« Réparer les vivants » de Maylis de Kerangal

Aussitôt ce livre refermé et aussitôt l’envie (le besoin) d’écrire et de faire sortir toutes ces émotions. Il faut savoir qu’à sa sortie, je n’étais absolument pas tentée par ce roman qui me faisait plutôt peur. Son sujet, que j’imaginais trop triste, le fait qu’il ait été si plébiscité, le voir partout… me faisait fuir. Et puis, il y a quelques semaines, je suis tombée sur une émission traitant du don d’organes et j’ai eu envie de m’informer davantage. Le moment était peut-être venu pour moi d’ouvrir « Réparer les vivants ».

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En l’espace de 24h, le coeur de Simon Limbres, ce jeune homme de 19 ans tué accidentellement en voiture et déclaré en mort cérébrale, migre vers le corps de Claire Méjan, 50 ans, en attente d’une greffe depuis plus d’un an. Un livre, une journée pour décrire chaque étape de ce parcours bourré d’émotions contradictoires. A partir du moment où se lève Simon pour aller prendre la vague très matinale avec ses deux amis, jusqu’au moment où une seconde vie s’offre à cette dame.

Ce n’était pas gagné en commençant ce roman, dont j’ai eu du mal à apprivoiser l’écriture : de très longues phrases, trop de descriptions à mon goût, beaucoup d’éloignements de l’intrigue principale. Mais ce style avait quelque chose de très addictif : pas de temps mort, on est pris dans une vitesse folle. Une incroyable façon de captiver son lecteur. Il y avait aussi ce regard  extérieur qui présente les événements et les personnages, comme si l’auteure elle-même, du haut de sa tour, présente sans réelle empathie, très directement et froidement les choses. Mais tout s’emballe très vite et c’est dès le départ que j’ai été happée. On rentre tout de suite dans le vif du sujet, l’accident, les secours, les premiers examens, le verdict, l’annonce aux parents, la décision, les opérations.

La construction est aussi captivante: on entre tour à tour dans la vie des personnages impliqués de près ou de loin dans cette journée, évoquant leur passé, leur parcours, et leur rôle dans la transplantation. J’ai particulièrement été touchée, presque aux larmes, par Marianne Limbres, une maman si forte et digne malgré la tragédie qui l’abat. Deux autres hommes m’ont épatée, Pierre Révol l’anesthésiste qui constate la mort de Simon et Thomas Rémige, le coordinateur de la transplantation. Deux médecins extrêmement humains, délicats avec les parents, et professionnels.

L’écriture évolue au fil des pages. J’ai entendu les cris de douleur des proches, ressenti la peur des médecins avant d’évoquer le verdict et le don d’organes, l’impatience dans l’attente des décisions, le tressaillement durant l’opération. La recherche sur le sujet de la part de l’auteure est extraordinaire, le vocabulaire médical est respecté, mais reste à la portée de tous. C’était passionnant.

A sa sortie, je me rappelle avoir beaucoup lu qu’il s’agissait d’un hymne à la vie, qu’il était question de mort, mais aussi d’espoir. Évidemment, le malheur de l’un fait le bonheur d’une autre. Mais cela reste un sujet triste, la perte d’un enfant, en plus. Maylis de Kerangal le traite intelligemment. Elle secoue et captive à la fois. Un roman qui ne peut que poursuivre son lecteur. Je me rappellerai durant un bon moment de Simon Limbres, cet esprit qui vole au-dessus des pages, celui autour duquel tout s’ébranle. Celui aussi qui offre le plus précieux des cadeaux à une inconnue qui devra apprendre à vivre avec l’anonymat de son donneur.

J’en suis encore ébranlée. Un grand moment de lecture comme il n’est pas souvent donné!

Maylis de Kerangal, « Réparer les vivants », Editions Gallimard, collection Verticales 2014 (Folio, 2015), 288 pages.

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22 réflexions au sujet de « « Réparer les vivants » de Maylis de Kerangal »

    1. Laeti Auteur de l’article

      Le voir partout durant si longtemps ça m’avait gggrrr saoûlée! Je ne regrette absolument pas l’avoir lu toute seule dans mon coin. Je te souhaite d’être autant imprégnée que moi (et d’autres lecteurs) par ce roman particulier!

      Répondre
  1. Marguerite

    Ce roman est étonnant ! Il m’a déstabilisé pour plusieurs raisons : absence de personnage principal, le style d’écriture et les termes techniques. Mais, comme toi, je suis passée par toutes les émotions et j’ai appris plein de choses !

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    1. Laeti Auteur de l’article

      On est sur la même longueur d’onde! J’ai beaucoup beaucoup aimé passer par le ressenti de tous ces personnages qui gravitent autour d’un même événement, chacun touché à sa façon par ce qui se passe. Certains personnages sont inoubliables (notamment le coordinateur du don d’organes qui m’a bluffée).

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    1. Laeti Auteur de l’article

      De mon côté, ce fut plutôt le contraire : un besoin d’écrire à son sujet immédiatement! Comme quoi, on réagit vraiment à sa façon face à la puissance d’une lecture.

      Répondre
  2. Ping : Best of 2015 | Des bulles d'air…

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