawa préféré 🙂

    Mais chaque livre nous ouvre un univers dont on retient toujours quelque chose.

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    1. Laeti Auteur de l’article

      Ces deux titres que tu mentionnes sont d’ores et déjà notés 🙂 Apparemment, il y a à prendre et à oublier dans son œuvre. A chacun de faire sa propre opinion! Je suis ravie de cette découverte en tout cas!

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      1. Flo

        « à oublier », je ne pense pas quand même. En fait, c’est un des rares écrivains au sujet desquels je dirais qu’il n’y a jamais vraiment de déchet. En fonction des sensibilités de chacun, nous avons nos préférences, mais je crois que tous ses livres ont quelque chose qui nous retient par la manche et que, justement, ils sont ainsi inoubliables.

  5. sous les galets

    Je crois avoir vu un titre d’Okawa chez Miss Léo il y a une grosse année mais je n’en suis pas sûre. Pourtant à te lire, j’y retrouve l’atmosphère un peu surnaturelle (mais bon je n’en suis pas certaine).
    j’aime beaucoup cette idée de souvenirs conservés . je le note pour découvrir si moi aussi je suis sensible à cet univers (de littérature japonaise, je connais surtout Murakami et un autre dont le nom m’échappe, mais qui avait écrit « je reviendrai avec la pluie »). J’aime combien les Japonais savent biaiser avec le réel.

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    1. Laeti Auteur de l’article

      C’est exact, il y a du surnaturel (je t’avoue avoir eu du mal à comprendre où elle voulait en venir avec ces souvenirs conservés!). Je n’ai jamais lu Murakami, malgré sa forte présence sur les blogs et dans la presse. Ils ont un univers bien à eux, qui nous emporte ailleurs, c’est certain. ps: j’ai corrigé tes coquilles 🙂

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  6. Ping : « La mer  de Yôko Ogawa | «Mes bulles d'air...

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