Archives pour la catégorie BD/Romans graphiques

« S’enfuir. Récit d’un otage » de Guy Delisle

Première rencontre avec Guy Delisle et cet album dont on a entendu beaucoup parler (en bien!) sur les blogs.

L’auteur retrace les 4 mois de captivité de Christophe André, pris en otage par des tchétchènes en 1997, alors qu’il est en mission humanitaire pour Médecins Sans Frontières dans le Caucase. Guy Delisle a alors rencontré à plusieurs reprises l’ancien otage, rapidement après les faits, pour recueillir ses impressions et préparer le projet d’envergure qu’était ce nouveau roman graphique. Christophe André lui a restitué dans les moindres détails tout ce qu’il a pu penser, imaginer, espérer, dans cette pièce vide dépourvue de tout confort. Chacune des scènes relatées dans l’album est une retranscription fidèle de l’événement qui fut le plus marquant de sa vie.

Cette BD est absolument fascinante. Tout s’enchaîne très vite, Christophe André étant emmené en pleine nuit dès les premières pages. Aucune information ne filtre, il n’a aucune idée de ce qui lui arrive. Ce qu’il pensait être d’abord un enlèvement pour pouvoir accéder au coffre de l’association, s’avèrera finalement beaucoup plus complexe. Et surtout, très long. Il croit que la captivité sera de courte durée, quelques appels, une rançon, et on n’en parle plus. 1 semaine tout au plus… Malheureusement, cela va durer plus de 100 jours. 100 très longs jours.

Il n’y a rien de violent ni de spectaculaire dans cet album. Le focus n’est pas mis sur le kidnapping en terme d’action, mais plutôt sur une approche plus psychologique, en s’immergeant dans les émotions et pensées profondes de l’otage,

L’attente, Guy Delisle la retranscrit à merveille, avec la répétition, jour après jour, des mêmes faits et gestes de la part de l’otage. Accroché toute la journée à un radiateur, disposant d’une couchette à côté, Christophe n’est détaché par ses ravisseurs qu’à l’occasion de ses 2 repas quotidiens, pour les besoins urgents et pour se laver une fois de temps en temps.

Des textes et des dessins quasi similaires, qui ne lassent aucunement le lecteur, complètement hypnotisé par la situation. On a envie de savoir ce qu’il va se passer! Le suspens est à son comble tout au long des 400 pages.

Et puis, ce fameux décompte. Dès le 1er jour de captivité, Christophe se force à se rappeler la date du jour. C’est l’assurance de garder les pieds sur terre et de ne pas perdre la tête, le seul fil qui le relie à la réalité.

Guy Delisle rend hommage à une personne forte, au courage extraordinaire, qui garde foi en ses collègues et en sa direction, qui font tout ce qu’ils peuvent pour le sauver, il en est persuadé. C’est sans doute cette forte croyance qui lui permet de ne pas sombrer. Mais l’histoire montre aussi les périodes de doutes qui sont inévitables, et les interrogations que l’otage chasse immédiatement. C’est un regard résolument tourné vers l’humain et sa capacité à se surpasser dans les situations extrêmes qu’offre l’auteur. Une belle leçon de courage et de vie!

J’ai particulièrement aimé la simplicité du graphisme. Ce sont des pages épurées, aux dessins monochromes dont les teintes bleutées évoluent en fonction de la seule lumière perçue par l’otage, celle du soleil. Toute l’attention est dès lors focalisée sur l’élément central qu’est Christophe et sur sa condition.

Une histoire très intéressante racontée avec beaucoup de respect et de délicatesse, et un personnage marquant.

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Guy Delisle, « S’enfuir. Récit d’un otage », Editions Dargaud, 2015,

 

« Le piano oriental » de Zeina Abirached

Je tricote depuis l’enfance une langue faite de deux fils fragiles et précieux

Quelle surprise ce roman graphique! En le trouvant à la bibliothèque, je m’engageais vraiment dans l’inconnu, un peu mitigée à cause des avis divergents déposés sur le retour de Fanny, qui l’avait adoré. Je le feuillette, j’aime le graphisme qui m’intrigue, allez hop, je me lance!

On est au début des années 60, à Beyrouth, et nous suivons Abdallah Kamanja, féru de musique et du piano en particulier. Il joue à ses heures perdues, car son job n’a absolument aucun lien avec l’art : il travaille à un poste administratif à la gare. A la maison, il ne quitte jamais son cher instrument! Mais Abdallah est aussi un passionné des cultures. Sur son piano standard, il a voulu y jouer des notes orientales, pour confondre, mélanger, unir les deux mélodies. Impossible? Alors Abdallah l’a créé lui-même! Une première au monde, c’est son autre « bébé ». Le jour où un fabriquant d’instruments accepte d’en créer un, notre cher ami est fou de joie. Il se met immédiatement en route pour Vienne, accompagné de son acolyte de toujours, Victor.

En marge de cette aventure extraordinaire, où l’on découvre au fil des pages la personnalité enjouée, généreuse et sympathique de monsieur Kamanja, le lecteur découvre le destin d’une jeune fille qui n’est autre que l’auteure elle-même. Croiser ces deux personnalités, ces deux histoires, n’est pas anodin puisque le créateur du piano oriental est l’arrière grand-père de Zeina . Avec cet album, elle rend un merveilleux hommage à l’homme de passion qu’il a été. Elle montre également à quel point cette envie de s’ouvrir au monde, cet amour pour l’ailleurs, l’ont profondément influencée. J’aurais d’ailleurs aimé qu’elle développe davantage les moments qui sont consacrés à son parcours, son arrivée en France et la façon dont elle vit avec cette double nationalité. Grande amatrice de la langue et de ses significations multiples, la jeune fille aux jolies boucles claires, aime décortiquer les expressions propres aux deux langues. Elle joue avec elles, les fait tanguer, valser dans sa bouche.

Que dire mis à part que j’ai été subjuguée par le talent de Zeina et par l’émotion qu’elle transmet en retraçant son parcours et celui de son aïeul. En le commençant, j’étais sceptique quant aux choix du noir et blanc, qui peut finir par ennuyer le lecteur. Mais ici, quel surprise à chaque page! Il y a le souci du détail, des tas d’éléments à examiner sur chaque planche, de l’originalité, beaucoup de finesse.

Un piano oriental… cette étrange juxtaposition de deux visions du monde que rien ne semble pouvoir lier, sa musique double, le son léger du déhanchement inattendu d’une note au milieu d’une phrase je les porte en moi

Ce fut un régal de découvrir le talent artistique de Zeina Abirached et la douce poésie qui ressort de son texte. C’est un très bel album et il me tarde de découvrir ses autres titres, encore plus personnels semble-t-il.

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Zeina Abirached, « Le piano oriental », Éditions Casterman, 2015, 208 pages

« Entre ici et ailleurs » de Vanyda

Après de nombreuses années en couple, Coralie a bien du mal à trouver ses marques dans sa nouvelle vie de célibataire. Elle n’a jamais vécu seule et c’est avec grande maladresse et désordre qu’elle poursuit son chemin dans son appartement. Suite à une boutade avec son petit frère Thibaut qui descend régulièrement de Paris pour partager des soirées jeux vidéo,  elle lui lance un défi : s’inscrire à un cours de capoeira! Coralie ne s’imagine pas que s’investir dans ce sport va la transformer. Est-ce qu’elle gagne en assurance? Est-ce qu’elle s’ouvre davantage aux autres, grâce à cette pratique? Le fait est qu’elle fera tout une série de rencontres, dont certaines se révèleront essentielles dans ses choix personnels.

Le personnage de Coralie est d’une telle fraîcheur! Sympathique, souriante, amusante, sans prise de tête, elle est la fille un peu paumée, qui galère avec les garçons, et en même temps, cette maladresse la rend réellement attendrissante. On a envie de l’avoir comme copine! Comme dans ses autres albums, Vanyda donne vie à une panoplie de personnages, que ce soit les copains de la Capoeira, la collègue à l’ironie fabuleuse et adepte des sites de rencontres, le frérot un peu gamin avec qui Coralie partage une vraie complicité, au nouveau venu du bureau et à la dégaine bien mystérieuse. Une rencontre en particulier ouvrira les yeux de la jeune fille sur un pan de sa vie qu’elle n’avait jamais vraiment exploré, c’est Karim. Karim est algérien, c’est un garçon qui ne s’ouvre pas beaucoup, un peu mal dans sa peau et désorienté, qui tente de se poser les bonnes questions sur ses origines et sa place dans un pays qui n’est pas vraiment le sien. S’ensuit entre eux un véritable débat sur les enfants d’immigrés, puisque Coralie est d’origine laotienne, du côté de son papa, et c’est exactement cette partie-là de l’album qui m’a passionnée. En effet, en commençant cette histoire de fille ordinaire, j’espérais lire autre chose que les élucubrations d’une presque trentenaire.

Vanyda explore bon nombre de sujets autour du thème de l’immigration : le racisme, la stigmatisation, l’ouverture, le multiculturel. Et surtout, avec finesse, parfois une pointe d’humour, une grande justesse, et tout en modestie. Elle les exploite à travers des scènes du quotidien qu’on a toutes et tous rencontrées. Autour de ses longs échanges avec Karim, Coralie se reconstruit, sur bases de sa différence et de sa culture laotienne.

C’est un album qui transmet de belles valeurs, d’humanité, de tolérance, de respect de l’autre et d’ouverture. C’est sans doute aussi le plus personnel de Vanyda, puisqu’on ressent clairement la part autobiographique. Appuyé bien sûr par un style artistique qui flirte à la fois avec le manga et qui est par ailleurs très réaliste, avec des images du quotidien qui nous parlent. Une très belle surprise pour moi, donc!

Vanyda, « Entre ici et ailleurs », Editions Dargaud, 2016, 192 pages

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Cette semaine chez Moka!

« California Dreamin' » de Pénélope Bagieu

Avant de lire « Culottées », j’avais envie de découvrir Pénélope Bagieu avec cet autre album qui a rencontré un beau succès.

« California Dreamin' » retrace l’incroyable parcours d’une personnalité hors-norme, totalement extraordinaire : Ellen Cohen. Si le public la connaît peu sous son véritable nom, c’est plutôt derrière Cass Elliot que la chanteuse américaine s’est dévoilée. Pénélope Bagieu remonte donc toute la vie d’Ellen, en donnant la parole à toutes ces personnes qu’elle a côtoyées ou qui lui sont chères. Toute petite déjà, Ellen était profondément convaincue qu’elle voulait faire de sa vie, un véritable spectacle. Le spectacle, ça allait être elle. Et dès son plus jeune âge, elle développe déjà un talent incroyable, une présence marquante partout où elle passe, une personnalité qu’il est impossible d’oublier. Pourtant, ce n’est pas sa famille d’origine juive, installée à Baltimore et qui passe ses journées à faire tourner l’épicerie familiale qui l’encouragera. La petite Ellen souffre en effet de boulimie, et son entourage doute fort qu’elle puisse entrer dans le moule du « rêve américain ». Mais elle s’assume, et c’est ce qui la rend si attachante mais aussi attrayante.

Sauf son papa, son premier fan, qui sent tout le potentiel qui se cache derrière sa plus grande fille. A la fin de son adolescence, Ellen quitte tout et décide de tenter sa chance à New-York. Les différentes rencontres, et surtout son culot incroyable, la conduiront jusqu’aux « The Mamas and the Papas », l’un des groupes les plus connus de cette génération, pour le talent de ses membres mais aussi pour avoir osé bousculer certains codes de l’époque.

J’ai été totalement bluffée par cette bande dessinée! Tout d’abord par les dessins de Pénélope Bagieu. Aucun mot ne peut traduire l’effet qu’ils renvoient à chaque page : ils sont d’un tracé impeccable, même s’il paraît bouillon ou rapide, qui cache une précision telle que toutes les scènes prennent vie sous nos yeux de lecteurs-trices. Sous ce coup de crayon noir, la vie de Cass Elliot danse, s’anime, se joue là sur le papier. Il est très impressionnant, tout comme l’héroïne principale. J’avais l’impression que Pénélope Bagieu avait crayonné directement dans l’album que je tenais entre les mains, que les dessins venaient d’être faits. Elle a pris le parti de n’utiliser aucun code, que ce soit pour la taille des planches, ou la présentation du texte, qui changent régulièrement. En outre, j’ai ressenti chez l’auteure un profond respect pour l’artiste à laquelle elle rend hommage, et une véritable admiration.

Cet album possède également une vraie musicalité. L’ambiance de l’époque, les décors, les habits, le langage, tout rappelle cette chouette période branchée, aux portes du mouvement hippie. N’étant pas de cette génération, malheureusement j’ai envie de dire, il m’a fait découvrir des saveurs parmi lesquelles je me sentais bien. J’ai trouvé très intéressant d’assister à la création du groupe, et à la chanson qui l’a rendu célèbre.

C’est un gros coup de coeur! Je suis vraiment heureuse d’avoir découvert l’incroyable Cass Elliot et les suggestions musicales proposées à la fin par Pénélope Bagieu me donnent envie d’écouter les autres titres de la chanteuse. Hormis le très célèbre « California Dreamin' » que j’ai découvert jeune avec la B.O. de « Forrest Gump », je n’en connais aucun.

En le parcourant, j’ai aisément fait le lien entre cette expérience féminine et l’envie de l’auteure de poursuivre le défi avec d’autres « culottées ». Ça promet pour la suite 🙂

Pénélope Bagieu, « California Dreamin' », Editions Gallimard, 2015, 276 pages

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« Ce n’est pas toi que j’attendais » de Fabien Toulmé

Et voilà, j’ai ENFIN trouvé à la bibliothèque ce premier roman graphique de Fabien Toulmé qui a fait l’unanimité l’année passée et qui me tentait tellement! L’occasion encore une fois de reparler de lui, alors que son deuxième titre est sorti il y a peu.

Dans cet album autobiographique, Fabien Toulmé revient sur la naissance de sa deuxième fille, Julia. Un heureux événement, ça se prépare. Il y a les innombrables examens et visites chez les médecins, les mots bienveillants pour rassurer la future grande sœur, les aménagements dans le lieu de vie… On suit donc la petite famille qui s’active autour de cette prochaine arrivée. Entre-temps, ils ont décidé de quitter le Brésil où ils vivaient depuis plusieurs années, pour revenir en France, plus près de la famille de Fabien. Tout se passe pour le mieux. Sauf… qu’un minuscule doute persiste dans un coin de la tête du futur papa.  Cette crainte de la trisomie 21 précisément, est bien réelle chez lui depuis la naissance de son aînée.

Peu de temps après l’arrivée de la petite Julia, et alors que les médecins lui avaient déjà diagnostiqué une malformation cardiaque, le couperet tombe : Julia est atteinte du syndrome de la trisomie 21. D’abord, le monde s’écroule pour Fabien. Sa femme n’en mène pas large non plus mais semble surmonter cette annonce le mieux qu’elle peut. Le papa par contre… plonge dans une profonde tristesse. Cet album est le cheminement d’un papa, et d’un couple, vers l’acceptation de leur petite Julia… qui n’est pas vraiment celle qu’ils attendaient.

Cet ouvrage est un condensé d’émotions multiples, qui font passer le lecteur du rire aux larmes, des sourires aux craintes. Fabien Toulmé retranscrit les jours qui ont précédé et ceux qui ont suivi la naissance de sa seconde fille. Sous forme de courts chapitres, il revient sur les étapes qu’il a traversé avec sa femme pour accepter cette situation et tout ce qu’implique la vie avec un enfant différent.

Il parle de deuil, le deuil du bébé qu’il s’était imaginé. Les mots sont forts, troublants. Et si beaux. Une fois cette étape-là passée, le lecteur découvre un papa qui tombe raide en amour pour son bébé. Il apprend à la connaître, à l’accompagner durant ses premières années, à l’aider, et à la chérir, autant que sa première fille et de la même façon.

La plus grande réussite de cet album est selon moi l’honnêteté qui s’en dégage. L’auteur se livre à cœur ouvert, sur cette période de sa vie qu’il a eu du mal à traverser et, vraiment, il le fait sans fioritures, sans mensonges, sans « maquillage » de la réalité. Il parle de ses très nombreuses larmes, du manque d’affection qu’il ressentait à la vue de son enfant, du sentiment d’incapacité à surmonter cette épreuve. Ainsi, il déculpabilise, je trouve, les parents qui sont dans le même cas et qui sont traversés par moment par des pensées sombres. Mention spéciale également pour le style graphique qui colle parfaitement au texte : simple, délicat, clair.

J’ai également beaucoup aimé découvrir le parcours de l’auteur : ses nombreux jobs et déménagements à l’étranger, aux antipodes du monde de la BD, et être témoin de ce qui a déclenché son envie de dessiner.

On n’a pas l’habitude de lire des portraits de papa. Celui-ci est en tout cas pour moi une première. Il m’a terriblement émue, et je trouve très courageux de la part de Fabien Toulmé de s’être livré de cette façon.

Fabien Toulmé, « Ce n’est pas toi que j’attendais », Editions Delcourt, 2014, 256 pages

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« Le bleu est une couleur chaude » de Julie Maroh

Je ne sais vraiment plus ce qui m’a poussée vers cette BD que tout le monde connaît, #jedébarque, mais au moins, c’est l’occasion de refaire parler d’elle 🙂

Dans cet album, ce n’est pas le rouge mais le bleu qui est synonyme de l’Amour avec un grand A. La couleur d’une rencontre, la couleur de la révélation, la couleur de la vérité.

Un amour surprenant, qui prend naissance au fin fond des tripes de Clémentine. Juste un regard en pleine rue. Emma apparaît telle une hallucination, d’abord frappée par le bleu de ses cheveux. Mais elle est accompagnée… et Clémentine est hétéro, du moins le croyait-elle. On est au milieu des années 90, et l’homosexualité n’est pas encore tout à fait entrée dans les mœurs. Elle est même cachée voire prohibée aux yeux de beaucoup de personnes. Avec cette rencontre, Clémentine remet toute sa vie en question et plonge dans un profond mal-être. Ses sentiments se confondent, des milliers de questions lui martèlent la tête, et elle ne sait vers qui se confier. Qu’elle se sent petite face à Emma qui assume pleinement son identité sexuelle. Qui s’assume en tant que femme, qui défend ses valeurs et qui a une idée précise de ce qu’elle veut faire de sa vie. Un modèle pour la jeune Clémentine. Un lien très fort les unira d’abord amical. Des âmes sœurs, une relation platonique, Emma étant en couple depuis quelques années. Jusqu’au jour où, l’attirance prend le dessus. Entre elles deux, c’est intense, si facile et naturel. Ce n’est pas pour autant que le regard des autres a changé et Clémentine continue de se cacher. Elle a peur des représailles, et surtout peur de l’exclusion. Les deux jeunes femme arriveront-elles à se libérer des préjugés, des insultes et des barrières qui pèsent sur ce bel amour?

Les questions des ados sont banales aux yeux des autres. Mais quand on se sent seule à pieds joints dedans, comment savoir sur lequel danser?

Voilà encore une bande dessinée que j’ai adoré. L’histoire est happante et très émouvante, avec des personnages sensibles et profonds. Une histoire qui retourne le cœur, car cet amour-là, celui qui chamboule une vie, est précieux et rare. Évidement, il est aussi compliqué et il faut se battre pour le faire exister. Il a un coût, malheureusement. Une scission se marque passée la première moitié de l’album, lorsque la vérité éclate aux yeux des parents de Clémentine, qui mettent les deux filles hors de leur maison. Clémentine grandit d’un coup, et porte le poids de son choix sur ses menues épaules. Mais elle n’hésite pas et partira avec l’être aimé. Un césure marquée par un changement d’ambiance et de couleurs au niveau graphique, pour l’avant/l’après. Avant, le bleu est omniprésent, qui tranche avec le gris général des planches.

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J’ai été plus émue par l’histoire et le texte, que par les dessins à vrai dire. Les mots sont lourds de sens et poussent à la réflexion. Ceci étant, les personnages qui prennent vie sous le crayon que Julie Maroh portent une extrême sensibilité, qui va de pair avec le texte. C’est une BD qui mérite d’être transmise, échangée, et partagée pour son lourd sujet. J’ai été abasourdie et dégoûtée par les comportements de rejet qui touchent Clémentine, au moment où elle a le plus besoin de ses amis. Et pourtant, on est dans les années 90… J’ai dû relire plusieurs fois les dates, tellement j’étais surprise de ces agissements.

C’est donc un magnifique album qui traite de l’amour bien entendu, mais surtout de la recherche et de l’acceptation de soi. De la force qui nous pousse chacun et chacune à s’assumer, à croire en soi et en ses choix. Et à repousser le « moule » qui agit comme un aimant, sous prétexte que c’est la « normale » (de quoi, de qui?).

Julie Maroh m’a remuée avec ce premier titre très prometteur. J’ai hâte de la retrouver avec son nouvel album « Corps sonores » qui vient tout juste de sortir.

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Julie Maroh, « Le bleu est une couleur chaude », Editions Glénat, 2010, 160 pages

« Dans les bois » d’Emily Carroll

C’est chez Moka que j’ai noté ce roman graphique depuis un moment déjà et quel bonheur d’être tombé dessus à la bibliothèque. Que ce soit clair, je n’ai jamais tenu entre les mains pareil album! Il est tout simplement splendide, un objet qu’on a envie de garder, de parcourir quand bon nous semble, d’effleurer les pages, de se plonger dans les couleurs si vives de l’auteure. Un vrai plaisir!

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Dans les bois, ce sont 5 histoires qui se déploient de façon similaire : Emily Carroll présente brièvement ses héros, et surtout héroïnes, plante le décor, l’ambiance. Le charme opère immédiatement en ce qui me concerne car elle réussit son pari : c’est une sensation oppressante qui s’empare du lecteur. Attention, il m’en faut plus pour trembler, grande amatrice de films d’épouvante que je suis, mais j’avoue que certains dessins sont extraordinairement dégoûtants!

Certaines nouvelles se détachent clairement des autres, comme L’hôte, de loin ma préférée. Les dessins volent en éclat, explosent, prennent toute la place. Et puis, ce rouge flamboyant qui laisse deviner le sang, la mort, le danger. Elle m’a semblé la plus aboutie, c’est aussi la plus longue. D’autres comme La maison voisine est au contraire plus énigmatique. Carroll laisse deviner les choses, joue davantage sur les interrogations, avec des disparitions en série au sein d’une fratrie.

Ce que je retiens de son art est d’avoir réussi à semer le mystère entre chaque page. On entre à pas de loup dans chaque nouvelle histoire, avec une pointe d’excitation, ne sachant pas à quoi s’attendre. Pour les amateurs de frissons, c’est se laisser prendre au jeu de l’épouvante.

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Seul petit bémol malgré tout, des fins vite expédiées à mon goût qui sont plus déstabilisantes que percutantes. Des chutes qui participent néanmoins au mystère omniprésent dans cet album.

Au final, c’est un livre que j’ai pris beaucoup de plaisir à parcourir, pour le côté « bel objet ». J’ai beaucoup aimé le graphisme et la typographie, qui ouvrent les portes à un univers à part, qu’on n’oublie pas de si tôt!

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Emily Carroll, « Dans les bois », Editions Casterman, 2016, 208 pages

« Au revoir là-haut » de Christian De Metter et Pierre Lemaitre

Je l’avoue : j’ai emprunté cette BD pour pouvoir découvrir l’histoire de Pierre Lemaitre, au lieu de me lancer dans le pavé! Cela fait trop longtemps que « Au revoir là-haut » me tente et tomber sur cette autre version représentait une aubaine.

C’est donc chose faite! Le « hic » : la BD est tellement grandiose que j’ai encore plus envie de lire le roman!!

img_2947Brièvement, l’histoire est celle de l’amitié entre deux hommes. Albert Maillard et Edouard Péricourt, deux combattants français de la 1ère guerre mondiale. Et malheureusement, c’est la veille de l’armistice que l’effroyable se produit : Albert est enseveli dans un mont de terre, de déchets et de restes humains. Il est sauvé de justesse par son fidèle Edouard. Le malheureux sera par contre défiguré par des projectiles d’obus venu s’abattre juste à côté de lui. Mais ce qu’il vient de se passer n’est pas le fruit du hasard ni un accident. Elle fait suite à l’odieuse trahison de leur supérieur Aulnay-Pradelle, pris en flagrant délit de meurtre au sein de sa propre troupe.

Les deux hommes tentent alors de se reconstruire, et restent inséparables, accompagnés de la jeune et douce Louise. Quand la vie reprend son cours, après la guerre, ils se sentent plus que jamais trahis, isolés, mal considérés. C’est alors que l’occasion de tirer leur vengeance leur apparaît soudain comme une évidence. Ils imaginent mettre sur pied une véritable escroquerie qui touchera ceux qui les ont laissés de côté, comme des moins que rien.

Parfois, souvent, les lecteurs qui ont vraiment adoré un roman, ont peur de voir les traits des personnages qui les ont fait autant vibrer. Parfois, les images, les dessins ne se révèlent pas à la hauteur de cet imaginaire personnel qui a pris naissance dans la tête du lecteur.

D’autres fois, ces dessins portent le personnage imaginaire, lui donnent une autre dimension, plus forte, plus… humaine. Ce n’est plus juste un sentiment, une représentation floue, un voile. Ils leur donnent vie. Alors même si je n’ai pas lu le roman de Pierre Lemaitre, qui me semble absolument fabuleux après la découverte de cet album, je trouve que le talent de Christan De Metter a permis d’arriver à ce résultat. Donner vie aux personnages imaginés par le romancier. Il s’agit d’un travail tout simplement bluffant. On sent que le portraitiste a marché sur des oeufs, qu’il ne voulait commettre aucune approximation dans les visages qu’il offrait à Albert et à Edouard.

Christian De Metter a traduit à merveille à la fois la part sombre de ce roman, avec le détestable Pradelle. Et son côté lumineux, qui rend espoir, grâce aux planches consacrées à Péricourt, ses masques, sa complicité presque enfantine avec la jolie Louise. On lit la bienveillance, l’amitié, l’humanité, dans les yeux de Maillard. Ce sont des visages précis à l’extrême, qui vous hypnotisent.

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Autre challenge dans pareille entreprise : résumer un roman de près de 600 pages en un album sans rien dénaturer et en conservant les émotions qui prennent naissance à partir des détails. Une nouvelle fois, l’exercice est salutaire.

C’est une économie de textes, contrairement au pavé de la version initiale et des dessins qui se suffisent à eux-mêmes. Les personnages en disent tellement long. Ce sont des regards époustouflants, remplis d’émotions. Prenez le temps de vous poser sur ces regards qui vous laisseront sans voix! Une merveille!

Une BD qui se lit en apnée totale, d’une seule traite. Une fois terminée, on a déjà envie de s’y replonger. Un album qui traduit un grand respect du dessinateur envers le romancier, et son travail. Ces deux objets, le roman et l’album, se complètent à merveille et semblent à présent indissociables.

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Pierre Lemaitre et Chistian De Metter, « Au revoir là-haut », Editions Rue de Sèvres, 2016, 168 pages

Ceux que j’ai oubliés!

Il fait un peu désert ici, vous ne trouvez pas?! Et pourtant, ce n’est pas l’inspiration qui me manque, plutôt le temps et l’énergie! Ne vous inquiétez pas, je ne vous oublie pas!

D’ailleurs, j’avais envie de revenir aujourd’hui sur des lectures faites il y a plusieurs mois. Je me demandais si cela était utile de revenir sur elles après autant de temps, mais même de façon brève et condensée, j’ai eu envie de les partager!

Amours / Léonor de Récondo (roman)

51z7+FQRg-LAu sein d’une maison bourgeoise en France, début du 20ème siècle, le couple Boisvaillant tente d’avoir un héritier pour perpétuer le nom. Mais la jeune épouse, Victoire, personnage énigmatique, mal dans sa peau, n’en peut plus des rapports infructueux avec son mari Anselme, un sentiment qui va jusqu’au dégoût. Un jour, la jeune bonne de la maison âgée de seulement 17 ans, Céleste, tombe enceinte, après de multiples viols par son maître. Pour éviter ce scandale qui ferait basculer l’image propre et nette de cette petite famille connue  de tous, et surtout, présenter enfin la progéniture du couple Boisvaillant que tout le monde attend, ceux-ci décideront de le garder et l’élever comme leur propre fils. Céleste peut quant à elle garder son emploi, et voir son bébé grandir auprès d’elle, malheureusement dans l’ombre.

C’est un roman écrit tout en finesse et en poésie, j’ai retrouvé la plume de Pietra Viva. Mais Amours me semble plus abouti (même si, contrairement à Pietra Viva, je n’en fais pas un coup de coeur, bizarrement). Léonor de Récondo explore une palette de sentiments extrêmement forts qui parcourent cette famille, oscillant entre la passion et la colère. L’arrivée de cet enfant va les bouleverser au plus haut point, là où le lecteur ne l’attend pas (s’il fait l’impasse sur la 4ème de couverture en tout cas – ce que je conseille évidement).  Que va-t-il arriver au couple de Boisvaillant qui chavirait déjà, après cette naissance? Comment Céleste arrivera-t-elle a vivre avec son bébé près d’elle, mais dont elle ne peut s’occuper? Il est question d’amour maternel, même s’il est très peu exploré à mon sens. C’est l’amour le plus pur, le plus passionné, unissant deux êtres dont les points communs sont à la hauteur de leurs dissemblances avec le reste de la société qui prime avec ce titre. Un joli cadre également, que l’auteure plante à merveille, comme dans son précédent roman. La confirmation d’une plume délicate, imprégnée de son autre passion qu’est la musique. Il m’a fait penser à « Un roman anglais » de Stéphanie Hochet, qui aborde fort bien aussi ces amours écorchés, avec un rythme qui surprend.

Léonor de Récondo, « Amour », Editions Sabine Wespieser, 2015 (Points, 2016), 276 pages.

Quand le diable sortit de la salle de bain / Sophie Divry (roman)

71ODixQHAVLIl s’agit sans aucun doute du roman le plus surprenant que j’aie pu lire! Sophie Divry avait déjà fait preuve d’un grand sens de l’humour dans « La cote 400 » mais c’est surtout la forme de son texte, au sens propre, qui lui vaut cette grande originalité. Le texte peut prendre la forme d’une croix, d’une flèche ou d’un… (je ne le mentionnerai pas ici!), c’est loufoque. Mais il s’agit évidement d’un exercice à double tranchant, le ridicule n’étant jamais bien loin. Je vous rassure, c’est maîtrisé et ça colle parfaitement au déroulement de l’histoire. Ceci étant, il n’est sans doute pas à la portée de tous, vu le style barré si particulier, mais en ce qui me concerne, j’ai passé un bon moment de lecture! Cette écriture décalée est par ailleurs à contre-courant du thème abordé puisque l’auteure dénonce les maux de notre société actuel à travers l’expérience de la narratrice, qui s’appelle… Sophie! Elle décide un jour de démissionner d’un job alimentaire pour se lancer dans l’écriture de son roman, mais les factures, le loyer, et le peu d’entrées d’argent la font vite déchanter. Cette réalité devenue ces dernières années malheureusement assez commune la conduit à devoir compter le moindre cent pour remplir le besoin le plus vital, se nourrir.

Un roman à double facette alliant gravité et drôlerie. Une critique moderne de notre société, que l’on explore en connaissance de cause à travers les aventures quotidiennes de la sympathique Sophie. Rafraîchissant, décalé, et émouvant.

Sophie Divry, « Quand le diable sortit de la salle de bain », Editions Noir sur Blanc, 2015, 320 pages.

Mauvais genre / Chloé Cruchaudet (BD)

81H53NPELgLCette BD avait été encensée il y a quelques temps par les blogueurs, trouvée à la bibliothèque. La curiosité m’a piquée au vif! Paul et Louise est un couple de jeunes mariés qui doit très vite se séparer afin de laisser Paul aller au front dès le début de la Première guerre mondiale. Mais totalement effrayé par tout ce qu’il voit autour de lui, le jeune homme décide de revenir auprès de sa belle et devient déserteur, ne voulant plus se battre pour sa patrie. Une solution leur semble inévitable pour éviter de vivre caché indéfiniment : le travestissement. Suzanne est née. Mais jusqu’où cette troisième identité grignotera la personnalité de Paul?

L’univers sombre de cette BD est justement maîtrisé, tant au niveau du dessin que du déroulement des faits. C’est en total accord avec la personnalité trouble de Paul. Le suspens est rondement bien mené, puisque la première page s’ouvre sur un procès où Louise est interrogée au sujet d’un meurtre. Le secret est bien gardé jusqu’à la fin. Par ailleurs, le lecteur ne peut être qu’interloqué par le comportement changeant du jeune homme, à l’encontre de sa femme tout d’abord, mais aussi vis à vis de lui-même et de son propre corps. Est-ce sa très courte intervention sur le champ de bataille qui l’a autant perturbé? J’ai passé un moment agréable à parcourir cette histoire, mais elle ne me laisse pas un souvenir impérissable.

Chloé Cruchaudet, « Mauvais genre », Editions Delcourt/Mirages, 2013, 160 pages

« Paul au parc » de Michel Rabagliati

Figurez-vous que j’ai terminé cette BD il y a 2 mois maintenant. Mais après avoir été complètement sous le charme du premier tome lu de la série de Michel Rabagliati « Paul à Québec« , je constate qu’à nouveau, les émotions ressenties avec celui-ci sont toujours bien présentes…

Paul-au-parc

Toujours autobiographique semble-t-il, ce numéro présente un Paul plus jeune, aux portes de l’adolescence. Cette période où on commence à se demander ce qu’on va faire de sa vie, les premiers choix qui se posent, où les orientations scolaires/professionnelles se discutent en famille, et les amours frappent à la porte… A 12 ans, Paul vit dans un appartement avec ses parents et sa soeur… et sa grand-mère! qui habite de l’autre côté du couloir. Les anecdotes à ce sujet traversent l’album, nous faisant cadeau de beaux moments de rigolade. La famille garde une place importante dans cet album, mais je dirais que Michel Rabaglioti s’est davantage penché sur les questionnements intérieurs de Paul, ainsi que sur les amitiés, et son entrée chez les scouts. D’abord hésitant et timide, le jeune garçon y trouvera un refuge aux querelles familiales (avec la grand-mère, vous me suivez) et un nouveau cocon où il aura l’impression d’être plus libre. Libre dans ses choix et sa façon d’être. Ce nouveau clan, c’est la liberté de jouer des jeux de rôles, de chanter au beau milieu d’un bois, de passer une nuit à la belle étoile, de parler politique, aussi. De s’imaginer, dans un environnement beaucoup plus calme, un avenir qui lui correspond et qu’on n’aura pas choisi pour lui. On découvre ainsi ses premières affinités avec le dessin et la bande dessinée, notamment.

Paul est, en somme, un garçon ordinaire, sensible et curieux. Il aime faire des rencontres et partager avec ses amis. On ne peut que développer de bons sentiments envers lui!

On le découvre ici plus hésitant, car il se cherche, et ne trouve pas forcément de réconfort chez lui. Du coup, il prend cette opportunité de rejoindre les scouts comme une nouvelle aventure, qui lui ouvrira peut-être d’autres portes, ou, à tout le moins, le guidera vers ce qui semble être le meilleur pour lui.

Toujours beaucoup d’émotions dans cet album, et des retournements complètement inattendus (comme ce fut le cas dans « Paul à Québec »). Il a manqué ce gros encrage familial, qui prenait toute la place dans « Paul à Québec », mais on retrouve ici des thèmes qui nous parlent tout autant, comme l’amitié, les loisirs, les rencontres décisives. L’auteur place à nouveau un mot sur la situation politique du Québec, à l’époque des grosses manifestations du parti indépendantiste. Mais ce qui fait bien entendu le charme de cette série, c’est la beauté de la langue, l’accent que l’on entend à travers les bulles, et des expressions que l’on tente de traduire.

Une bande dessinée-chouchou, désormais!

Michel Rabagliati, « Paul au parc », Editions La Pastèque, 2011, 160 pages