« Nos mères » d’Antoine Wauters

Rencontré l’année passée lors de la Foire du Livre de Bruxelles, Antoine Wauters y a remporté le prix Première avec « Nos mères », une histoire qui secoue, réveille, mais aussi empreint d’humanité et d’espoir. C’était l’occasion de le sortir de ma bibliothèque pour clôturer le Mois belge.

Le petit Jean vit avec sa maman et son grand-père dans une maison au bord des montagnes, dans un pays du Proche-Orient que j’imagine être la Syrie. Cette famille amputée par la mort du père, tressaille au quotidien et tente de survivre à cette guerre qui n’en finit plus. Car si elle se concentre encore pour le moment dans la capitale, le risque de fusillades est bien présent à chaque coin de rue. Une situation malsaine qui pèse beaucoup sur le moral de la maman, qui a non seulement perdu son mari, doit s’occuper de son père dont la santé se dégrade de jour en jour et continue de protéger son garçon en lui promettant une vie meilleure. Elle trouve la solution, malgré le terrible déchirement qu’il provoquera, en l’envoyant dans un centre d’adoption où une famille décidera très vite de l’accueillir en Europe.

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Antoine Wauters a décidé de découper ce roman en trois parties  : les deux premières présentant deux périodes dans la vie de Jean, qui fait le pont entre la Syrie et l’Europe, et une troisième qui concerne sa maman d’adoption sur laquelle je reviens après.

Les mots sont forts pour dénoncer un environnement dangereux, étouffant, qui n’envisage pas de lendemains meilleurs. Que du contraire, à mesure que l’on avance dans le texte, on ressent la menace s’approcher et le fil prêt à casser à n’importe quel moment. Une explosion toute proche également au sein de cette petite famille coincée entre quatre murs et qui attend. Le confinement de Jean dans le grenier et le repos forcé du grand-père au rez-de-chaussée sont des ambiances moroses judicieusement rendues par un style désorganisé et brut, qui donne à deviner ce qu’il est en train de se passer. Le décor ne se dévoile qu’au fil des pages. Ce sont des paragraphes qui surgissent de partout, des phrases courtes, répétitives, un cheminement parfois compliqué, pour mieux se rendre compte, par ailleurs, de l’imaginaire développé par Jean : plusieurs voix s’élèvent en lui, il évoque « ses mères », pourtant seule, s’invente une amie prénommée Luc. L’état mental de la maman va crescendo aussi, dont j’ai ressenti le désespoir grâce, toujours, à la force utilisée par l’auteur tant dans le style que dans les mots. C’est tranchant.

Elles crient.

Leur enfant.

Elles osent poster leur corps sur la terrasse grise de la maison jaune.

Mon enfant, mon amour.

Elles osent crier.

Ma brebis, ma poule d’eau, mon amour.

Elles ont, sur la terrasse, des larmes fraîches sous leurs pieds nus. » (p.12)

Ensuite vient la seconde partie, plus lumineuse, où Jean avance pas à pas dans cette nouvelle vie européenne. Rien n’est évident puisqu’il doit non seulement retrouver ses repères dans cet environnement plus matérialiste, mais surtout se laisser aller avec sa mère d’adoption, Sophie. La relation qui se tisse très timidement entre ces deux êtres blessés par un passé encombrant, est témoignée avec plus de poésie cette fois-ci et une grande tendresse du côté des deux personnages. Si Jean doit accepter de laisser derrière lui une enfance meurtrie et une maman qui a tout sacrifié pour son bonheur, Sophie est également poursuivie par de vieux démons sur lesquels nous revenons dans la troisième partie. La boucle est bouclée, et chacun doit fermer ces portes pour écrire une nouvelle page de leur histoire.

Ce roman est un tourbillon d’émotions, qui touche au coeur. Très riche au niveau des thèmes abordés, comme la cruauté de la guerre, l’adoption, les relations familiales, la reconstruction personnelle, « Nos mères » ébranle. La plume d’Antoine Wauters est coupante en début de texte, et poétique ensuite. J’ai aimé ce changement de style, qui a permis de faire surgir les émotions liées à ces deux périodes de vie diamétralement opposées. C’est surtout la seconde partie qui m’a intéressée, où l’on devient le témoin de l’évolution de Jean. Il a su malgré tout trouver ses marques en se nouant notamment plusieurs amitiés qui l’ont guidé vers une destinée qui semblait claire dès le départ. L’amour des mots, encore une fois, pour s’échapper d’une réalité et se reconstruire avec l’aide d’un entourage aimant bien que maladroit. J’ai beaucoup aimé les personnages, principaux et secondaires. Chacun à son niveau apporte sa pierre à l’édifice pour participer à la construction de cette famille nouvelle.

Un premier roman intense, vivifiant et un hommage très humble à toutes nos mères…

Antoine Wauters, « Nos mères », Editions Verdier, 2013, 144 pages.

Dernière lecture dans le cadre du Mois belge d’Anne et Mina!

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11 réflexions au sujet de « « Nos mères » d’Antoine Wauters »

    1. Laeti Auteur de l’article

      Je te mentirais si je te disais que le début ne m’a pas bousculée, voire déboussolée. Mais je me suis accrochée, et la suite valait vraiment la peine!

      Répondre
  1. Ping : Le Mois belge 2015 : le billet récapitulatif |

  2. Lili

    Voilà une belle manière de finir le mois belge ! Je l’ai noté depuis un moment déjà et j’ai failli me le procurer pour cette année… Ce sera pour l’année prochaine !

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  3. sous les galets

    Quelle belle chronique Laeti, c’est hyper touchant. Je vais me permettre de partager ton billet, j’ai une copine qui fait une thèse sur le lien maternel sur les rives de la Méditerranée, je pense qu’il entre à peu près dans le thème.
    Je le note pour moi 😉

    Répondre
    1. Laeti Auteur de l’article

      Merci beaucoup Galéa! Ce titre est original, à part, tant dans le découpage que dans le style d’Antoine Wauters. Il est déstabilisant au premier abord, mais la suite est à couper le souffle! Bonne lecture, j’ai hâte de lire ton ressenti!

      Répondre
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  5. Ping : Nos mères– Antoine Wauters – Mes pages versicolores

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