« L’étrangère » de Valérie Toranian

Toute saga familiale possède ses scènes primitives qui soudent un clan autour d’une destinée commune. (p.118)

Pour son premier roman, Valérie Toranian rend hommage à sa grand-mère, touchée à 17 ans par le génocide arménien, qui l’a contraint à tout quitter à Amassia, sa ville natale, l’été 1915.

Dans cette histoire romancée basée sur des faits réels, elle relate l’incroyable force dont a fait preuve Aravni pour passer à travers ce terrible crime. L’auteure débute par ce jour où tout a commencé, avec les hommes d’abord, arrachés à leurs familles par les armées turcs, pour ne plus jamais revenir. Les femmes et les enfants ensuite, renvoyés de l’Arménie par convois où la souffrance était quotidienne. Aravni a perdu son papa et son jeune mari, ensuite sa maman et sa petite soeur. Elle a survécu aux côté de sa marraine Mérivé, d’un courage incroyable et d’une force de caractère et d’espièglerie qui leur ont permis de sortir de ce cauchemar. Elles rejoignent un train pour Alep après plusieurs mois entassées comme des bêtes dans les wagons de l’horreur.

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Face à ces témoignages dont certains extraits glacent le sang (je me rappellerai toujours de l’image de ces mamans éplorées qui décident soit de laisser mourir leur bébé pour mettre un terme à leur souffrance, ou bien d’en faire don aux familles aisées croisées sur le chemin), l’auteure revient sur certaines périodes de son enfance, par jeux de flashbacks qui permettent de souffler, d’alléger quelque peu la lecture.

Une jeune narratrice attendrissante, aux multiples questionnements. D’abord sur son identité, son physique (les cheveux bouclés qu’elle aimerait échanger contre une blondeur toute lisse), et surtout sur l’histoire de sa famille. Personne n’en parle, mais il demeure dans l’appartement familial  et chez sa grand-mère, le poids des silences qui oppressent.

Avec une grand-mère, on a toujours envie de s’enlacer, de rire, de manger des gâteaux, de partager des moments qu’on ne retrouve pas avec sa maman.

Ce n’est qu’à l’âge adulte que Valérie arrive à faire parler Aravni. Celle-ci accepte d’ouvrir les portes qu’elle a gardé fermées durant tant d’années, et dont la douleur est intacte. Enfin elle découvre l’âme en peine qui se cache derrière la froideur de sa grand-mère et sa réticence à s’ouvrir aux autres. Enfin elle comprend…

Ce livre, c’est le cri de colère d’une petite fille à propos de l’injustice qu’a traversé sa grand-mère et qui perdure. C’est le témoignage poignant et émouvant d’une femme dont la vie n’a pas fait de cadeaux, même en arrivant à Marseille avec son nouveau mari, mais qui ne se plaint jamais. C’est un besoin de reconnaître un pan de l’histoire, dont les dégâts continuent d’être minimisés. C’est l’importance de connaître son identité pour pouvoir avancer. Mais c’est aussi un merveilleux exemple de résilience et de courage.

Pour moi les forces de ce roman, c’est une construction en deux temps judicieusement exploitée, des personnages terriblement attachants et un cadre historique expliqué sans fioritures ni jugements et de façon très juste, qui laisse entrevoir l’espoir.

Ce livre, peu vu sur les blogs il me semble, est douloureux mais magnifique! Lisez-le!

Valérie Toranian, « L’étrangère », Flammarion, 2015, 238 pages.

Extraits:

Le génocide n’était plus un massacre abstrait et mystérieux donc aucun livre ou film ne parlait. C’était une blessure physique qui me hérissait les poils, me faisait trembler et provoquait  les mêmes symptômes chez tous les membres de ma famille. p.118

Le matricule à cinq chiffres, tatoué sur la peau des déportés d’Auschwitz. Je savais parfaitement de quoi il s’agissait : ma connaissance de la déportation juive était infiniment supérieure à celle des marches de la mort arméniennes. Je regardais le tatouage en silence. Je me disais que Mathilde avait de la chance. Sa grand-mère, contrairement à la mienne, avait une preuve. p.198

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8 réflexions au sujet de « « L’étrangère » de Valérie Toranian »

  1. Mokamilla

    En effet, je crois que c’est la première chronique que je lis sur ce titre. Un événement très sombre de l’Histoire dont on parle peu. Je me souviens avoir vu une sublime pièce de théâtre « Une bête sur la lune » lorsque j’étais au lycée et qui m’a fait découvrir ce génocide. Un souvenir poignant.

    Répondre
    1. Laeti Auteur de l’article

      Je suis tombée dessus à la bibliothèque, c’est la couverture qui m’a d’abord attirée. Ce livre est une merveille, si tu as l’occasion de le lire!!
      Il y a encore des nombreux débat sur ce génocide. L’année passée en Belgique, certains politiques ont refusé de rendre hommage à l’occasion du 100ème anniversaire.

      Répondre
  2. Ping : Fourre-tout #14 | Des bulles d'air…

    1. Laeti Auteur de l’article

      Il est très prenant en effet, lorsque l’auteure décrit de scènes dures lors de l’exil des arméniens. La construction est très intéressante aussi. je te souhaite une belle lecture, par avance!

      Répondre

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