« Le Jour d’avant » de Sorj Chalandon

Michel et son frère aîné Joseph, dit Jojo, vivent avec leurs parents dans une ferme du nord de la France, à Liévin. Durant tout sa vie, le patriarche s’est tué à la tâche en labourant courageusement la terre pour offrir une vie décente à sa petite famille. Mais sur cette petite tribu plane une ombre qui prend la forme d’une poussière noire omniprésente sur chaque toit des maisons, dans les jardins et même sur les habitants de Liévin : c’est celle provenant de la fosse 3 de la mine dite de Saint-Amé. Ils sont nombreux les hommes à y descendre chaque jour, se coupant de la lumière et de l’air pur. D’ailleurs, l’oncle de Michel et de Joseph y a perdu la vie il y a plusieurs années. Jojo décide de suivre les mêmes traces, envers et contre tout et surtout de la colère de son père. Près de 10 ans après sa première descente, un coup de grisou marque à jamais ce matin du 27 décembre 1974. 42 mineurs périront dans cette tragédie. Jojo succombera à ses blessures en janvier. Tout le monde le sait, c’est un accident qui aurait pu être évité s’il n’y avait pas eu cette négligence au niveau de la sécurité. Mais à l’époque, seul le rendement compte. Travailler, travailler et travailler encore. Sans penser aux catastrophes qui sont là, tout près de ces courageux travailleurs, des pères de famille, des époux. Ceux qui y survivent après des dizaines d’années d’investissement gardent de toute façon, au plus profond d’eux-mêmes, tel un poison qui les grignote chaque jour, les traces de ce quotidien passé dans les entrailles de la terre. Ça s’appelle la silicose. 1 an après le décès de Joseph, c’est le papa de Michel qui se suicide. Après avoir perdu son héros, son modèle, son grand frère, Michel devra vivre avec ce double malheur, accompagné d’une ultime recommandation laissée sur un bout de papier par son papa : « Venge-nous de la mine« . Cette phrase le hantera toute sa vie, et se transformera en un véritable moteur.

Alors en 2014, au décès de sa femme Cécile, Michel n’a plus rien à perdre et retourne dans le village de son enfance bien décidé à retrouver Lucien Dravelle. C’est l’homme qui était responsable de l’équipe de mineurs ce matin-là, qui n’a jamais exprimé le moindre mot d’excuse. Il est temps de faire éclater la vérité, il est temps de rendre justice à toutes « gueules noires ». C’est en tout cas la mission qu’a préparé Michel toute sa vie durant. Et il est prêt à la concrétiser.

Sorj Chalandon a voulu, on le ressent clairement tout au long  du roman, rendre hommage, d’une part aux victimes du 27 décembre 1974. Mais surtout, plus globalement, à tous ces hommes qui ont travaillé dans des conditions extrêmement pénibles dans les charbonnages français, belges, italiens… A travers son écriture, c’est la hargne, la colère, l’injustice d’une exploitation sauvage et irrespectueuse de l’humain, qui prennent toute la place. Oui Sorj Chalandon exprime très largement ces voix oubliées, ces voix perdues, qui jamais ne se sont plaintes. C’est aussi une écriture aux apparences froides, qui n’arrondit rien, plus cassante, que j’ai découvert pour la première fois. Une mise à distance inévitable du coup avec tout ce qu’il plante dans la première partie. Mais c’est une écriture que j’ai trouvé juste pour le thème choisi. Ses descriptions des rues brumeuses, sans âme, avec toutes ces petites maisons identiques et gentiment alignées, si caractéristiques des corons, sont tout simplement fabuleuses. Impossible pour le lecteur de ne pas se plonger dans cette ambiance particulière et hypnotisante à fois.

C’est un roman beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, qui parle de la perte, du deuil, mais aussi de la haine et de la soif de vengeance. La dimension humaine et le respect des anciens y sont fort présents. C’est une qualité de l’auteur que j’ai le plus appréciée. Les liens fraternels si forts qui unissent Michel à son Jojo m’ont beaucoup émue aussi. Après une lente familiarisation avec son style et le décor qu’il plante en début de livre, j’ai été totalement engloutie par la seconde partie, inattendue.

Tout sonne juste dans ce roman, les faits s’enchaînent ne laissant aucun répit au lecteur, qui se prend toute ces vérités en pleine figure. Car même si l’histoire de Joseph et de Michel Flavent est fictionnelle, on sait qu’elle renvoie à des choses qui se sont réellement produites et à des existences noircies, au sens propre comme au figuré, à tout jamais. C’est donc un roman qui touche énormément, qui apporte une vraie réflexion sur le travail à l’époque, sur les différences flagrantes entre les classes sociales et sur le mépris de beaucoup d’hommes pour les « petites mains ».

Un gros coup de coeur pour ce « Jour d’avant » qui m’a vraiment chamboulée et qui continue de me trotter. On peut dire que pour une première avec Chalandon, c’est une grande réussite !

Sorj Chalandon, « Le Jour d’avant », Éditions Grasset, 2017, 336 pages

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10 réflexions au sujet de « « Le Jour d’avant » de Sorj Chalandon »

    1. Laeti Auteur de l’article

      Ouiiiiii j’espère que tu seras autant happée que nous (Fanny, Sonia, et bien d’autres…). Le coup de moi a filé grâce à ce roman, voyons avec les prochains ce que ça donne 🙂 Mais une bonne liste m’attend, je suis confiante!

      Répondre
  1. Ping : Bilan 2017 : coups de cœur et programme 2018 | Des bulles d'air…

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