« Je n’ai rien vu venir » d’Eva Kavian

Faut-il tomber au plus bas de l’échelle sociale pour être dans le monde réel? (p.86)

A 68 ans, Jacques doit se rendre à l’évidence : il a besoin d’aide. Après la faillite de l’entreprise pour laquelle il travaillait, les ennuis se sont enchaînés. Les factures impayées ont entraîné la coupure du gaz, de l’électricité. Ce monsieur a du ensuite vendre ses livres pour pouvoir manger, et finalement quitter son logement qu’il louait. A la rue depuis plusieurs jours, il se tourne bon gré mal gré vers une résidence située à Namur qui abrite des sans-abri. Il n’a pas d’autres mots : « Je n’ai rien vu venir ». Jamais il n’aurait pensé que ça pouvait un jour lui arriver. Malgré cet échec, Jacques garde sa fierté et refuse qu’on le compare aux autres pensionnaires. Il partagera une chambre avec 3 autres personnalités bien trempées. Il y a tout d’abord Momo, trentenaire hyperactif, toujours soucieux à se rendre utile aussi bien à la résidence que pour ses collègues. Filleul Royal, au passé troublant et qui a déjà essayé de se suicider plusieurs fois. Et enfin Ramon, qui noie son chagrin dans la boisson. Mais derrière chacun de ces visages traumatisés par une expérience douloureuse, se cache une âme sensible, une volonté de s’en sortir malgré tout et une générosité sans limite. Petit à petit, les préjugés de Jacques vont tomber, il se rendra compte qu’être sans-abri n’est pas une maladie et que pour beaucoup, ce sont les rencontres, l’environnement extérieur ou simplement un mauvais destin, qui les ont mis sur cette voie. Il va s’ouvrir aux autres, apprendre à aller au-delà de l’apparence et du mot « sans-abri », comprendre réellement ce qui lui arrive, et se retrouvera bien plus changé qu’il ne pouvait l’espérer.

Il n’en a pas l’air comme ça, mais ce court roman soulève bon nombre d’interrogations et sans le faire directement, Eva Kavian donne à son lecteur/sa lectrice, l’envie de réagir. Elle arrive notamment à y glisser un manque d’accompagnement des résidents dans leur projet de vie de la part des équipes éducatives, ainsi qu’une carence flagrante dans les aides disponibles à l’extérieur. La voix des travailleurs sociaux s’élèvent de temps en temps au cours du récit, pour faire le point sur les personnes qu’ils suivent, et qui se résument soit par des questions, soit par un appel à l’aide. L’auteure précise bien que son livre détient une part de réel, observée sur le terrain, mais qu’il s’agit d’une fiction.

Je n’ai pas pensé le mot solution après le mot abri. Trouver un abri était une solution. (p.11)

Malgré la tristesse du sujet, il y a une sorte de « good-feeling » qui se dégage de cette histoire. Ce sentiment est sans aucun doute liée aux personnages qui véhiculent de chouettes valeurs d’entraide, de solidarité. Ils donnent vraiment à réfléchir, à relativiser notre propre vie. Ils n’ont rien, leur avenir n’est pas très optimiste, et pourtant ils ne perdent ni la foi en l’humain, ni l’espoir de sortir de là un jour et de reprendre les rails d’une vie « normale ». On se sent bien dans cette résidence, on aime découvrir leur quotidien, leurs anecdotes. Des scènes soulèvent même quelques sourires. Il n’y pas de calcul, ni d’à priori entre eux, ils parlent comme ils pensent. Je n’avais pas envie de les quitter, c’est bons hommes de la résidence.

Comme ce fut le cas avec « Ma mère à l’Ouest » qui est axé jeunesse, contrairement à ce titre-ci, l’auteure belge aborde des sujets de société graves, mais avec finesse et sans jamais alourdir l’ambiance. Je repense d’ailleurs au beau roman de la québécoise Sophie Bienvenu sur le même sujet, avec un personnage central beaucoup plus jeune, qui m’avait tout autant remuée. Avec une légère préférence pour « Je n’ai rien vu venir », pour cette part d’humanité plus développée, et ses personnages attendrissants. Je suis très contente de l’avoir sorti de ma bibliothèque à l’occasion du mois belge.

Une fois encore, j’ai aimé ses mots, son style fluide, touchant et marquant. Je vous le conseille, juste pour connaître le temps de quelques pages le quotidien de ces hommes et ces femmes que l’on croise chaque jour, et qui se fondent aujourd’hui dans le décor.

Merci à Mina qui m’a offert ce roman il y a 2 ans!

Quatrième contribution au mois belge d’Anne et Mina!

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Eva Kavian, « Je n’ai rien vu venir », Editions Weyrich, collection Plumes du Coq, 2015, 128 pages

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3 réflexions au sujet de « « Je n’ai rien vu venir » d’Eva Kavian »

  1. anne7500

    Je note ce titre, j’aime ce que j’ai lu d’Eva Kavian en jeunesse. Je ne doute pas qu’elle traite avec humanité ces personnages déboussolés qu’elle affectionne, et qu’on ne se sente pas plombé après cette lecture 😉

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