Archives pour la catégorie BD/Romans graphiques

« Juliette : les fantômes reviennent au printemps » de Camille Jourdy

Nouvelle découverte dans le monde de la BD aujourd’hui! Encore une fois, j’ai vraiment de la chance, mon coeur a fait un petit boum à la lecture de ce très bel album qu’est « Juliette ».

Qu’est-ce que j’étais heureuse de retrouver les personnages de ce roman graphique chaque soir! Leurs mésaventures, leur naturel, leur humour, me faisaient du bien. Ils me permettaient de me déconnecter. J’étais absorbée par leur quotidien. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans « Juliette » : une série de moments de vie, de scènes courantes qu’on observe nous-mêmes tous les jours. C’est à cet égard que Camille Jourdy frappe fort puisqu’elle retranscrit à merveille tous ces petits riens qu’on a déjà connus ou observés. Le summum : la fête d’anniversaire du neveu de Juliette. A cette occasion, tous les membres de la famille sont invités. Qu’ils s’apprécient ou pas, tant pis. Ça donne de vraies scènes cocasses qui m’ont franchement faire rire!

« Juliette » ce n’est pas une histoire abracadabrante. Juste celle de cette trentenaire qui revient vivre en province quelques semaines chez son père, pour souffler de son Paris habituel et morose. Il n’y a pas de raison en particulier qui justifie ce retour aux sources. On sent par contre une grande part de nostalgie à travers les regards tristounets de la demoiselle, lorsqu’elle retrouve son ancienne chambre et les photos d’enfance. Peut-être est-elle simplement venue retrouver une part de son âme d’enfant? Ses angoisses régulières et son côté hypocondriaque ajoutent de l’empathie que le lecteur ne peut que développer à son encontre, même si on la bousculerait bien un peu de temps en temps 🙂

A côté de Juliette, on découvre d’autres personnages qui prennent en intensité et en profondeur à mesure que l’on avance dans l’album. Marylou, sa sœur aînée, mère de deux garçons, qui tente de survivre à une triste routine dans les bras de son amant, qui aime par-dessus tout se déguiser. Georges, qui noie ses histoires d’amour ratées tous les soirs au Tropique et se noue d’amitié avec un tout jeune caneton. Les parents de Juliette, fidèles à l’image des divorcés, ne cessent de se chamailler en public mais qui, au fond, s’apprécient sans doute encore un tout petit peu. La grand-mère, qui perd la mémoire mais pas tant que cela. Des figures ultra sympathiques qui s’entraident sans le savoir et avancent à l’unisson dans leurs aventures personnelles. Quant aux dessins, Camille Jourdy offre des pages splendides, aux mille couleurs pastels, aux détails si précis, que l’on ne peut s’empêcher de les admirer pendant plusieurs minutes. Les nombreuses scènes s’enchaînent sous forme de « séquences », parfois interrompues par un double tableau qui nous plonge dans une douce atmosphère printanière. Le seul reproche que j’aurais, serait que les dessins et les textes sont parfois un peu petits. Mais l’enchaînement ainsi provoqué donne l’impression que la scène prend vie. Un tout petit bémol également pour les questions laissées en suspens à la fin de l’album qui s’arrête un peu net. Mais au final, à nous lecteurs et lectrices à imaginer une suite à tous ces personnages que l’on quitte sincèrement avec regret.

Inutile de préciser que je sauterai avec grand plaisir sur la série de Rosalie Blum!

 

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Camille Jourdy, « Juliette : les fantômes reviennent au printemps », Éditions Actes sud BD, 2016, 240 pages

« S’enfuir. Récit d’un otage » de Guy Delisle

Première rencontre avec Guy Delisle et cet album dont on a entendu beaucoup parler (en bien!) sur les blogs.

L’auteur retrace les 4 mois de captivité de Christophe André, pris en otage par des tchétchènes en 1997, alors qu’il est en mission humanitaire pour Médecins Sans Frontières dans le Caucase. Guy Delisle a alors rencontré à plusieurs reprises l’ancien otage, rapidement après les faits, pour recueillir ses impressions et préparer le projet d’envergure qu’était ce nouveau roman graphique. Christophe André lui a restitué dans les moindres détails tout ce qu’il a pu penser, imaginer, espérer, dans cette pièce vide dépourvue de tout confort. Chacune des scènes relatées dans l’album est une retranscription fidèle de l’événement qui fut le plus marquant de sa vie.

Cette BD est absolument fascinante. Tout s’enchaîne très vite, Christophe André étant emmené en pleine nuit dès les premières pages. Aucune information ne filtre, il n’a aucune idée de ce qui lui arrive. Ce qu’il pensait être d’abord un enlèvement pour pouvoir accéder au coffre de l’association, s’avèrera finalement beaucoup plus complexe. Et surtout, très long. Il croit que la captivité sera de courte durée, quelques appels, une rançon, et on n’en parle plus. 1 semaine tout au plus… Malheureusement, cela va durer plus de 100 jours. 100 très longs jours.

Il n’y a rien de violent ni de spectaculaire dans cet album. Le focus n’est pas mis sur le kidnapping en terme d’action, mais plutôt sur une approche plus psychologique, en s’immergeant dans les émotions et pensées profondes de l’otage,

L’attente, Guy Delisle la retranscrit à merveille, avec la répétition, jour après jour, des mêmes faits et gestes de la part de l’otage. Accroché toute la journée à un radiateur, disposant d’une couchette à côté, Christophe n’est détaché par ses ravisseurs qu’à l’occasion de ses 2 repas quotidiens, pour les besoins urgents et pour se laver une fois de temps en temps.

Des textes et des dessins quasi similaires, qui ne lassent aucunement le lecteur, complètement hypnotisé par la situation. On a envie de savoir ce qu’il va se passer! Le suspens est à son comble tout au long des 400 pages.

Et puis, ce fameux décompte. Dès le 1er jour de captivité, Christophe se force à se rappeler la date du jour. C’est l’assurance de garder les pieds sur terre et de ne pas perdre la tête, le seul fil qui le relie à la réalité.

Guy Delisle rend hommage à une personne forte, au courage extraordinaire, qui garde foi en ses collègues et en sa direction, qui font tout ce qu’ils peuvent pour le sauver, il en est persuadé. C’est sans doute cette forte croyance qui lui permet de ne pas sombrer. Mais l’histoire montre aussi les périodes de doutes qui sont inévitables, et les interrogations que l’otage chasse immédiatement. C’est un regard résolument tourné vers l’humain et sa capacité à se surpasser dans les situations extrêmes qu’offre l’auteur. Une belle leçon de courage et de vie!

J’ai particulièrement aimé la simplicité du graphisme. Ce sont des pages épurées, aux dessins monochromes dont les teintes bleutées évoluent en fonction de la seule lumière perçue par l’otage, celle du soleil. Toute l’attention est dès lors focalisée sur l’élément central qu’est Christophe et sur sa condition.

Une histoire très intéressante racontée avec beaucoup de respect et de délicatesse, et un personnage marquant.

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Guy Delisle, « S’enfuir. Récit d’un otage », Editions Dargaud, 2015,

 

« Le piano oriental » de Zeina Abirached

Je tricote depuis l’enfance une langue faite de deux fils fragiles et précieux

Quelle surprise ce roman graphique! En le trouvant à la bibliothèque, je m’engageais vraiment dans l’inconnu, un peu mitigée à cause des avis divergents déposés sur le retour de Fanny, qui l’avait adoré. Je le feuillette, j’aime le graphisme qui m’intrigue, allez hop, je me lance!

On est au début des années 60, à Beyrouth, et nous suivons Abdallah Kamanja, féru de musique et du piano en particulier. Il joue à ses heures perdues, car son job n’a absolument aucun lien avec l’art : il travaille à un poste administratif à la gare. A la maison, il ne quitte jamais son cher instrument! Mais Abdallah est aussi un passionné des cultures. Sur son piano standard, il a voulu y jouer des notes orientales, pour confondre, mélanger, unir les deux mélodies. Impossible? Alors Abdallah l’a créé lui-même! Une première au monde, c’est son autre « bébé ». Le jour où un fabriquant d’instruments accepte d’en créer un, notre cher ami est fou de joie. Il se met immédiatement en route pour Vienne, accompagné de son acolyte de toujours, Victor.

En marge de cette aventure extraordinaire, où l’on découvre au fil des pages la personnalité enjouée, généreuse et sympathique de monsieur Kamanja, le lecteur découvre le destin d’une jeune fille qui n’est autre que l’auteure elle-même. Croiser ces deux personnalités, ces deux histoires, n’est pas anodin puisque le créateur du piano oriental est l’arrière grand-père de Zeina . Avec cet album, elle rend un merveilleux hommage à l’homme de passion qu’il a été. Elle montre également à quel point cette envie de s’ouvrir au monde, cet amour pour l’ailleurs, l’ont profondément influencée. J’aurais d’ailleurs aimé qu’elle développe davantage les moments qui sont consacrés à son parcours, son arrivée en France et la façon dont elle vit avec cette double nationalité. Grande amatrice de la langue et de ses significations multiples, la jeune fille aux jolies boucles claires, aime décortiquer les expressions propres aux deux langues. Elle joue avec elles, les fait tanguer, valser dans sa bouche.

Que dire mis à part que j’ai été subjuguée par le talent de Zeina et par l’émotion qu’elle transmet en retraçant son parcours et celui de son aïeul. En le commençant, j’étais sceptique quant aux choix du noir et blanc, qui peut finir par ennuyer le lecteur. Mais ici, quel surprise à chaque page! Il y a le souci du détail, des tas d’éléments à examiner sur chaque planche, de l’originalité, beaucoup de finesse.

Un piano oriental… cette étrange juxtaposition de deux visions du monde que rien ne semble pouvoir lier, sa musique double, le son léger du déhanchement inattendu d’une note au milieu d’une phrase je les porte en moi

Ce fut un régal de découvrir le talent artistique de Zeina Abirached et la douce poésie qui ressort de son texte. C’est un très bel album et il me tarde de découvrir ses autres titres, encore plus personnels semble-t-il.

bd-de-la-semaine-saumon-e1420582997574Cette semaine, chez Noukette!

Zeina Abirached, « Le piano oriental », Éditions Casterman, 2015, 208 pages

« Entre ici et ailleurs » de Vanyda

Après de nombreuses années en couple, Coralie a bien du mal à trouver ses marques dans sa nouvelle vie de célibataire. Elle n’a jamais vécu seule et c’est avec grande maladresse et désordre qu’elle poursuit son chemin dans son appartement. Suite à une boutade avec son petit frère Thibaut qui descend régulièrement de Paris pour partager des soirées jeux vidéo,  elle lui lance un défi : s’inscrire à un cours de capoeira! Coralie ne s’imagine pas que s’investir dans ce sport va la transformer. Est-ce qu’elle gagne en assurance? Est-ce qu’elle s’ouvre davantage aux autres, grâce à cette pratique? Le fait est qu’elle fera tout une série de rencontres, dont certaines se révèleront essentielles dans ses choix personnels.

Le personnage de Coralie est d’une telle fraîcheur! Sympathique, souriante, amusante, sans prise de tête, elle est la fille un peu paumée, qui galère avec les garçons, et en même temps, cette maladresse la rend réellement attendrissante. On a envie de l’avoir comme copine! Comme dans ses autres albums, Vanyda donne vie à une panoplie de personnages, que ce soit les copains de la Capoeira, la collègue à l’ironie fabuleuse et adepte des sites de rencontres, le frérot un peu gamin avec qui Coralie partage une vraie complicité, au nouveau venu du bureau et à la dégaine bien mystérieuse. Une rencontre en particulier ouvrira les yeux de la jeune fille sur un pan de sa vie qu’elle n’avait jamais vraiment exploré, c’est Karim. Karim est algérien, c’est un garçon qui ne s’ouvre pas beaucoup, un peu mal dans sa peau et désorienté, qui tente de se poser les bonnes questions sur ses origines et sa place dans un pays qui n’est pas vraiment le sien. S’ensuit entre eux un véritable débat sur les enfants d’immigrés, puisque Coralie est d’origine laotienne, du côté de son papa, et c’est exactement cette partie-là de l’album qui m’a passionnée. En effet, en commençant cette histoire de fille ordinaire, j’espérais lire autre chose que les élucubrations d’une presque trentenaire.

Vanyda explore bon nombre de sujets autour du thème de l’immigration : le racisme, la stigmatisation, l’ouverture, le multiculturel. Et surtout, avec finesse, parfois une pointe d’humour, une grande justesse, et tout en modestie. Elle les exploite à travers des scènes du quotidien qu’on a toutes et tous rencontrées. Autour de ses longs échanges avec Karim, Coralie se reconstruit, sur bases de sa différence et de sa culture laotienne.

C’est un album qui transmet de belles valeurs, d’humanité, de tolérance, de respect de l’autre et d’ouverture. C’est sans doute aussi le plus personnel de Vanyda, puisqu’on ressent clairement la part autobiographique. Appuyé bien sûr par un style artistique qui flirte à la fois avec le manga et qui est par ailleurs très réaliste, avec des images du quotidien qui nous parlent. Une très belle surprise pour moi, donc!

Vanyda, « Entre ici et ailleurs », Editions Dargaud, 2016, 192 pages

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Cette semaine chez Moka!

« California Dreamin' » de Pénélope Bagieu

Avant de lire « Culottées », j’avais envie de découvrir Pénélope Bagieu avec cet autre album qui a rencontré un beau succès.

« California Dreamin' » retrace l’incroyable parcours d’une personnalité hors-norme, totalement extraordinaire : Ellen Cohen. Si le public la connaît peu sous son véritable nom, c’est plutôt derrière Cass Elliot que la chanteuse américaine s’est dévoilée. Pénélope Bagieu remonte donc toute la vie d’Ellen, en donnant la parole à toutes ces personnes qu’elle a côtoyées ou qui lui sont chères. Toute petite déjà, Ellen était profondément convaincue qu’elle voulait faire de sa vie, un véritable spectacle. Le spectacle, ça allait être elle. Et dès son plus jeune âge, elle développe déjà un talent incroyable, une présence marquante partout où elle passe, une personnalité qu’il est impossible d’oublier. Pourtant, ce n’est pas sa famille d’origine juive, installée à Baltimore et qui passe ses journées à faire tourner l’épicerie familiale qui l’encouragera. La petite Ellen souffre en effet de boulimie, et son entourage doute fort qu’elle puisse entrer dans le moule du « rêve américain ». Mais elle s’assume, et c’est ce qui la rend si attachante mais aussi attrayante.

Sauf son papa, son premier fan, qui sent tout le potentiel qui se cache derrière sa plus grande fille. A la fin de son adolescence, Ellen quitte tout et décide de tenter sa chance à New-York. Les différentes rencontres, et surtout son culot incroyable, la conduiront jusqu’aux « The Mamas and the Papas », l’un des groupes les plus connus de cette génération, pour le talent de ses membres mais aussi pour avoir osé bousculer certains codes de l’époque.

J’ai été totalement bluffée par cette bande dessinée! Tout d’abord par les dessins de Pénélope Bagieu. Aucun mot ne peut traduire l’effet qu’ils renvoient à chaque page : ils sont d’un tracé impeccable, même s’il paraît bouillon ou rapide, qui cache une précision telle que toutes les scènes prennent vie sous nos yeux de lecteurs-trices. Sous ce coup de crayon noir, la vie de Cass Elliot danse, s’anime, se joue là sur le papier. Il est très impressionnant, tout comme l’héroïne principale. J’avais l’impression que Pénélope Bagieu avait crayonné directement dans l’album que je tenais entre les mains, que les dessins venaient d’être faits. Elle a pris le parti de n’utiliser aucun code, que ce soit pour la taille des planches, ou la présentation du texte, qui changent régulièrement. En outre, j’ai ressenti chez l’auteure un profond respect pour l’artiste à laquelle elle rend hommage, et une véritable admiration.

Cet album possède également une vraie musicalité. L’ambiance de l’époque, les décors, les habits, le langage, tout rappelle cette chouette période branchée, aux portes du mouvement hippie. N’étant pas de cette génération, malheureusement j’ai envie de dire, il m’a fait découvrir des saveurs parmi lesquelles je me sentais bien. J’ai trouvé très intéressant d’assister à la création du groupe, et à la chanson qui l’a rendu célèbre.

C’est un gros coup de coeur! Je suis vraiment heureuse d’avoir découvert l’incroyable Cass Elliot et les suggestions musicales proposées à la fin par Pénélope Bagieu me donnent envie d’écouter les autres titres de la chanteuse. Hormis le très célèbre « California Dreamin' » que j’ai découvert jeune avec la B.O. de « Forrest Gump », je n’en connais aucun.

En le parcourant, j’ai aisément fait le lien entre cette expérience féminine et l’envie de l’auteure de poursuivre le défi avec d’autres « culottées ». Ça promet pour la suite 🙂

Pénélope Bagieu, « California Dreamin' », Editions Gallimard, 2015, 276 pages

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« Ce n’est pas toi que j’attendais » de Fabien Toulmé

Et voilà, j’ai ENFIN trouvé à la bibliothèque ce premier roman graphique de Fabien Toulmé qui a fait l’unanimité l’année passée et qui me tentait tellement! L’occasion encore une fois de reparler de lui, alors que son deuxième titre est sorti il y a peu.

Dans cet album autobiographique, Fabien Toulmé revient sur la naissance de sa deuxième fille, Julia. Un heureux événement, ça se prépare. Il y a les innombrables examens et visites chez les médecins, les mots bienveillants pour rassurer la future grande sœur, les aménagements dans le lieu de vie… On suit donc la petite famille qui s’active autour de cette prochaine arrivée. Entre-temps, ils ont décidé de quitter le Brésil où ils vivaient depuis plusieurs années, pour revenir en France, plus près de la famille de Fabien. Tout se passe pour le mieux. Sauf… qu’un minuscule doute persiste dans un coin de la tête du futur papa.  Cette crainte de la trisomie 21 précisément, est bien réelle chez lui depuis la naissance de son aînée.

Peu de temps après l’arrivée de la petite Julia, et alors que les médecins lui avaient déjà diagnostiqué une malformation cardiaque, le couperet tombe : Julia est atteinte du syndrome de la trisomie 21. D’abord, le monde s’écroule pour Fabien. Sa femme n’en mène pas large non plus mais semble surmonter cette annonce le mieux qu’elle peut. Le papa par contre… plonge dans une profonde tristesse. Cet album est le cheminement d’un papa, et d’un couple, vers l’acceptation de leur petite Julia… qui n’est pas vraiment celle qu’ils attendaient.

Cet ouvrage est un condensé d’émotions multiples, qui font passer le lecteur du rire aux larmes, des sourires aux craintes. Fabien Toulmé retranscrit les jours qui ont précédé et ceux qui ont suivi la naissance de sa seconde fille. Sous forme de courts chapitres, il revient sur les étapes qu’il a traversé avec sa femme pour accepter cette situation et tout ce qu’implique la vie avec un enfant différent.

Il parle de deuil, le deuil du bébé qu’il s’était imaginé. Les mots sont forts, troublants. Et si beaux. Une fois cette étape-là passée, le lecteur découvre un papa qui tombe raide en amour pour son bébé. Il apprend à la connaître, à l’accompagner durant ses premières années, à l’aider, et à la chérir, autant que sa première fille et de la même façon.

La plus grande réussite de cet album est selon moi l’honnêteté qui s’en dégage. L’auteur se livre à cœur ouvert, sur cette période de sa vie qu’il a eu du mal à traverser et, vraiment, il le fait sans fioritures, sans mensonges, sans « maquillage » de la réalité. Il parle de ses très nombreuses larmes, du manque d’affection qu’il ressentait à la vue de son enfant, du sentiment d’incapacité à surmonter cette épreuve. Ainsi, il déculpabilise, je trouve, les parents qui sont dans le même cas et qui sont traversés par moment par des pensées sombres. Mention spéciale également pour le style graphique qui colle parfaitement au texte : simple, délicat, clair.

J’ai également beaucoup aimé découvrir le parcours de l’auteur : ses nombreux jobs et déménagements à l’étranger, aux antipodes du monde de la BD, et être témoin de ce qui a déclenché son envie de dessiner.

On n’a pas l’habitude de lire des portraits de papa. Celui-ci est en tout cas pour moi une première. Il m’a terriblement émue, et je trouve très courageux de la part de Fabien Toulmé de s’être livré de cette façon.

Fabien Toulmé, « Ce n’est pas toi que j’attendais », Editions Delcourt, 2014, 256 pages

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« Le bleu est une couleur chaude » de Julie Maroh

Je ne sais vraiment plus ce qui m’a poussée vers cette BD que tout le monde connaît, #jedébarque, mais au moins, c’est l’occasion de refaire parler d’elle 🙂

Dans cet album, ce n’est pas le rouge mais le bleu qui est synonyme de l’Amour avec un grand A. La couleur d’une rencontre, la couleur de la révélation, la couleur de la vérité.

Un amour surprenant, qui prend naissance au fin fond des tripes de Clémentine. Juste un regard en pleine rue. Emma apparaît telle une hallucination, d’abord frappée par le bleu de ses cheveux. Mais elle est accompagnée… et Clémentine est hétéro, du moins le croyait-elle. On est au milieu des années 90, et l’homosexualité n’est pas encore tout à fait entrée dans les mœurs. Elle est même cachée voire prohibée aux yeux de beaucoup de personnes. Avec cette rencontre, Clémentine remet toute sa vie en question et plonge dans un profond mal-être. Ses sentiments se confondent, des milliers de questions lui martèlent la tête, et elle ne sait vers qui se confier. Qu’elle se sent petite face à Emma qui assume pleinement son identité sexuelle. Qui s’assume en tant que femme, qui défend ses valeurs et qui a une idée précise de ce qu’elle veut faire de sa vie. Un modèle pour la jeune Clémentine. Un lien très fort les unira d’abord amical. Des âmes sœurs, une relation platonique, Emma étant en couple depuis quelques années. Jusqu’au jour où, l’attirance prend le dessus. Entre elles deux, c’est intense, si facile et naturel. Ce n’est pas pour autant que le regard des autres a changé et Clémentine continue de se cacher. Elle a peur des représailles, et surtout peur de l’exclusion. Les deux jeunes femme arriveront-elles à se libérer des préjugés, des insultes et des barrières qui pèsent sur ce bel amour?

Les questions des ados sont banales aux yeux des autres. Mais quand on se sent seule à pieds joints dedans, comment savoir sur lequel danser?

Voilà encore une bande dessinée que j’ai adoré. L’histoire est happante et très émouvante, avec des personnages sensibles et profonds. Une histoire qui retourne le cœur, car cet amour-là, celui qui chamboule une vie, est précieux et rare. Évidement, il est aussi compliqué et il faut se battre pour le faire exister. Il a un coût, malheureusement. Une scission se marque passée la première moitié de l’album, lorsque la vérité éclate aux yeux des parents de Clémentine, qui mettent les deux filles hors de leur maison. Clémentine grandit d’un coup, et porte le poids de son choix sur ses menues épaules. Mais elle n’hésite pas et partira avec l’être aimé. Un césure marquée par un changement d’ambiance et de couleurs au niveau graphique, pour l’avant/l’après. Avant, le bleu est omniprésent, qui tranche avec le gris général des planches.

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J’ai été plus émue par l’histoire et le texte, que par les dessins à vrai dire. Les mots sont lourds de sens et poussent à la réflexion. Ceci étant, les personnages qui prennent vie sous le crayon que Julie Maroh portent une extrême sensibilité, qui va de pair avec le texte. C’est une BD qui mérite d’être transmise, échangée, et partagée pour son lourd sujet. J’ai été abasourdie et dégoûtée par les comportements de rejet qui touchent Clémentine, au moment où elle a le plus besoin de ses amis. Et pourtant, on est dans les années 90… J’ai dû relire plusieurs fois les dates, tellement j’étais surprise de ces agissements.

C’est donc un magnifique album qui traite de l’amour bien entendu, mais surtout de la recherche et de l’acceptation de soi. De la force qui nous pousse chacun et chacune à s’assumer, à croire en soi et en ses choix. Et à repousser le « moule » qui agit comme un aimant, sous prétexte que c’est la « normale » (de quoi, de qui?).

Julie Maroh m’a remuée avec ce premier titre très prometteur. J’ai hâte de la retrouver avec son nouvel album « Corps sonores » qui vient tout juste de sortir.

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Julie Maroh, « Le bleu est une couleur chaude », Editions Glénat, 2010, 160 pages