Archives pour la catégorie Littérature belge

« Éviter les péages » de Jérôme Colin

Comme tous les ados, j’ai rêvé à un destin extraordinaire. Et comme tous les adultes, en grandissant, j’ai juste fait ce que la vie attendait de mois : aller tout droit, sans éviter les péages. p.17

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Le narrateur, dont on ne connait le prénom, est un chauffeur de taxi de 38 ans, avec le moral dans les chaussettes (et c’est peu le dire!). Il se trouve à un carrefour de sa vie où il hésite entre tout plaquer pour vivre pleinement le goût du risque – « éviter les péages », citation d’Alain Bashung et son « Osez Joséphine », dont j’aime beaucoup la métaphore – ou bien poursuivre son quotidien rangé, de mari et père de trois enfants, travaillant la nuit et sillonnant le centre de Bruxelles au gré des rencontres avec ses clients. Qu’est-ce qui a dérapé pour qu’il remette tout en cause? Pourquoi se pose-t-il ces questions à ce moment-là? Le lecteur le découvre notamment très peiné de la perte son papa, mort trois ans plus tôt d’un cancer. Perte de repères, de modèle, d’appui. Cela donne des moments très émouvants dans le livre, où le narrateur discute avec son papa, en plein milieu du cimetière, et dont les seules réponses sont évidement, le silence.

C’est la grande question des choix qui traverse ce roman. A l’aube de la quarantaine, cela semble tout à fait légitime de se demander si on peut encore plaire, de s’imaginer une deuxième vie avec une autre personne, de rêver d’aventure, de journées imprévisibles, où les surprises ont encore le pouvoir de nous émouvoir.

(…) Est-ce qu’il me reste des choses à faire sur cette terre?

Je ne le crois pas. J’ai déjà aimé fort. J’ai joui. J’ai eu trois enfants. J’ai voyagé un peu. J’ai rencontré des gens. Je connais déjà mes meilleurs amis. Qu’est-ce qu’il me reste à faire d’important? Rien, je crois. A trente-huit ans, l’essentiel a été fait. La partie est déjà finie! Et ça me rend dingue. p.79

Alors qu’un soir, il partage un verre avec son meilleur ami dans un bar, avant de prendre son service, notre homme a un coup de foudre pour Marie, une connaissance à son ami. Tout bascule. Il plonge alors les yeux fermés dans cette histoire passionnée durant un mois. Un mois, c’est court, mais tellement fort. Ils se découvrent déjà totalement amoureux l’un de l’autre. C’est donc très vite qu’il prend la décision d’interrompre cette aventure, avant d’atteindre le point de non-retour, et de prendre de la distance avec son épouse, pour réfléchir et faire le bilan de sa vie.

Cela faisait presque un an que ce roman m’attendait. Jérôme Colin n’est pas un inconnu en Belgique, même s’il s’agit de son premier roman : homme de radio sur la chaîne de service public francophone, il est également animateur sur la RTBF télé dans une émission intitulée « Hep taxi! » où il partageait le rôle de… chauffeur de taxi! et de journaliste, avec pour client à chaque tournage, une célébrité. Il me tardait de découvrir l’écrivain, métier qu’il lui tient particulièrement à cœur, en plus du passionné de musique rock et du journaliste, que je connaissais déjà. Dans les émissions qui ont suivi la parution de son bouquin, il revenait régulièrement sur le besoin de sortir les mots et d’extraire cette histoire de lui. Très vite, j’ai aperçu une incroyable ressemblance entre lui et son personnage. « Eviter les péages » a donc une grande part d’autobiographie, et je crois que je suis partie de ce constat dès le début de ma lecture. A mes yeux, c’est lui, Jérôme Colin, qui parle, qui ouvre son cœur à un nouveau public, qui décide de dévoiler un autre pan de sa personnalité, qui renverse l’image du gars jovial, bavard et dynamique qu’on a l’habitude d’entendre. Pour certains auteurs, écrire son histoire devient un exutoire, mais il peut s’agir aussi d’une véritable confidence offerte aux lecteurs.

C’est évidement un texte mélancolique, mais tellement réel et ancré dans un quotidien qui pourrait être le nôtre, homme ou femme. Tout quitter ou continuer ce chemin déjà balisé, au cours duquel les surprises diminuent, mais qui est confortable et surtout, où il ne nous manque de rien.

La musique, véritable moteur dans ce roman, sert de guide tout au long du questionnement du narrateur. Elle a toujours été essentielle à ses yeux, et elle continue de l’accompagner, quelque soient les obstacles à franchir et les décisions à prendre. Leonard Cohen, Alain Bashung, autant de grands noms qui résonnent en chacun de nous, et encore plus quand on s’imprègne de cette histoire.

Que c’est bon d’avoir mal quand le bourreau est une chanson douce. p.79

C’est un roman qui m’a beaucoup plu, pour son sujet, son traitement, où tout est toujours mitigé, sur la tangente, à l’instar du personnage qui ne sait jamais choisir. Ni jamais noir, ni trop lumineux. Il est sensible, tout comme le personnage principal, et vrai. Jérôme Colin, rencontré lors de la Foire du Livre de Bruxelles en début de cette année, a plusieurs fois confié qu’il avait trouvé une nouvelle voie, désormais devenue une drogue. Il s’est collé à l’écriture, et il ne peut plus s’en passer. C’est une histoire qui a un sens et un message qui peut servir à chacun de nous. Le seul regret pour moi est cette sensation d’inachevé, ressentie à plusieurs reprises. L’impression que l’auteur a amené plusieurs thèmes, qu’il n’a pas exploités jusqu’au bout. Plusieurs portes entrouvertes, vers lesquelles il n’a pas pu s’enfoncer. J’aurais aimé poursuivre sur ces thèmes, tellement j’ai apprécié son regard sur ceux-ci, à la fois personnel et universel. Ceci étant, je comprends mieux lorsqu’il annonce que d’autres livres suivront prochainement.

Un auteur à suivre, et un titre à lire pour celles et ceux qui aiment les questions existentielles, les rencontres fortuites qui donnent un sens à la vie, la musique rock des 70′-80′ et les ambiances moroses.

Jérôme Colin, « Eviter les péages », Éditions Allary, 2015, 197 pages.

Lecture dans le cadre du Mois belge d’Anne et Mina.

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« Les mots doux » de Carl Norac & Claude K. Dubois

Mon billet arrive à une heure tardive, mais ça me tenait sincèrement à cœur de parler de ce si joli livre pour enfants dans le cadre du mois belge, pour le rendez-vous « jeunesse ».

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Cet album est d’une douceur absolue, parfait pour les touts-petits lecteurs! J’ai flashé sur le titre à la Foire du Livre de Bruxelles de ce début d’année, et ai profité de la présence de l’illustratrice pour le faire dédicacer pour mon p’tit mec. C’est seulement plus tard que j’ai vu que les textes étaient signés Carl Norac, ce montois connu pour s’adresser au jeune public.

Ils sont là, je les sens gonfler sous mes joues.

« Les mots doux » ce sont ceux avec lesquels se réveille la petite Lola un matin et qui ont tant de mal à sortir. L’urgence du matin la pousse à l’école, les joues pleines de mots qui, au fil des heures, commencent à prendre beaucoup de place dans sa bouche…

Cette histoire paraît tellement d’actualité : l’enfant qui souhaite exprimer ses émotions, mais qui ne trouve pas le moment idéal pour en faire part à ses parents. Dans cette course contre la montre qu’est la vie, c’est en effet ma crainte de passer à côté de moments si précieux, qui s’offrent à nous seulement si on prend le temps de se poser quelques minutes. Un clin d’œil qui a donc trouvé écho en moi.

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Un sujet très intéressant, donc, qu’aborde Carl Norac, en toute simplicité, qui prend forme sous le trait de crayon si fin de Claude K. Dubois. Les deux artistes semblent être sur la même longueur d’onde et ça se ressent particulièrement à travers l’harmonie qui lie les mots et les dessins.

Une jolie histoire pleine de poésie et de bons sentiments, à lire et à relire à nos petits bouts!

Carl Norac (textes) et Claude K. Dubois (illustrations), « Les mots doux », Editions L’école des loisirs, collection Pastel, 2015.

Lecture dans le cadre du Mois belge d’Anne et Mina, pour le rendez-vous « jeunesse »

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« Comme un air de tendresse au bout des doigts » de Frédérique Dolphijn & Annabelle Guetatra

Aujourd’hui, point de classique sur le blog pour le « mois belge », mais plutôt ce roman paru chez Esperluète qui m’a suivie toute cette semaine, comme un joli compagnon de route, qui m’a apporté douceur, tendresse et poésie.

Le résumé évoque deux sœurs, qui s’éloignent, se retrouvent, se croisent, il ne m’en pas fallu plus pour acheter ce bouquin. Et puis, avec un titre aussi joli…!

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Je reviens tout d’abord sur le livre-objet. Quel bonheur à nouveau de tenir entre les mains un si beau papier, aux textes aérés, qui prennent leur espace entre les pages, accompagnés ici de dessins colorés. Je crois que le plaisir de l’ouvrir chaque jour était aussi associé à cette grande qualité qui fait partie des gros points forts des éditions Esperluète. C’est un objet à tenir précieusement, à manipuler avec précautions, et à garder près de soi.

IMG_1988Quant au roman… J’ai déjà lu un texte de Frédérique Dolphijn, intitulé Désir, qui était très poétique, mais c’est dans un autre univers qu’elle nous emmène ici, et dans une version beaucoup plus longue. J’y ai retrouvé évidement sa plume d’une douceur extrême, qui souffle les mots, pour ne pas trop perturber le calme que demande cette lecture. Deux soeurs, Cheyenne et Abeille, aussi proches que des siamoises durant leur enfance, qui déjà, se trouvent en marge du monde extérieur, et laissent aller leur imagination dans des mondes qu’elles se créent. Puis le temps fait son œuvre, et les deux sœurs, aujourd’hui adultes, vivent en parallèle des quotidiens routiniers, teintés de gris. Leurs journées sont présentées en alternance, leurs jobs et portraits se dessinent lentement, au fil des pages. Cela paraît assez flou pour le lecteur, l’auteure désire sans doute le garder dans un état d’apesanteur, comme le sont ses deux personnages. Une rupture s’est opérée, notamment avec le décès de leur maman. Mais le lien entre elles deux, sur lequel insiste Frédérique Dolphijn, est incassable, malgré les chemins différents qu’elles ont pris.

L’auteure nous invite à laisser exprimer nos sens, qui sont fortement présents et explorés tout au long du roman. Le toucher, l’ouïe, la vue. Ce livre est un souffle, fait tantôt de phrases courtes, parfois juste une succession de mots, tantôt d’échanges fantasmés. Quelques souvenirs de Cheyenne et d’Abeille petites, viennent marquer une coupure plus gaie, des clins d’oeil à leur grany, des sourires et beaucoup de complicité. Une naïveté enfantine qu’elles recherchent aujourd’hui. On aperçoit deux âmes en peine, à l’affût d’un rayon de soleil.

Teinté d’une mélancolie, ce roman très doux nous propose de parcourir un bout de vie avec Cheyenne et Abeille et à entrevoir avec elles un avenir plus lumineux, tout en gardant des cicatrices du passé.

Les splendides peintures d’Anabelle Guetatra apportent de la couleur à l’histoire, même si je n’ai pas tout le temps fait le parallèle avec le texte. Elles sont souvent suggérées, tout comme les phrases, et renforcent la sensualité que délie le livre.

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Frédérique Dolphijn (textes) et Annabelle Guetatra (illustrations), « Comme un air de tendresse au bout des doigts », Editions Esperluète, 2014,120 pages.

Une lecture dans le cadre du Mois belge d’Anne et Mina

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« Des nouvelles de Mons » (Collectif)

Ce recueil édité chez l’excellente Luce Wilquin propose 10 histoires écrites par des auteurs belges, dont certains sont natifs du Hainaut, mettant en lumière la ville de Mons. Pour les français, il s’agit du chef-lieu de la province de Hainaut, située en Wallonie, à 1h de Bruxelles et de Lille, près de la frontière française à quelques kilomètres de Maubeuge. Cette ville a été fortement mise à l’honneur en 2015, en devenant « capitale européenne de la culture ».

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Ce sont de très jolies histoires qui nous sont présentées dans ce recueil, où les auteurs partagent un attachement sensible à cette ville. Ils évoquent chacun à leur tour, de façon différente, une atmosphère, une rencontre, une observation, au détour des rues montoises. Ce qu’ils témoignent est, je peux vous le certifier, assez fidèle à ce qu’on peut rencontrer dans la cité du Doudou. La Ducasse de Mons justement, plus familièrement appelée « le Doudou », n’a pas une place prépondérante, étonnamment, (car il s’agit de l’événement de l’année qu’attendent tous les montois!), mais elle laisse plutôt place au mythe de saint Georges et du dragon.

Il s’agit donc ici d’une invitation à se balader, à reconnaître des façades, à sourire aux personnes que l’on croise, à accepter le café d’un inconnu. Les atmosphères sont très présentes et c’est véritablement celles-ci qui m’ont séduite. Atmosphère de rue (à pavés évidemment!), de parcs, de lieux plus cachés qu’enferme le centre historique. Au gré des saisons, tantôt plus froides, tantôt lumineuses, sur le banc au beau milieu d’un espace vert, ou en terrasse sur la splendide Grand-Place, tous nous rappellent ce qui participe au charme de cette ville, entre modernité et architecture d’époque.

Les personnages qui se dessinent parmi ces courts textes sont assez diversifiés également, ce qui renforce le plaisir de l’évocation, le fait qu’elle se fasse à travers plusieurs voix. Elle est enfantine avec Nicolas Ancion et son très tendre « Georges et les dragons », féminine et sensuelle dans « A Mons un matin » avec Malika Madi et masculine dans « Le beffroi de mon jardin » de Rémi Bertrand. J’ai retrouvé la belle plume de Françoise Houdart, découvert celle de Toni Santocono, teintée d’humour. Daniel Charneux, qui a dirigé ce projet, y a également apposé sa plume.

Indéniablement, on est face à des textes de qualité, percutant dès les premiers mots, et dont la narration est incroyablement menée, avec parfois un effet de surprise à la fin qui accroît le bonheur de lecture.

Peut-être y ai-je été plus sensible, connaissant aussi bien cette ville où je travaille et vit? La superposition entre les mots, et les images réelles qui me venaient naturellement, est frappante!

Daniel Blampain, cité par Daniel Charneux dans sa préface, fait part de son « souhait de pérenniser la tradition du livre comme objet de cadeau ». Celui que je garde entre les mains en est un parfait exemple, merci Mina!

J’aurais bien voulu trouver une vraie légende, un bout de rêve, une histoire qui me fasse rêver. J’ai grandi, je me suis marié, j’ai évité de fumer des cigarettes mais je n’ai jamais retrouvé la magie de saint Georges et de mes combats imaginaires, casserole sur la tête, couvercle en guise de bouclier, quand j’attaquais les fauteuils du salon. (p.29 – « Georges et les dragons »).

Lecture dans le cadre du Mois belge d’Anne et Mina, pour le rendez-vous autour de la nouvelle

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Collectif, « Des nouvelles de Mons », Editions Luce Wilquin, 2010, 95 pages.

« Désir » de Frédérique Dolphijn & Loren Capelli

Le challenge proposé par Mina nous invitant à découvrir les éditions Esperluète tend tout doucement à sa fin. Je me suis donc tournée vers les titres mis de côté sur ma bibliothèque qui deviennent une sorte de parenthèse aux autres lectures. Souvent, il s’agit de textes courts, majoritairement illustrés, qui permettent de respirer, ou tout simplement de se changer les idées.

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Ce fut le cas de ce petit livre au doux titre de « Désir » qui évoque une montée enivrante de tous les sens intimes d’une femme, à destination de l’être aimé. Les sensations sont soufflées, joliment partagées par Frédérique Dolphijn, avec de la douceur et de la poésie.

Ni une nouvelle, ni un poème, ce texte, je l’ai plutôt envisagé comme un témoignage, une confession, tout à fait personnel sur un état de bien-être, d’ivresse même, que seule la rencontre entre deux amoureux transits peut contenir.

Texte imagé par la puissance des mots, mais aussi par les illustrations offertes par Loren Capelli, collant à l’atmosphère de l’écrit. Un montée en puissance, une chute impeccable, faisant la réussite de ce texte. Une très belle découverte!

L’avis de Mina, pour le même challenge.

Elle le sent. Elle ne sait pas qu’il est si proche d’elle. La grammaire de ce rendez-vous s’apprend au fur et à mesure et vit dans cette atmosphère étirée.

Frédérique Dolphijn (texte) et Loren Capelli (illustrations), « Désir », Editions Esperluète, collection Cahiers, 2006.

« Les fausses innocences » d’Armel Job

Qu’est-ce donc que cet entêtement de la nature humaine à piétiner ce qui s’offre pour courir après ce qui se refuse? (p.166)

Armel Job est un écrivain francophone belge dont j’apprécie la sérénité qui se dégage de ses propos. D’après les avis déjà lus sur ses écrits, il semble à chaque fois s’attacher à une partie géographique de la Belgique, à proposer des personnages charismatiques, et à poser de vraies intrigues. Cet auteur a été particulièrement lu durant le dernier mois belge, rendant mon envie de le lire encore plus vive! Je l’ai donc découvert avec « Les fausses innocences »!FullSizeRender

L’histoire se déroule dans les cantons de l’est de la Belgique, qu’on appelle aujourd’hui la communauté germanophone. Comme tous les samedis, le bourgmestre de Niederfeld se rend au bordel à la frontière allemande pour son petit plaisir hebdomadaire, lorsque, au retour, il croise sur sa route (en pleine tempête, drache nationale, plein de feuilles partout, sol hyper glissant…), le docteur du village. Ce dernier lui apprend qu’il est sur le point de tout plaquer et de quitter sa femme, Mathilda. Mais ce qu’il ignore, c’est que Robert, le maire, a toujours été fou amoureux d’elle. Il l’oblige donc à rebrousser chemin et à ne plus jamais envisager de faire une chose pareille. Le lendemain, la douce Mathilda se rend à la maison communale pour informer Robert du décès de son mari. Que s’est-il passé durant cette nuit apocalyptique?

Le mystère autour de la mort du docteur Stembert planera au-dessus des 213 pages de ce roman chargé de rebondissements, de surprises, de fausses pistes et de révélations croustillantes.

Le bon point de ce roman : avoir situé son intrigue dans cette partie du pays, qu’on oublie. Entre l’éternelle querelle flamands-wallons, il n’y a plus de place pour les germanophones! J’ai aimé m’y promener, ressentir la grande proximité entre les habitants, propre aux villages où tout le monde se connaît, et où il est évidemment bien difficile de tenir un secret!

Par ailleurs, Armel Job met là en scène un personnage exceptionnel, ce bon Robert Müller, bourgmestre bien malgré lui! Ce vieux jeune homme m’a beaucoup fait rire, collé aux baskets de sa maman, lui demandant presque l’autorisation de minuit. Amoureux transit, il entrevoit la possibilité, avec la mort de Stembert, de récupérer sa promise, après tant d’années à rêver d’un avenir commun. A lui de tirer sur les bonnes ficelles!

Il y a dans ce roman une partie « enquête » qu’on mène bien volontiers avec Robert, en croisant la route de personnages tout aussi originaux comme Joseph, Wanda, ou sa maman, mais il y a surtout un ton, une musique, un humour, une ambiance vieillotte, qui m’ont séduite. L’intrigue se déroule petit à petit, entrecoupée de retours dans le passé pour mieux comprendre ce qui a forgé ces personnalités atypiques, tout en captant l’attention du lecteur jusqu’à la fin car… les apparences sont souvent bien trompeuses!

Armel Job, « Les fausses innocences », Editions Robert Laffont, 2005, 213 pages.

Titre aperçu chez Anne, un auteur qu’elle donne envie d’aimer. Pour ma part, c’est bien parti!

« Ma mère à l’Ouest » d’Eva Kavian

FullSizeRender(1)Samantha Betty (du prénom de sa maman) n’aurait peut-être jamais dû venir au monde. Mais elle est bien là, et sa maman est déficiente mentale. Comment faire ses premiers pas dans la vie, dans une schéma familial éloigné de la norme? Eva Kavian répond par l’amour, la tendresse et la bienveillance. L’amour maternel est universel, va bien au-delà de la différence. Le bonheur d’un enfant tient à si peu de choses, finalement : c’est la présence d’une maman qui prime. Ce bonheur, fille et mère, le vivaient dans une relation fusionnelle, jusqu’au jour où Sam rentre à l’école.

Quand elle est arrachée, à 6 ans, au confort que sa maman réussissait adorablement et de façon attentive et consciencieuse à lui offrir, elle se pose beaucoup de questions. Elle a compris que sa maman n’était pas comme les autres, mais il ne lui manquait de rien…

« Ma mère à l’Ouest » est l’histoire d’une petite fille, passant de famille en famille, car le destin n’est décidément pas de son côté, et qui arrive malgré tout à se construire. Elle le fait sans le concours des adultes qui sont vus, dans ce texte, comme des êtres bien trop compliqués, noyés dans une vie moderne qui déborde. Elle croise la route de parents d’accueil qui, sur le coup, sont absolument disposés à l’aimer, mais un simple petit détail vient à chaque fois tout chambouler.

Elle s’accroche, la courageuse Samantha, persuadée au fond d’elle qu’un jour, elle trouvera sa maman idéale. Dans ses rêves, ce n’est pas la mère parfaite, c’est surtout celle qui lui donnera l’amour, le soutien, l’accompagnement et l’encadrement qu’ont besoin toutes les filles de son âge. C’est surtout l’histoire d’une construction personnelle forgée par une curiosité et une envie débordantes de tout découvrir.

Dans ce titre, l’auteure choisit d’alterner le parcours de Samantha, vu d’un regard extérieur, ses multiples déménagements, le travail réalisé en internat avec le SPJ (Service de Protection de la Jeunesse), avec le présent où un événement la bouscule particulièrement : à 16 ans, elle est enceinte, et complètement perdue. Comment élever son propre enfant sur base d’un parcours aussi chaotique? Et c’est avec ses mots, qu’elle tente d’y voir plus clair. Un changement de narration intéressant que j’ai particulièrement apprécié.

Ma mère est déficiente mentale, pas question que je mette au monde un enfant déficient mental. Je veux arrêter cette chaîne, je refuse d’être coincée entre deux assistés. Je brise la malédiction. C’en est fini de cette filiation d’abandonnées, rejetées, placées, déplacées. Je veux être dans la norme. Autonome. » (p.52)

C’est beau, tendre, très bien documenté. Une jolie ode à l’espoir et un hommage à cette maman imparfaite mais qui a tout pour rendre heureux son enfant. Il s’agit d’un roman classé « ados » mais qui éveille également les adultes sur leur responsabilité en tant que parents et encadrants. Le sujet est maîtrisé, sans préjugés et un joli style ne plombe aucunement ce parcours loin d’être simple. Une très belle découverte qui, une nouvelle fois, me donne envie de lire d’autres titres d’Eva Kavian. Une idée piochée chez Anne qui l’avait présenté lors du dernier Mois belge.

Eva Kavian, « Ma mère à l’Ouest », Editions Mijade, 2012, 142 pages.

« Zebraska » d’Isabelle Bary

Je tiens d’emblée à préciser que je n’avais aucune connaissance sur les particularités ou le quotidien des enfants précoces avant de lire ce roman, et que c’est justement le sujet qui m’a donné envie de me plonger dans « Zebraska ».

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Pour nous faire découvrir cet univers extra-ordinaire, l’auteure nous invite en 2050 chez Martin Leroy, 15 ans, un ado HP à la personnalité amusante, vivace et curieuse. Sa spécificité, Marty la vit assez bien. Il a appris très tôt à canaliser ses émotions, doit parfois rappeler à son cerveau de fonctionner moins vite – un pêle-mêle d’idées rapides et confuses remarquablement retranscrit! – et surtout à se concentrer sur une chose à la fois. Mais dans l’ensemble, le jeune homme prétend à une vie « normale » d’ado de son âge. Un jour, son père lui apporte un cadeau de sa Mamiléa, partie vivre en Afrique : un livre. Quel drôle d’objet, à l’ère des tablettes 3D! Évidemment, il était loin de s’imaginer la portée de cette surprise poussiéreuse et ancestrale.

La grande question qui traverse et qui fait ce roman est l’héritage et la transmission : faut-il tout dire à ses enfants, et surtout, comment le dire? Pour cela, Isabelle Bary use d’une construction originale et ingénieuse où elle imagine Mamiléa offrir un livre, le roman de sa vie, à son petit-fils Martin, pour lui dévoiler le passé difficile, ou à tout le moins, atypique, de son père. Le verdict tombe alors qu’il n’a que 4 ans, Thomas est haut potentiel, chose qu’ignorait Martin. C’est dès lors une tout autre image de son père qui se déroule sous ses yeux, qui l’amènera surtout à une nouvelle compréhension du monde qui l’entoure, de lui-même et de l’avenir. Une réelle « libération ». La modestie est ce qui fait la force de l’auteure dans l’évocation des ressentis et du comportement de ce petit « zèbre », qu’elle distille tout au long des pages avec une grande délicatesse.

Mais ce texte, c’est aussi le cri de détresse d’une jeune maman qui ne peut suffisamment répondre aux alertes de cet enfant qui « ne sait comment s’y prendre avec la vie ». Léa emporte avec elle le lecteur dans un état de désespoir absolu, d’isolement et d’incompréhension, en partageant avec lui des moments très forts, parfois sombres, de sa relation fusionnelle avec Thomas. Des passages qui prennent aux tripes, contrebalancés par un style en apparence léger, avec une pointe d’humour et d’autodérision. Dans ce cheminement qui prendra plusieurs années, la sérénité est la quête absolue pour cette famille. Léa cherche les réponses pour son fils, et surtout sur elle-même et son rôle de maman.

Ce qui est intéressant dans cette réflexion est d’avoir choisi de planter son histoire en 2050 et de présenter avec le recul des années et de l’expérience, la situation de 2010. Isabelle Bary suppose alors des failles au niveau de l’accompagnement des enfants HP, beaucoup mieux encadrés, soutenus et aidés dans ce futur imaginé.

Indéniablement personnel, très émouvant, amenant une réflexion solide et ambitieuse, « Zebraska » est un roman aux mille couleurs, aux mille facettes. Autour d’un sujet principal, l’auteure en a fait un texte riche, interroge son lecteur sur l’essence de la vie. En bonus, elle fait cadeau de quelques phrases-bijoux sur le pouvoir de la lecture, du dessin et de l’écriture. C’est un livre à savourer, à réfléchir et à offrir.

Extraits :

« La vie aussi pouvait se lire comme une histoire drôle. Il fallait juste accepter de perdre le sens du temps, de mettre sa conscience en perspective. » (p.86)

« Tu vas déguster, m’avait dit le pédiatre. Jusqu’à ce qu’il sorte de l’adolescence, tu vas déguster. Voilà, j’étais prévenue. Je ne tiendrais pas. Le pire était sa souffrance, le pire c’était mon impuissance, le pire c’était la virulence sans cesse décuplée de ses crises, le pire c’était la peur de ne pas en sortir. » (p.93)

J’ai partagé cette lecture avec Mina qui a lu un autre roman d’Isabelle Bary, « Baruffa« , présentant quelques concordances avec celui-ci, malgré l’histoire éloignée. On s’est chacune tentée avec le titre de l’autre, succombant évidemment toutes deux à la profondeur des écrits de l’auteure belge.

Isabelle Bary, « Zebraska », Editions Luce Wilquin, 2014, 218 pages.

« L’eau du bain » de Dominique Loreau & Loustal

L-EAU-DU-BAIN-1Avec ce recueil de nouvelles, Dominique Loreau nous invite dans un monde étrange, aux situations invraisemblables, où les banalités sont mêlées au loufoque. Les 11 histoires sont caractérisées par un revirement de situation incroyable et déstabilisant. J’ai eu le sentiment, plusieurs fois, d’être laissée sur le carreau, décontenancée par une chute, excellente, mais inattendue.

Parmi ces histoires, souvent racontées à la première personne, un vieil homme est enfermé tout entier dans un aquarium, un couple se perd en plein désert et rencontre des vendeurs d’enfants, une femme tombe nez à nez avec un inconnu dans son propre lit, un bébé est absorbé par l’eau du bain…

Le style est agréable et fluide, m’embarquant bien volontiers dans ces scènes abracadabrantes. L’auteure manie l’humour à différents degrés, amer, noir, malsain. D’autres nouvelles, celles que j’ai préférées, sont plus douces, comme celle qui ouvre ce petit livre, intitulée « Les choses en face » : une dame est coincée avec un homme lors d’une réception et essaie de s’en défaire par tous les moyens. Un brin moqueur, une scène qu’on a tous vécu, terminée le sourire aux lèvres.

C’est donc ces ambiances particulières et étranges que je retiendrai du titre, davantage mises en valeur, à mon sens, que les personnages ou le fond des histoires.

Il s’agit du premier recueil de nouvelles de Dominique Loreau, dont elle a déjà su cerner avec talent le maniement de la chute, de la concision, tout en faisant voyager son lecteur. Il me tarde de lire son roman « L’ombre dans le miroir », également paru aux éditions Esperluète.

« L’eau du bain » offre du dépaysement et une coupure idéale avec d’autres lectures en cours. Les textes sont merveilleusement accompagnés d’illustrations sobres et précises, que j’ai beaucoup appréciées. Elles apportent la touche concrète à ces atmosphères plus floues.

« Je me laisse emporter par une vague d’ivresse qui finit par me submerger et m’effrayer. Je vole si haut que j’en ai soudain le vertige. Comment redescendre? En mangeant. Mais il devient impossible d’avaler tout ce que j’engouffre en parlant. Je commence à étouffer sous le regard souriant d’un petit homme chauve qui m’écoute passionnément sans s’apercevoir de mon inconfort. » (p.10 – Les choses en face)

Une contribution au challenge de Mina « A la découverte des éditions Esperluète« .

Dominique Loreau (nouvelles) & Loustal (dessins), « L’eau du bain », Editions Esperluète, 2004, 72 pages.

« Nos mères » d’Antoine Wauters

Rencontré l’année passée lors de la Foire du Livre de Bruxelles, Antoine Wauters y a remporté le prix Première avec « Nos mères », une histoire qui secoue, réveille, mais aussi empreint d’humanité et d’espoir. C’était l’occasion de le sortir de ma bibliothèque pour clôturer le Mois belge.

Le petit Jean vit avec sa maman et son grand-père dans une maison au bord des montagnes, dans un pays du Proche-Orient que j’imagine être la Syrie. Cette famille amputée par la mort du père, tressaille au quotidien et tente de survivre à cette guerre qui n’en finit plus. Car si elle se concentre encore pour le moment dans la capitale, le risque de fusillades est bien présent à chaque coin de rue. Une situation malsaine qui pèse beaucoup sur le moral de la maman, qui a non seulement perdu son mari, doit s’occuper de son père dont la santé se dégrade de jour en jour et continue de protéger son garçon en lui promettant une vie meilleure. Elle trouve la solution, malgré le terrible déchirement qu’il provoquera, en l’envoyant dans un centre d’adoption où une famille décidera très vite de l’accueillir en Europe.

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Antoine Wauters a décidé de découper ce roman en trois parties  : les deux premières présentant deux périodes dans la vie de Jean, qui fait le pont entre la Syrie et l’Europe, et une troisième qui concerne sa maman d’adoption sur laquelle je reviens après.

Les mots sont forts pour dénoncer un environnement dangereux, étouffant, qui n’envisage pas de lendemains meilleurs. Que du contraire, à mesure que l’on avance dans le texte, on ressent la menace s’approcher et le fil prêt à casser à n’importe quel moment. Une explosion toute proche également au sein de cette petite famille coincée entre quatre murs et qui attend. Le confinement de Jean dans le grenier et le repos forcé du grand-père au rez-de-chaussée sont des ambiances moroses judicieusement rendues par un style désorganisé et brut, qui donne à deviner ce qu’il est en train de se passer. Le décor ne se dévoile qu’au fil des pages. Ce sont des paragraphes qui surgissent de partout, des phrases courtes, répétitives, un cheminement parfois compliqué, pour mieux se rendre compte, par ailleurs, de l’imaginaire développé par Jean : plusieurs voix s’élèvent en lui, il évoque « ses mères », pourtant seule, s’invente une amie prénommée Luc. L’état mental de la maman va crescendo aussi, dont j’ai ressenti le désespoir grâce, toujours, à la force utilisée par l’auteur tant dans le style que dans les mots. C’est tranchant.

Elles crient.

Leur enfant.

Elles osent poster leur corps sur la terrasse grise de la maison jaune.

Mon enfant, mon amour.

Elles osent crier.

Ma brebis, ma poule d’eau, mon amour.

Elles ont, sur la terrasse, des larmes fraîches sous leurs pieds nus. » (p.12)

Ensuite vient la seconde partie, plus lumineuse, où Jean avance pas à pas dans cette nouvelle vie européenne. Rien n’est évident puisqu’il doit non seulement retrouver ses repères dans cet environnement plus matérialiste, mais surtout se laisser aller avec sa mère d’adoption, Sophie. La relation qui se tisse très timidement entre ces deux êtres blessés par un passé encombrant, est témoignée avec plus de poésie cette fois-ci et une grande tendresse du côté des deux personnages. Si Jean doit accepter de laisser derrière lui une enfance meurtrie et une maman qui a tout sacrifié pour son bonheur, Sophie est également poursuivie par de vieux démons sur lesquels nous revenons dans la troisième partie. La boucle est bouclée, et chacun doit fermer ces portes pour écrire une nouvelle page de leur histoire.

Ce roman est un tourbillon d’émotions, qui touche au coeur. Très riche au niveau des thèmes abordés, comme la cruauté de la guerre, l’adoption, les relations familiales, la reconstruction personnelle, « Nos mères » ébranle. La plume d’Antoine Wauters est coupante en début de texte, et poétique ensuite. J’ai aimé ce changement de style, qui a permis de faire surgir les émotions liées à ces deux périodes de vie diamétralement opposées. C’est surtout la seconde partie qui m’a intéressée, où l’on devient le témoin de l’évolution de Jean. Il a su malgré tout trouver ses marques en se nouant notamment plusieurs amitiés qui l’ont guidé vers une destinée qui semblait claire dès le départ. L’amour des mots, encore une fois, pour s’échapper d’une réalité et se reconstruire avec l’aide d’un entourage aimant bien que maladroit. J’ai beaucoup aimé les personnages, principaux et secondaires. Chacun à son niveau apporte sa pierre à l’édifice pour participer à la construction de cette famille nouvelle.

Un premier roman intense, vivifiant et un hommage très humble à toutes nos mères…

Antoine Wauters, « Nos mères », Editions Verdier, 2013, 144 pages.

Dernière lecture dans le cadre du Mois belge d’Anne et Mina!

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