« La petite communiste qui ne souriait jamais » de Lola Lafon

Nadia calme ses doutes, avance au-devant de ses craintes, elle s’exécute, ambassadrice de son rêve, sujet de l’expérimentation dont elle est la presque princesse. » p.67

Dans ce roman mêlant fiction et faits réels, Lola Lafon revient de façon passionnante sur la montée en flèche de la carrière de la jeune gymnaste roumaine, Nadia Comaneci. En quelques 300 pages, l’auteure française fait le tour de la (courte) carrière de la fillette, qui fut néanmoins semée de bon nombre d’embûches et de faits marquants. Irrémédiablement touchée par la politique communiste en Roumanie de l’époque, la fillette est très jeune entrée dans un monde de requins, qui utilisa son talent pour redorer le blason d’une Roumanie qui se désire moderne, faisant des pieds de nez à un Occident toujours aussi attirant.

Le roman débute avec l’exploit de Nadia présentant une pirouette spectaculaire sur les barres, aux JO de Montréal en 1976, lui valant un 10.00, du jamais vu. Elle est d’emblée propulsée au rang des enfants prodiges de la gymnastique moderne. Moderne, car elle fera partie de la nouvelle génération des jeunes représentant les valeurs d’une Roumanie qui désire être sur le devant de la scène, après de longues  années passées dans l’ombre de l’union soviétique. C’est bien pour cela que la toute jeune fille de 14 ans sera rapidement instrumentalisée par le pouvoir en place représenté par le communiste Nicolae Ceausescu, avec le concours d’une effervescence médiatique à double tranchant.

Outre l’instrumentalisation par le pouvoir politique, il est aussi question dans ce beau roman de plusieurs thèmes relatifs aux maux des ados, à leurs réflexions et leurs questionnements. Repérée dès l’âge de 9 ans dans son école, Nadia sera prise en charge par le couple formé par Béla et Marta Karolyi, qui prendront rapidement le rôle de parents d’adoption, tellement le nombre d’heures passés dans leur école de gymnastique à Onesti est absorbant. Plus rien ne compte désormais pour la fillette qui ne pense qu’à s’améliorer et à gagner, au détriment de sa santé. J’ai d’ailleurs été très impressionnée par le pouvoir hypnotisant que son entraîneur a eu pendant de longues années sur Nadia, qui balayait d’un médisant revers de la main l’idée de vivre une vie d’adolescente normale. Son projet était de gagner, mais à quel prix? Puisque lorsque l’on entre dans la puberté, il devient subitement question d’un nouveau rapport à son corps qui  commence à dicter ses propres lois. Il était impressionnant de lire la façon dont Nadia avait honte de cette métamorphose féminine. Pour elle, cette « maladie » a été la cause de la diminution de ses exploits, et un adieu à sa silhouette enfantine que le monde entier semblait par ailleurs regretter.

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Lola Lafon a utilisé plusieurs procédés, faisant de ce roman, un produit plutôt original : elle prend posture à travers le personnage de la narratrice (c’est en tout cas ce que je me suis imaginée), qui correspond avec Nadia Comaneci pour recevoir son témoignage sur les faits marquants de son parcours et de sa vie. Le lecteur suit les échanges entre les deux femmes, en italique dans le texte, comme une parenthèse au récit (fictionnel?), venant appuyer les interrogations qu’ont suscitées certaines périodes de la vie de la roumaine. J’ai, pour ma part, aimé imaginer cet échange comme un lien qui a réellement eu lieu entre l’auteure et l’ancienne gymnaste. C’est d’ailleurs parmi ces parenthèses, que l’on découvre une Nadia nébuleuse, accentuant les zones d’ombre de son histoire, souvent vexée voire agressive quant aux impressions de la narratrice sur son passé. Et j’y ai  surtout découvert l’image de la gamine aveuglément fidèle à son entraîneur.

Si vous avez souhaité écrire mon histoire, c’est que vous admirez mon parcours. Et je suis le produit de ce système-là. » p.239

Coup de chapeau en tout cas à Lola Lafon pour cette oeuvre très bien documentée, dont elle a partagé minutieusement les références à la fin du livre, autant sur la vie de Nadia Comaneci, que sur la situation politique de la Roumanie communiste des années 70 au renversement par la population en 1989.

J’ai été captivée par cette histoire, qui m’a permis de découvrir la fille éblouissante, mystérieuse et surtout talentueuse, qu’a été Nadia Comaneci.

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3 réflexions au sujet de « « La petite communiste qui ne souriait jamais » de Lola Lafon »

  1. sous les galets

    Je fais partie des rares qui ont été déçues par ce livre auquel j’ai trouvé un angle un peu dérangeant et un parti-pris contestable, j’ai été gênée par le confusion réel/fictionnel sur quelqu’un qui vit encore

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    1. Laeti Auteur de l’article

      Je me rappelle bien de ton impression, et j’y ai pensé pendant ma lecture. Contrairement à toi, le fait que Nadia Comaneci soit toujours de ce monde ne m’a pas du tout ébranlée.
      J’ai aimé le mélange réalité/fiction, même si je me suis imaginée que tout s’était réellement passé. On a dû mal à distinguer la part imaginée, de celle qui a eu lieu.

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  2. Mina

    Je viens enfin te lire, après avoir lu moi-même ce roman et avoir essayé de mettre des mots sur ma lecture. Comme toi, j’ai été captivée par l’histoire, lue presque en apnée, le souffle retenu. J’ai retenu les mêmes thèmes que toi, que tu as très bien synthétisés d’ailleurs !
    J’ai apprécié le parti pris de l’auteure de remettre en question son propre récit par la voix de Nadia Comaneci ; c’est pour moi l’une des richesses incontestables du roman, une véritable plus-value par rapport à une simple biographie romancée. J’y vois une interrogation sur les thèmes abordés aussi bien que sur l’écriture biographique : sait-on jamais la vérité ? Où la trouver dans une vie racontée (donc « fictionalisée ») par d’autres, dans les journaux ou les témoignages ?

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