« Retour à Little Wing » de Nickolas Butler

Nous étions unis par le sentiment d’être différents de notre milieu et aussi peut-être par un sentiment de supériorité par rapport à l’endroit qui nous avait formés. En même temps, nous en étions épris. Épris d’être les rois d’une petite ville, perchés sur ces tours abandonnées, dominant notre avenir, en quête de quelque chose – du bonheur peut-être, de l’amour ou de la gloire. » (p.88)

Deux thèmphotoes ont suffit à me guider vers ce choix de roman : l’amitié et la puissante attractivité du lieu de vie.

Revenir sur ses terres d’origine, ou plutôt dans le patelin de son enfance, et y voir jaillir les souvenirs d’antan est précisément au coeur de ce premier roman de l’américain Nickolas Butler. Little Wing, petite ville du Wisconsin ne fait rêver que les amateurs de calme, de simplicité et de verdure. Là-bas, les habitants ont su préserver les relations de voisinage et de proximité, ils apprécient se délecter des petites choses simples du quotidien, en toute modestie. Mais surtout ils profitent chaque jour de l’année du bonheur de travailler la terre et d’avoir pu garder ce rapport privilégié avec les joyaux que la nature leur offre. Ces gens-là sortent par tous les temps salir leurs mains, traire les vaches, humer l’herbe fraîche, sentir cet air particulier emplir leurs poumons, et regarder le soleil se coucher derrière les collines.

Cette sensation de liberté, celle de vivre à huis clos loin de la circulation, du bruit, du stress et de la modernité, je l’ai ressentie à chaque page du livre. C’est, en ce sens, un très bel hommage que réussit à nous offrir Nickolas Butler, aux petits coins perdus qui ne paient pas de mine et qui rendent les gens si heureux. Nous viennent alors à l’esprit et en permanence, un savoureux mélange de palettes de couleurs, d’odeurs et d’images liés à notre mémoire personnelle, pour ce charmant tableau que Butler nous fait découvrir à travers cette histoire d’amitié.

Quatre amis, aujourd’hui trentenaires, se retrouvent en effet dans ce village d’enfance de Little Wing, pour fêter le mariage de l’un d’eux. Après avoir fait les 400 coups ensemble, certains se sont distancés pour se lancer dans une carrière de rockstar ou de courtier. D’autres ont opté pour les origines en reprenant l’exploitation agricole familiale. D’autres encore, y sont restés, bien malgré eux. C’est donc autour de cet événement que la bande se remémore leurs frasques de jeunesse. Mais Nickolas Butler ne fait pas que relater la douce et belle amitié qui dure qu’importe les années et l’éloignement géographique. Il ajoute une dimension réelle en faisant exploser les non-dits, les regrets et certaines blessures profondément enfouies. Car être amis, c’est accepter que les autres évoluent pendant qu’on fait du sur-place, c’est regarder le bonheur dans les yeux de certains alors que notre vie prend le mauvais virage, c’est écouter les reproches des uns et se remettre en question, c’est se laisser guider par l’expérience des autres pour avancer. Mais ce n’est certainement pas un long fleuve tranquille, et c’est ce que Butler nous démontre de façon subtile et tendre. Il nous interroge sur nos propres relations et nous aide à en faire le bilan.

C’est un roman qui aurait pu être banal, plat, presque ennuyant. Il ne se passe rien grand-chose, il s’agit d’une photographie de vies « ordinaires ».  Mais en donnant la parole tour à tour à ses personnages, l’auteur a donné du rythme et une dynamique. Car l’enjeu, lorsque l’on passe d’un homme à une femme, d’un friquet à un champion de rodéo, est de faire passer avec cohérence une personnalité, une façon de s’exprimer, une vision du monde. En alternant les narrateurs, je suis entrée dans des vies intimes fort différentes où s’expriment aussi bien les joies de la maternité, et de l’harmonie familiale, que les doutes existentiels et les blessures anciennes. Se tisse par ailleurs à travers ces voix, la complicité qui continue à les lier, parsemée d’anecdotes qui vous plongeront vous aussi dans des moments de nostalgie. Ces flash-back croisés à leur témoignage sur les faits du présent évitent toute lassitude. Aidée par une écriture facile et agréable, la lecture est particulièrement fluide.

J’ai succombé à ce premier roman très bien mené, sur une amitié cimentée par un lieu de souvenirs, à l’ambiance douce et fidèle à la région mise à l’honneur. Durant les 440 pages, j’ai été taraudée entre la curiosité et la ferveur de connaître vite-vite la suite, et la volonté de prendre le temps pour ne pas devoir quitter ces personnages. Un premier coup de plume auquel je donne la note de 16/20 dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire organisés par Price Minister.

Nickolas Butler, « Retour à Little Wing », Editions Autrement, 2014, 445 pages.

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17 réflexions au sujet de « « Retour à Little Wing » de Nickolas Butler »

    1. Laeti Auteur de l’article

      J’ai lu ces avis mitigés, voire parfois incendiaires. C’est dommage car ce roman mérite d’être découvert, mais il faut aimer l’ambiance campagnarde. Il en faut pour tous les goûts 🙂

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  1. amosme

    C’est aussi celui que j’ai choisis dans le cadre des Matchs Price Minister. Je ne l’ai pas encore chroniqué mais je me retrouve pleinement dans ce que tu a écris. J’ai beaucoup aimé et je suis rester accrochée aux personnages longtemps après avoir tourné la dernière page.

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  2. Mina

    Tu as plutôt bien réussi à faire passer l’ambiance de ce livre, je ressentais le côté enveloppant que tu évoques en te lisant. Le thème de l’amitié pourrait me plaire, surtout traité de cette façon, mais je crains que l’ambiance campagnarde et américaine ne soit pas pour moi en revanche. Est-ce que ce n’est pas trop « plein de bons sentiments » ? Ou l’auteur a-t-il réussi à garder une distance et à ne pas tomber dans l’excès avec ses personnages ?

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    1. Laeti Auteur de l’article

      La niaiserie n’y est pas (du moins, pour ma part, mais elle a été ressentie par d’autres). Mais j’avoue que les personnages peuvent paraître caricaturaux (le champion de rodéo alcoolique, la gentille épouse et mère de famille, l’épouse riche et malheureuse…) et trop lisse (Hank, le gars trop bien, trop gentil). Le début, où l’on amène les portraits m’a paru plat, comme je te l’avais expliqué. Mais par la suite, j’ai été davantage emportée par les événements qui se succèdent à une vitesse intéressante, et par les réflexions que les différentes voix suscitent sur l’amour, la famille et bien sûr l’amitié.

      Je pense qu’il est préférable de démarrer cette lecture avec un objectif, en se focalisant par exemple sur le décor, l’ambiance, ou le sujet. Je rejoints les avis qui parlent de manque de fond. Pour moi, ce n’est pas ça qui prime avec ce roman. Il faut aller au-delà.

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      1. Mina

        Merci pour toutes ces précisions. Je penserai à cet objectif si je lis ce roman et me focaliserai sans doute sur le sujet, en ayant conscience du manque de fond ressenti par d’autres.

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