« Le manège des amertumes » d’Isabelle Baldacchino

Voilà plus d’un mois que j’ai refermé ce premier recueil de nouvelles de la belge Isabelle Baldacchino, après avoir été grandement tentée par mon amie Mina. Et le plaisir a été à la hauteur de l’attente! Je dirais même qu’il s’agit de l’un de mes préférés, provenant de la maison d’édition Quadrature.

Image1Plusieurs éléments m’ont plu parmi ces quelques histoires. Tout d’abord, la proximité des histoires relatées, avec notre quotidien. Pas de maquillage, pas de superflu, encore moins d’artifices, tout paraît authentique et fidèle. Isabelle Baldacchino brosse des situations, moroses, sombres pour la plupart, qui plongent le lecteur dans une attente, une peur, un malaise : il s’agit par exemple de l’insoutenable attente pour qu’un être cher se réveille du coma; l’incompréhension répandue dans une classe scolaire suite au suicide d’un élève modèle ; le kidnapping d’une enfant vu par celle-ci ; les troubles et l’isolement d’un début d’Alzheimer ; un accident de voiture dont on devient le triste témoin. Les héros développent ainsi de la jalousie, de l’amertume, de la méchanceté, des envies de meurtre (!!), à l’encontre d’autrui.

Rien de très joyeux donc, mais l’auteure amène l’intrigue de façon si subtile et parfois décalée que je n’ai personnellement pas ressenti la lourdeur de l’atmosphère pressentie morose, donc. Que du contraire, je me répétais bien souvent « oh oui, c’est tout à fait ça! ». C’est notre monde, chacun choisit de suivre son chemin, en fermant parfois les yeux sur ce que vit notre voisin. En décidant de continuer à vivre sa vie, du « chacun pour soi ».

La diversité des personnages est également un élément que j’ai apprécié. Plusieurs casquettes qui se partagent ce recueil, avec pour seul point commun, l’usage du JE. Une vieille dame, une petite fille, un ado, un voisin vingtenaire, … ils présentent tous l’événement qui les traverse à cet instant, sans tomber dans le lugubre. Ils prennent soit le recul nécessaire le temps que ce mauvais moment ne soit plus qu’un souvenir à oublier, soit ils optent pour l’ironie, ou encore décident de le vivre tout simplement, en espérant connaître une éclaircie prochaine.

Ces histoires, c’est vous, c’est moi. C’est la représentation d’un monde individualiste où les gens cohabitent, se croisent, se parlent, sans vraiment prêter attention à l’autre. Toutes ces bribes de vies nous ramènent d’office à un événement vécu ou à une sensation ressentie. Basées sur une atmosphère semblable, les nouvelles du Manège des amertumes diffèrent par ailleurs de celles d’Emmanuelle Urien, pour la petite émotion qu’elle laisse entrevoir au final. C’est justement ce petit « plus » qui m’a permis d’apprécier davantage l’univers des amertumes.

Mention spéciale à l’ultime histoire qui orchestre tous ces visages en les entremêlant les uns aux autres, à travers la voix d’une narratrice (à moins qu’il ne s’agisse de l’auteure elle-même?) qui devient le témoin des doutes et surtout du toisement d’une population disséminée.

Une nouvelle contribution au challenge de Mina et sa Découverte des éditions Quadrature, ainsi qu’au Mois de la nouvelle de Flo.

Isabelle Baldacchino, « Le manège des amertumes », Editions Quadrature, 2013, 108 pages.

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18 réflexions au sujet de « « Le manège des amertumes » d’Isabelle Baldacchino »

    1. Laeti Auteur de l’article

      Garçon, vieillard tu veux dire? Si pas, elle ne m’est pas restée en mémoire celle-là! J’ai été happée par la dame touchée par le début de la maladie d’Alzheimer, la première également intitulée « L’attente » m’a coupé le souffle. Je ne me rappellerai peut-être pas exactement de toutes les histoires, mais il va me rester une émotion particulière. J’ai hâte de lire son prochain recueil qui ne tardera pas à sortir.

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  1. Flo

    Je ne l’avais pas autant aimé que toi mais ton rappel du kidnapping m’a donné froid dans le dos. Cela fait toujours plaisir de lire un billet enthousiaste où l’on devine combien le lecteur a été sincèrement touché et, même si je ne te rejoins pas pour la comparaison avec Emmanuelle Urien (il y a de l’émotion ! ;p), ton billet m’a montré combien ces textes m’étaient restés en tête : je me souviens de quasiment toutes les situations que tu évoques ; c’est très rare en matière de nouvelles.

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    1. Laeti Auteur de l’article

      Le style Urien me paraissait plus direct et froid, en comparaison à Baldacchino. Même si les deux m’ont énormément plu. Ils se retrouvent au niveau de l’ambiance plus sombre, morose. Du coup, je me suis découvert une affinité particulière avec ce genre de nouvelles.

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      1. Flo

        C’est plus direct en effet. Pendant un temps, j’ai surtout lu des nouvelles de ce genre. Si tu aimes, je te recommande Françoise Guérin : Mot compte double (Quadrature) ou encore Un dimanche au bord de l’autre (Atelier du gué). C’est du très bon !

  2. sous les galets

    Je ne suis vraiment pas perméable au format court des nouvelles, j’ai peur de passer complètement à côté, car le sujet a l’air dur et amer justement…je ne doute pas du tout de la qualité du recueil, mais vraiment ce regard un peu sans espoir sur notre société porté par un format court, je vais passer mon tour.
    Bonne journée LAeti

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    1. Laeti Auteur de l’article

      Ce que j’aime dans les nouvelles, c’est le défi que se lance l’auteur d’emporter son lecteur dans une histoire qui doit du coup être condensée et présenter à la fois suffisamment d’ingrédients pour le toucher, tout cela en seulement quelques pages. Sur le côté sombre, je trouve que ça fait du bien parfois de lire des histoires qui ressemblent aussi fort à la réalité, sans enjolivement. Ceci étant, je comprends tout à fait ton point de vue 🙂 Belle journée ma chère Galéa! Bisous

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      1. Flo

        Je rejoins tout à fait tes propos sur la nouvelle et je crains que beaucoup de lecteurs ne comprennent pas les caractéristiques du genre, ne sachent pas appréhender la lecture d’une nouvelle et ratent complètement l’intérêt de ces textes. C’est dommage car ils offrent des univers complémentaires du roman. Evidemment, il faut aussi que les auteurs de ces textes soient vraiment bons parce que c’est un défi comme tu l’écris et tout le monde ne le réussit pas. Mais des bons nouvellistes, ça ne manque pas !

    2. Mina

      Galéa, je trouve justement que ce recueil-ci n’est pas dénué d’espoir, il y a une touche d’humour et une certaine bienveillance de l’auteure ; c’est amer plutôt que noir pur. Je retrouve davantage de noirceur chez Emmanuelle Urien par exemple.
      En ce qui concerne les nouvelles elles-mêmes, Laeti et Flo ont parfaitement exprimé ma pensée. C’est un genre qu’il est possible d’apprendre à aimer avec de bons auteurs.

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  3. Mina

    Je suis très contente que tu aies apprécié ces nouvelles autant que moi, elles comptent également parmi mes préférées chez Quadrature. J’ai malheureusement l’impression d’avoir oublié les histoires, me reste surtout le ton de l’auteure, cette amertume teintée d’humour et d’émotion ; cette humanité comme tu le dis finalement (c’est vous, c’est moi, c’est exactement ça :))

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    1. Laeti Auteur de l’article

      C’est ce qui m’a le plus marquée: je me suis retrouvée dans beaucoup de réactions de personnages, dans les situations décrites. Et puis, cette façon de décrire la société actuelle, où tout le monde pense surtout à sa pomme, plutôt que d’ouvrir les yeux sur la personne qui se trouve en face d’eux, était criante de vérités. Comme je l’écrivais, je suis curieuse de découvrir son prochain recueil!

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    1. Laeti Auteur de l’article

      Bonsoir Naïk, je suis ravie de faire ta connaissance et bienvenue dans mes bulles! J’espère que tu auras autant de plaisir avec ce recueil que moi (nous toutes). Je vais parcourir tes participations au mois de la nouvelle également! A bientôt

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