« Les corps inutiles » de Delphine Bertholon

Ce n’est pas comme si je voulais blesser les hommes délibérément… mais à défaut de pouvoir désirer, j’avais besoin du désir des autres. Le désir des autres c’était, simplement, ma façon de survivre. » (p.55)

Poursuivre une jeunesse qui a été foudroyée en quelques minutes. Se réapproprier un corps qu’on ne reconnaît plus. Et avancer dans le silence. Clémence a 15 ans et des  rêves plein la tête lorsqu’elle est victime d’une agression sexuelle. Elle tente d’en parler le soir-même mais un simple » Ce n’est pas si grave » l’enfermera pour toujours dans une coquille scellée. Ni amis, ni parents, ni sa soeur cadette ne seront au courant. Au même moment, son corps se met en sécurité, et refuse dorénavant de ressentir le moindre toucher : plus de chair de poule, ni de chaud, ni de froid, oubliée la délicate sensation d’un effleurement. Son corps répond à sa façon, au traumatisme que Clémence garde désormais secret.

15 ans plus tard, Clémence travaille à La Clinique où elle participe à la chaîne de création de poupées aussi vraies que nature. Elle offre son talent de maquilleuse pour rendre désirable ces corps en plastique, qui feront le bonheur des hommes seuls. Mystérieuse, solitaire, elle questionne le sien, de corps, en l’offrant à des hommes d’un soir. Juste pour vérifier si le sort s’est volatilisé. Pour voir si elle peut, à nouveau, ressentir une émotion. A 30 ans, la jeune femme à la crinière flamboyante, symbole du feu, reste de glace et n’envisage plus d’issue favorable. Sauf si un déclic est encore possible…

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Je possédais sur mes étagères « Le soleil à mes pieds » de Delphine Bertholon. Mais, j’avoue, avoir été très attirée par son nouveau roman grâce aux nombreux billets publiés. Une force m’a amenée à lui, d’autant plus que j’allais la rencontrer à la Foire du Livre de Bruxelles.

« Les corps inutiles » est l’un de ces romans qui assomment son lecteur. Abasourdie dès les premières pages, il m’a été impossible de lâcher ce livre, et lorsque j’y étais contrainte, je n’attendais qu’à le retrouver.

Mais quel sens du détail incroyable! Delphine Bertholon pense à tout lorsqu’elle ôte le sens du toucher à son héroïne. Du coup, elle arrive à questionner les autres sens du lecteur, qui restent continuellement en alerte, pour avancer à tâtons dans cette incroyable histoire. C’est une maîtrise inconditionnelle des mots et de la mise en scène, du suspens. Elle nous permet aussi de développer énormément d’empathie et de psychologie pour sa Clémence, même si ce personnage est au premier abord froid et introverti.

Il est donc question de réappropriation d’un corps qui a été sali par autrui et de la culpabilité inévitablement ressentie suite aux événements passés. J’ai été très émue par le parcours que la jeune Clémence poursuit pour donner un nouveau sens à son existence. A l’âge où toutes les folies sont permises, et où les rêves se construisent autour d’un avenir qui se rapproche, celle-ci voit tous ses repères exploser et c’est seule qu’elle tente de trouver un chemin plus ou moins droit.

Plusieurs rythmes sont proposés. Après un démarrage en force, on s’installe discrètement dans la vie de la Clémence de 30 ans pour saisir chaque élément de son quotidien et chaque pas qu’elle pose pour y trouver un sens. La vitesse reprend pour un tourbillon final qui laisse le lecteur abasourdi mais serein.

« Les corps inutiles », c’est un roman qui se vit de l’intérieur. Ce sont des battements de cœur plus rapides, le souffle coupé, de légers tremblements et l’envie irrépressible de continuer. Des émotions que je voudrais ressentir à chacune de mes lectures. Clémence restera à mes côtés pendant un bon moment.

Merci Delphine Bertholon, une auteur accessible et très sympathique, pour cette intensité. Ce roman est et restera l’un de mes meilleurs souvenirs de 2015.

Une nouvelle pépite pour Galéa!

nouveau logo 2014-2015

Delphine Bertholon, « Les corps inutiles », Editions JC Lattès, 2015, 300 pages.

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20 réflexions au sujet de « « Les corps inutiles » de Delphine Bertholon »

    1. Laeti Auteur de l’article

      Disons que les premières pages sont marquantes car on rentre directement dans le sujet. Mais par après, on assiste davantage à la « reconstruction » de l’héroïne, qui garde néanmoins les stigmates de cette agression. Je n’ai personnellement pas cette sensation d’étouffement.

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  1. Philisine Cave

    ton billet est superbe et donne envie de lire ce roman dont le titre est à tomber ! Du coup, why not ? Même si j’imagine la première cène très éprouvante (du niveau de Les noces barbares de Yann Quéféllec)

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    1. Laeti Auteur de l’article

      La première scène est très rapide. Ce qui m’a plus secouée, c’est juste l’après, lorsque Clémence tente de retourner dans ce monde futile de l’adolescence et où personne ne se rend compte de sa détresse. Il est superbe et très prenant!

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  2. Mina

    Comme Anne, je ne m’y serais pas arrêtée, mais tu me fais réenvisager la question, avec cette vie à « quatre sens » en quelque sorte (ça me fait penser aux « Sept meurtrières du visage » qui abordait la perte progressive des sens).

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    1. Laeti Auteur de l’article

      De Luc Baba c’est cela? Je me rappelle un petit peu de ton avis sur ce roman! Ce que je garderai en souvenir, c’est le chemin, le combat, que Clémence poursuit au quotidien pour tenter de reprendre le pas sur sa vie, à jamais salie. Et surtout, ce silence… Quand on ne peut en parler à ses propres parents, quelle tristesse… Au-delà de l’agression et de l’impact psychologique, Delphine Bertholon a parfaitement réussi à retranscrire cette perte du toucher.

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  3. sous les galets

    Ton billet est bouleversant Laeti, en général je fuis les romans sur les introspections et reconstructions personnelles (je fuis aussi les romans envoyés en masse aux blogueurs qui les chroniquent tous en même temps), mais je dois dire que ton billet est vraiment très beau, ce que tu dis des sensations et du travail que l’auteur a fait dessus, c’est vraiment remarquable.
    J’ajoute cette participation avec plaisir.

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    1. Laeti Auteur de l’article

      C’est vrai qu’on l’a beaucoup vu sur les blogs dès sa sortie mais pour une fois, ça ne m’a pas dérangée! et je peux te certifier que pour ma part, il s’agit bien d’un achat perso 😉 merci pour ton gentil commentaire, je serais ravie si j’arrivais à te convaincre de cette poignante lecture!

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