Archives pour la catégorie Littérature étrangère

« Nos âmes la nuit » de Kent Haruf

Dans un quartier paisible de la petite ville de Holt, Addie, septuagénaire, se rend chez son voisin Louis lui faire une proposition pour le moins inattendue. Ils sont tous les deux veufs depuis longtemps et leurs échanges jusque là étaient courtois mais plutôt limités. Raison pour laquelle la surprise de Louis est de taille, lorsque la dame lui demande de passer la nuit chez elle de temps en temps, juste pour briser cette solitude qui lui pèse de plus en plus.

Je parle de passer le cap des nuits. Et d’être allongés allongés au chaud sous les draps, de manière complice. D’être allongés sous les draps ensemble et que vous restiez la nuit. Le pire, ce sont les nuits. Vous ne trouvez pas? (p.11)

Elle ne demande aucun engagement, il n’y a rien de sexuel dans sa requête. Juste le plaisir de partager son lit avec une autre personne, de discuter des petits riens de la vie, de se sentir accompagné. Une complicité se crée très vite entre les deux. Ils se replongent dans les souvenirs principalement avec leur famille, leurs enfants, reviennent sur leur parcours, la rencontre avec leur époux/épouse. Ils énumèrent également leurs regrets et les tragédies qu’ils ont dû traverser.

Mais cette relation peu conventionnelle, qui concerne en plus deux personnes d’un certain âge, fait très vite parler d’elle. Addie et Louis seront chacun confrontés au regard des autres, mais ce qui les touche le plus est la désapprobation unanime et bilatérale de leurs enfants. Est-ce que cela compromettra cette nouvelle union qui les rend très heureux tous les deux?

Voici un roman que j’avais très envie de lire! J’en avais entendu beaucoup de bien, et Kent Haruf est un des très nombreux auteurs américains que j’avais envie de découvrir. J’ai été complètement séduite par le spitch de cette histoire, et surtout par l’ambiance si douce qui s’en dégage. Le roman se présente sous forme de courtes scènes qu’on saisit tels de délicats instants de vie, des petits moments remplis de tendresse qui m’ont fait succomber au charme certain de Kent Haruf.

L’écriture est d’une simplicité incontestable, mais il n’en fallait pas plus pour présenter cette jolie histoire d’amitié/amour entre Addie et Louis.

Bien sûr, j’ai beaucoup aimé le message véhiculé : passer au-dessus du « qu’en dira-t-on » et vivre simplement une aventure dont on ne sait estimer la durée, mais dont on ne perd aucune miette. C’est une histoire qui fait du bien, vraiment. Un seul élément m’a un tout petit peu chiffonnée, mais ce serait spoiler l’histoire que de le partager à travers ce billet. J’ai déjà eu l’occasion d’en discuter en aparté avec d’autres lectrices.

Un roman assez sage, mais qui remplit entièrement son rôle. Celui de nous faire passer un très beau moment, de nous déconnecter de la réalité parfois plus morose, de nous émouvoir aussi. L’ambiance calfeutrée est présente tout au long du roman, elle ne connaît aucune baisse de régime. Une régularité assez appréciable et surtout qui évite de tomber dans l’ennui. Une bien jolie découverte qui m’encourage à lire d’autres romans du même auteur.

C’est l’éternelle histoire de deux êtres qui avancent à l’aveugle et se cognent sans arrêt l’un contre l’autre en cherchant à se conformer à de vieilles idées, de vieux rêves et à des notions erronées. Sauf que je continue à dire que ce n’est pas vrai pour toi et moi. Pas à l’heure qu’il est, pas aujourd’hui. (p.124)

Kent Haruf, « Nos âmes la nuit », traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anouk Neuhoff, Éditions Robert Lafont collection Pavillons, 2016, 180 pages

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« Pike » de Benjamin Whitmer

Après ma lecture du superbe premier roman de David Joy, Jérôme m’a parlé de « Pike ». Il y a des titres comme ça qu’on n’oublie pas.

C’est un roman dans lequel j’ai avancé à tâtons. Il m’a fallu un peu de temps pour entrer complètement dans cet univers sombre, si particulier. Ce n’est pas le genre de lecture que j’ai l’habitude de lire, il faut bien le dire. Immédiatement, j’ai remarqué le talent de l’auteur à planter un décor. Celui de Benjamin Whitmer ici est glacial, on est en plein hiver, on sillonne les ruelles inquiétantes d’une ville proche de Cincinnati, dans les Appalaches. Un terrain où les pires rencontres sont monnaie courante. On parle de drogue, d’argent, de prostitution, de jeunesse meurtrie. Je m’en rends compte dès les premières pages : ça cogne, ça saigne, ça tue. Une violence non suggérée, mais pas dégueulasse non plus. Elle est portée par une écriture ciselée, précise, directe.

On rencontre très vite Pike, un ancien truand qui est parti quelques temps au Mexique pour fuir sa vie, mais qui en est, depuis, revenu à contre-coeur. Il a tiré un trait sur son passé fait de drogues et de baston, même s’il n’est pas pour autant devenu un enfant de coeur. Il passe aujourd’hui son temps à faire des petits boulots, aux côtés de Rory un jeune gamin qui rêve de devenir boxeur et qui possède lui aussi cette boule furieuse au fond de ses entrailles.

Un jour, une fille dénommée Dana frappe à la porte de Pike et lui livre une gamine, Wendy. C’est la fille de Sarah, la fille de Pike. Elle vient d’être retrouvée morte. Cette toute jeune fille n’a plus personne, et son grand-père, bien malgré lui, la reprend sous son aile. Mais le jour où Derrick, flic corrompu, dealer et ultra raciste, reconnaît en pleine rue Wendy, Pike sait que les problèmes ne sont pas loin. Avec Rory, ils sillonneront la région pour savoir ce qu’il est réellement arrivé à Sarah, et surtout pour prendre de la vitesse sur Derrick qui ne prépare certainement rien de bon. Wendy est la dernière famille qu’il reste à Pike, et il la protègera quoi qu’il arrive.

Univers sombre, donc. Dérangeant, avec un vocabulaire grossier. Des personnalités très fortes qui se dessinent. Mais ce que j’ai surtout aimé dans ce roman, c’est la façon qu’a Whitmer de décrire le décor et les situations. Ils sont d’une précision exceptionnelle. Une façon de faire qui ne peut qu’emporter le lecteur, et l’embarquer dans cette aventure. Les portraits qu’il dresse n’ont rien pour plaire, et pourtant, on se met à vouloir aider Pike. Ses méthodes pour sous-tirer des informations ne sont pas des plus conventionnelles, il faut bien l’avouer mais la tension qui s’installe au fil des pages nous donne envie de savoir le fin mot de l’histoire. C’est une ambiance que j’ai vraiment beaucoup aimé, à ma plus grande surprise.

Boire et conduire, voilà peut-être la chose la plus importante au monde. C’est la réponse à cette haute sensation de solitude que rien ne pourra évacuer, c’est la seule issue quand il n’y a plus d’issue. (p.142)

Âmes sensibles s’abstenir évidement, même si Whitmer prend soin de ne pas franchir la frontière de l’indécent. C’est avec talent qu’il arrive à jongler entre des scènes sanglantes et des passages plus personnels où l’on découvre un homme en proie à de nombreuses tensions intérieures. Et cette envie de rédemption, finalement qui plaira forcément au lecteur.

Très bon roman noir, encore une fois, aux descriptions fabuleuses. Merci Jérôme. Son billet ici.

Benjamin Whitmer, « Pike », Éditions Gallmeister Collection noire, traduit de l’anglais (américain) par Jacques Mailhos, 2012, 264 pages

« Un jour, tu raconteras cette histoire » de Joyce Maynard

L’histoire de Jim était devenue inséparable de la mienne. Quel que fût l’avenir qui nous attendait, Jim et moi le traverserions ensemble. (p.261)

Comme l’année passée à la même période, j’étais super emballée de découvrir en avant-première la nouvelle publication de Joyce Maynard. Mais cette année, ce qu’elle sort a une saveur particulière, c’est celle de l’intime. En effet, elle se dévoile à cœur ouvert dans ce récit où elle revient sur les 5 années qui viennent de s’écouler. La période où la romancière américaine rencontre Jim, l’homme qui lui a permis de redécouvrir le véritable amour. Mais aussi celle où elle le perd, emporté par un cancer du pancréas.

Je n’ai lu aucune autobiographie de Joyce Maynard, non pas par manque d’intérêt car j’aimerais beaucoup en savoir plus sur sa jeunesse et son parcours. C’est donc une première pour moi de lire l’un de ses écrits où elle est au premier plan, et surtout dans lequel elle fait part d’une épreuve tant douloureuse que personnelle.

J’avoue « Un jour, tu raconteras cette histoire » me divise. Je l’ai beaucoup aimé, mais il s’agit malgré tout d’une lecture difficile.

La première partie est consacrée finalement à sa « renaissance« . Joyce Maynard fait preuve d’un humour vraiment fin lorsqu’elle aborde ses rencontres ratées avec les hommes. Après son divorce prononcé il y a presque 20 ans, l’auteure n’a plus eu l’occasion de retrouver l’Amour avec un grand A. Elle s’est donc focalisée sur son travail, ses livres, et ses enfants. Des rencontres d’un soir ou plus, il y en a eu. Mais son cœur n’a plus jamais vibré. J’ai beaucoup aimé cette première partie où je me suis laissé guidée avec plaisir au gré de ses anecdotes du quotidien. Elle dresse le portrait d’une femme d’âge mûr qui tire bon nombre d’enseignements de ce qui a traversé sa vie jusqu’ici. Sa relation avec ses enfants, les rencontres, sa vie professionnelle, ses nombreux voyages qui sont essentiels pour elle. J’ai entrevu le portrait d’une dame qui ose dévoiler ses faiblesses et ses regrets, tout en humour et avec pudeur. Des leçons qui peuvent servir à tout le monde sur des sujets universels. Une grande générosité transparaît également à travers ses mots. Et l’honnêteté de se décrire tel qu’elle est, sans masque, que cela plaise ou non. Il faut bien le dire, Joyce Maynard a une sacrée personnalité, extravertie et en même temps attendrissante. Une maladresse presque enfantine parfois qui accentue son côté sympathique.

C’est à ce moment qu’elle rencontre Jim, cet homme dont elle va de suite tomber amoureuse. Malgré deux personnalités différentes, l’entente entre eux deux est immédiate. Elle pose des mots extraordinaires sur ce nouvel amour qui frappe à sa porte alors qu’elle ne l’attendait plus. Elle se montre alors des plus romantiques, profitant de chaque moment avec Jim.

2 ans après leur mariage, on diagnostique à Jimmy un cancer du pancréas. Leur monde s’écroule, évidement. Cela paraît si injuste, et le lecteur ressent très fort cette émotion-là, pour ce couple qui venait de goûter à nouveau au bonheur. La seconde partie, l' »Après », se focalise sur toutes les étapes qui ont suivi les résultats : les opérations, la recherche de traitements, les nombreux entretiens avec des éminents professeurs et médecins de tout le pays, les médicaments… J’ai trouvé cette seconde partie longue et beaucoup trop détaillée. Je comprends cependant où voulait en venir Joyce Maynard en énumérant toutes ces étapes : se rendre compte, après coup, du combat acharné qui était en train de s’opérer à ce moment-là. Mais vraiment, connaître le moindre médicament que Jim devait prendre, à quelle fréquence, les moments où il dormait, ce qu’il mangeait… ne m’a pas paru nécessaire pour son lectorat.

On peut évidement critiquer le besoin de Joyce Maynard de rendre public cette épreuve si personnelle, si intime, qu’elle a du affronter. Je pense profondément qu’elle a du passer par cette étape de l’écriture pour faire en partie son deuil et pour marquer à jamais son court mariage avec Jim. Ce récit m’a permis de voir Joyce Maynard, l’une de mes auteures préférées, sous un autre jour. Elle y dévoile son rôle de femme, de maman, d’épouse, avant celui d’auteure. Ce livre traduit aussi, ne l’oublions pas, de sa volonté de rendre un hommage à l’homme qu’elle a aimé et accompagné. Ce fut un véritable partenaire, chose qu’elle n’avait jamais connu avant lui.

Raconter ce qui arrivait était devenu pour moi la façon de donner un sens à ma vie. (p.266)

Malgré les bémols évoqués, cela reste une lecture qui me marquera un bon moment. C’est un livre comme il en existe peu, finalement. Les auteurs que l’on apprécie nous paraissent parfois tellement inaccessibles. Ils passent leur temps à inventer des histoires, pour nous faire voyager, nous changer les idées le temps de quelques centaines de pages. Lorsqu’ils décident de se dévoiler à ce point, ce qui revient à une mise à nu, quelque chose s’opère entre eux et leur public. C’est ce qu’il se passe avec ce bouquin. Et en tant que grande fan de Joyce Maynard, je suis sincèrement heureuse d’avoir pu profiter de ce cadeau qu’elle nous fait à toutes et tous.

Il n’empêche, les familles ayant connu une situation similaire se retrouveront peut-être mal à l’aise avec une telle lecture. Ou au contraire, ce sera l’occasion pour elles de se retrouver à travers les mots de cette épouse comme toutes les autres, qui est en train de perdre son mari. C’est un bouquin qui donne malgré tout l’envie de profiter de la vie et de chaque moment avec nos proches.

Joyce Maynard, « Un jour, tu raconteras cette histoire », Éditions Philippe Rey, 2017, 428 pages

Merci aux éditions Philippe Rey et à Anne et Arnaud de me permettre de découvrir les mots de Joyce Maynard en avant-première!

« Plein nord » de Willy Vlautin

Tomber, se relever, essayer de garder la tête haute, parfois sombrer, vivre… ou survivre? Voilà le quotidien d’Allison, la jeune fille de 22 ans qui est au centre de ce roman. Les trous noirs sont fréquents pour elle, ce moment où l’ensemble de son corps lâche et où ses yeux se voilent. Elle boit trop, elle le sait. Mais l’alcool lui permet d’accepter le caractère oppressant et dominateur de son petit ami, Jimmy. Et pourtant, elle pourrait avoir un peu plus confiance en elle, croire en un avenir meilleur. Mais elle n’y arrive pas. Elle se déteste, même. En proie également à de grosses crises de panique, Allison trouve le seul réconfort auprès de Paul Newman. Oui l’acteur américain! Elle s’imagine des discussions avec cet homme dont elle a vu chaque film, qui est le seul à pouvoir l’apaiser. Le trou se creuse encore un peu plus le jour où elle apprend qu’elle est enceinte. Mais c’est aussi ce qui va déclencher en elle la volonté de se sortir de cette vie à Las Vegas où une mort inéluctable l’attend.

Elle prend le bus, fait du stop, erre en pleine nuit pour trouver de l’aide et partir plus au nord, à Reno où elle ne connait rien ni personne. Là-bas, une nouvelle vie est possible, tout est à créer. Elle devient sa seule alliée. Arrivera-t-elle a se faire enfin confiance pour se (re)construire, ou succombera-t-elle définitivement à ses démons intérieurs?

Je me dis toujours que je vais me faire écraser par un bus, ou être assassinée. Que je vais attraper une maladie horrible ou bien finir mes jours en taule. Le plus dingue, c’est quand ces pensés me viennent, eh bien parfois, ça me rend heureuse. Je ne suis pas sûre qu’heureuse soit le mot juste. Soulagée, peut-être. (pp.188-189)

Deuxième tentative avec Willy Vlautin, dont j’avais laissé tomber « Motel life » (un peu à contrecœur malgré tout). La deuxième est la bonne! Quel roman! D’emblée, j’ai été hypnotisée par cette incroyable jeune fille qu’est Allison. Tant de fois j’ai eu envie de la secouer pour qu’elle se ressaisisse et fasse enfin ses propres choix!

Une première scène bluffante, entre elle et son petit ami dans les toilettes d’un casino (le top du romantisme!). Bien entendu il l’aime, il regrette ce comportement égoïste, violent et manipulateur, il veut quitter Vegas avec elle pour le grand nord. Personne n’y croit évidement! Sa seule chance de s’en sortir est de tout quitter, même sa maman et sa petite sœur Evelyn, qu’Allison aime beaucoup. J’ai eu énormément d’empathie pour cette fille, dont les crises de boisson et les moments les plus sombres me retournaient le cœur. Elle vaut bien mieux que ça! Car Allison est une bonne personne, généreuse, volontaire, courageuse, qui a des projets. Mais à Reno, tout semble possible. La toute petite étoile qui la suit, mettra sur sa voie quelques personnes qui sauront l’écouter et la guider.

La jeunesse mise en scène par Vlautin est malheureuse, perdue et écorchée par tous les sales coups que réserve parfois la vie. Mais persiste une petite lueur d’espoir qui ne tient à rien : une vision, une pensée, un sourire bienveillant, une petite annonce, un café. Chaque lecteur qui aura entre ses mains ce roman aura envie de saisir ce tout petit espoir pour Allison.

Voilà pourquoi j’ai adoré ce roman : pour tous ces sentiments contrastés, pour ces personnages secondaires incroyablement bienveillants, pour la langue simple et singulière à la fois de Willy Vlautin. Il arrive à créer une ambiance à part, mélancolique et saisissante, que j’ai beaucoup aimée. Le découpage de son roman en fonction des scènes ou plus souvent en fonction des lieux, joue aussi en sa faveur selon moi, car il met beaucoup plus de rythme dans la narration pourtant lente (contrairement à « Motel life », mais promis je le relirai!!).

Une nouvelle fan a vu le jour, mille mercis Marie-Claude!!!

Willy Vlautin, « Plein nord », traduit de l’anglais (États-Unis) par David Faukemberg, Éditions Albin Michel, collection Terre d’Amérique, 2010, 240 pages

« Lucy in the sky » de Pete Fromm

Et voilà une nouvelle lecture commune avec mon acolyte Fanny! Un titre qui nous faisait de l’oeil depuis longtemps, envie ranimée avec la sortie récente en poche de ce Gallmeister dans la superbe collection Totem (et puis, regardez cette couverture!).

En commençant ce roman de quelques 400 pages, je me serais d’accord crue dans un jeunesse. Je fais en effet la connaissance de Lucy, 14 ans au début du livre, véritable garçon manqué renforcé par un père qui lui rase la tête à la moindre repousse. Elle vit seule avec sa maman, son père partant régulièrement et pendant de longues périodes au Canada pour scier le bois. A cet âge, il est de nature de se poser des milliers de questions sur son avenir, sur la vie en général, mais aussi sur les nombreux changements corporels et hormonaux que vivent les jeunes filles. C’est le cas de Lucy. En même temps, elle découvre la sexualité, avec son meilleur ami de toujours, Kenny. De beaux moments doucement érotiques teintés de maladresse et d’espièglerie traduisent admirablement cette grande découverte dans la vie d’un-e adolescent-e.

Lucy est un personnage incroyable que je n’oublierai pas de si tôt! Elle a un caractère sacrément bien trempé, ne se laisse jamais intimider pas même par des garçons plus âgés, elle possède un humour caustique difficile à suivre et une sorte d’instabilité qui plaît beaucoup aux autres jeunes qu’elle côtoie. C’est cette personnalité atypique qui hypnotise finalement les garçons.

Mais cette instabilité et surtout la grande difficulté qu’elle a à communiquer ses sentiments, est accentuée à mesure qu’elle se rend compte de la relation, pas si parfaite, de ses deux parents. Lorsque Lucy découvre que sa maman n’attend pas forcément sagement son papa rentrer à la maison, et que les mensonges deviennent de plus en plus fréquents, ce sont des échanges absolument volcaniques qui se passent entre elles deux.

Face aux mensonges de ses parents et aux nombreuses interrogations qu’elle se pose sur sa vie, Lucy a du mal à se situer entre l’enfance et l’âge adulte qu’elle approche à grands pas. Tantôt, elle souhaite grandir d’un coup, tantôt, elle préfère le cocon douillet de sa vie d’avant lorsqu’elle se sentait petit garçon.

En plus d’une analyse absolument fidèle des bouleversements liés à l’adolescence, Pete From met le doigt sur la relation hyper compliquée entre une mère et sa fille. En outre, il explore admirablement la complexité des sentiments qu’ils soient amoureux ou familiaux.

Les personnages imaginés par l’auteur américain touchent, ébranlent, ou exaspèrent. Mais ils ne nous laissent absolument pas insensibles. Et puis, ce que j’ai beaucoup apprécié est l’humour, parfois cinglant, qui s’échappe des échanges. Les page se tournent toute seule, et jamais je n’ai eu envie de quitter Lucy Diamond. J’aurais aimé avoir sa force de caractère au même âge, et sa franchise. En lisant son histoire, je me suis replongée dans des souvenirs, parfois peu réjouissants. Mais c’est ça, l’adolescence : avoir envie de grandir, sans avoir les problèmes des adultes ; vivre sa vie tel qu’on l’entend, sauvagement, sans penser aux conséquences. Car à 14, 15, ou 16 ans, on fonce, totalement insouciants.

Je ne sais pas si c’est parce qu’il s’agit d’un roman pour adultes sur cette période transitoire dans la vie d’un jeune, si c’est pour le regard lucide et les mots criants de vérité de Pete Fromm, ou bien cette fabuleuse et si mystérieuse Lucy, mais « Lucy in the sky » est certainement ma plus belle lecture sur l’adolescence.

Je vous invite à lire la chronique de Fanny qui a tout autant apprécié ce roman que moi!

Pete Fromm, « Lucy in the sky », traduit de l’anglais (américain) par Laurent Bury, Editions Gallmeister collection Totem, 2017, 432 pages

« Les derniers jours de Rabbit Hayes » d’Anna McPartlin

C’est Fanny qui m’a vivement conseillé de découvrir ce roman de l’irlandaise Anne McPartlin (le premier qui est publié en France) , qui fut un coup de cœur pour elle. Sans son conseil ni son appui, je ne l’aurais probablement pas lu. Sauf peut-être pour cette incroyable couverture! Elle m’a même avoué avoir versé de chaudes larmes durant sa lecture, je m’attendais donc à du lourd.

Dès les premières pages, on assiste au transfert de Mia Hayes, plus connue sous le surnom de Rabbit, dans une maison de soins. Elle est en phase terminale d’un cancer du sein qui s’est généralisé. Malheureusement les dés sont jetés et le lecteur connaît la malheureuse issue de notre personnage principale. Alors qu’elle a prouvé à maintes reprises son mental d’acier et sa personnalité optimiste et combattive durant toutes ces années, c’est une jeune femme et une maman exténuée qui entre dans cet établissement pour vivre ses derniers jours, elle le sait pertinemment. Elle est accompagnée de ses deux parents, Jack et Molly, eux qui ont été à ses côtés jours et nuits durant la dégradation de sa santé. Ils ont beaucoup de mal à se rendre à l’évidence, essayant encore de trouver un moyen de la sauver. Est donc venu le temps de l’apaisement, de la sérénité, et des au revoir avec sa famille et ses amis.

Ce n’est pas très joyeux comme début de roman, c’est clair. Mais l’auteure a eu cette incroyable faculté d’aborder la maladie et la mort sans jamais tomber dans le mélodramatique, sans « forcer » les larmes de son lectorat. Ces sujets douloureux, elle les aborde tout en retenue, en délicatesse, mêlant un peu d’humour lié aux souvenirs, et une certaine légèreté qui fait du bien.

Son entourage revient tour à tour sur des souvenirs, se remémorant la joie de vie de l’intrépide Rabbit, la cadette de la famille et évoquent tout comme une confession, la façon dont ils envisagent cette douloureuse étape. Il y a sa soeur Grace, son frère Davey, ses parents, sa meilleure amie. Sa fille, Juliet, que Rabbit a élevé seule, y a une place privilégiée. Sa famille, qu’on sent véritablement aimante et très soudée va devoir affronter 9 jours pénibles et émotionnellement fort. Ils doivent se préparer à la disparition de leur fille/soeur/amie/maman.

Sans aucun doute, c’est un livre qui se lit à une vitesse éclair. Réellement addictive, on s’accroche aux émouvants ressentis, parmi lesquels on se retrouve parfois. Le tout est orchestré dans une ambiance particulièrement émouvante, mais sans en faire « de trop » (cela m’aurait particulièrement exaspéré). Rabbit tombe régulièrement dans un sommeil profond dû aux lourds traitements et anti-douleurs et c’est alors qu’elle se met à rêver elle aussi à tout ce qui lui est arrivé de meilleur. Parmi ses pensées, elle y recroise son grand et unique amour, Johnny, le meilleur ami de son frère Davey, emporté plusieurs années auparavant.

Tous ces personnages constituent une joyeuse tribu qu’on apprécie principalement pour leur naturel, la légèreté avec laquelle ils tentent, tant bien que mal à traverser ces journées pas comme les autres, et surtout le lien fort qui les unit tous. Ils m’ont tous beaucoup plu, à des niveaux différents dû à des personnalités assez diversifiées. Certains m’ont davantage touché comme Davey ou le papa de Mia.

C’est une lecture plaisante, malgré le sujet qui est triste. On se met soi-même à réfléchir à la façon dont on devrait aborder la mort d’un être cher, si l’on était dans le cas. Il se lit rapidement, grâce à un style particulièrement facile. A mon idée, l’ensemble du texte souffre de quelques longueurs. Je n’ai pas spécialement accroché à l’histoire de Johnny, par exemple. Elle m’a semblé de trop. Mais globalement, je suis heureuse d’avoir lu ce roman pendant mes vacances, j’ai vraiment été emportée par l’histoire de Rabbit à laquelle je repense d’ailleurs régulièrement.

Voici le billet de Fanny qui en parle drôlement mieux que moi car ce fut un gros coup de coeur pour elle!

Anna McPartlin, « Les derniers jours de Rabbit Hayes », traduit de l’anglais (Irlande) par Valérie Le Plouhinec,  Editions Le Cherche Midi, 2016, 464 pages

« Là où les lumières se perdent » de David Joy

Ce roman, je l’avais repéré dès sa sortie, pour deux raisons principales : premier roman + éditions Sonatine. J’ai laissé passer un peu de temps avant de me rappeler ce titre avec le très beau billet de Marie-Claude qui l’a adoré. Je me suis donc plongée dans cette lecture avec beaucoup de plaisir et d’attentes.

En Caroline du Nord, dans un village des Appalaches, le nom de McNeely est connu de presque tous. Charlie est le roi de l’escroquerie mais a toujours su dissimuler ses coups grâce au garage qu’il a construit et qui tourne plutôt bien. Ajoutez à cela quelques liens « amicaux », garantis grâce à l’argent avec quelques personnes bien placées au sein de la police. Voilà pourquoi tout le monde sait ce que fait Charlie McNeely et pourquoi il ne s’est jamais fait coffrer. Mais pour son fils unique Jacob, ce nom est un lourd fardeau qui pèse de plus en plus sur ses épaules. Comment à 18 ans peut-il croire en un avenir meilleur que celui auquel le contraint son père, avec un tel héritage familial? Pour sa maman, ce n’est guère mieux. Il ne peut plus imaginer une conversation normale avec elle depuis qu’elle a anéanti sa santé physique et mentale à cause de la came.

3 ans plus tôt, Jacob a arrêté l’école car son père le réquisitionnait de plus en plus. Cette époque sonne aussi la fin de son histoire avec son seul amour et meilleure amie depuis l’enfance, la douce et brillante Maggie. Mais Jacob ne l’a pas oubliée… Peut-elle encore le sortir de cette vie qui semble prendre le même chemin que celui de Charlie?

Quel roman! J’ai été complètement absorbée du début à la fin, happée par Jacob, ce jeune gars qui veut se sortir de l’emprise d’un père violent, drogué, escroc et… meurtrier. C’est un personnage très fort! Minutieusement exploré à travers sa lutte intérieure pour se sortir du calvaire qu’est son quotidien. Et par ailleurs, on le sent régulièrement tiraillé entre le garçon que son père a façonné tout au long de son enfance, et le jeune adulte qui ne veut pas de cette vie-là, qui veut s’en sortir et avoir des projets. La frontière entre le bien et le mal, entre l’ombre et la lumière, est en déséquilibre perpétuel.

On a envie de croire à un avenir meilleur pour lui. Il en a déjà beaucoup trop vu pour son jeune âge. Plusieurs fois Jacob évoque la fin d’une vie normale, l’impossibilité de rêver, telle une soumission totale de ce que lui fait endurer son père. L’écœurement est souvent dit aussi, celui d’avoir le même sang qui coule dans les veines et d’être pourtant si différent.

Le plus incroyable dans ce roman, hormis le personnage de Jacob, est la déclinaison tout en poésie et en finesse autour du thème de la lumière, que propose David Joy. Il distille tout au long des pages cette présence lumineuse qui gravite autour des héros. C’est aussi bien la lumière qui guide, qui annonce la fin, qui offre le signe tant attendu, que celle qui éclaire l’âme des êtres humains. Avec ce thème, Joy plante une ambiance tout à fait particulière, tantôt calme et posée, tantôt violente. Plusieurs fois, j’ai repensé au merveilleux titre donné à ce roman, aux multiples interprétations qu’il offre et évoquées par l’auteur au fil des pages.

J’aimais me considérer de la même manière, croire que ma faiblesse n’était pas vraiment de la faiblesse mais plutôt une sorte de compassion naturelle, le genre d’humanité que mon père n’avait jamais possédée. (p.272)

David Joy fait preuve d’une maîtrise parfaite des faits. Tout coule naturellement, sans embûches et il arrive à faire sursauter son lecteur, le prendre par surprise. J’ai découvert un talent incroyable!Le talent de proposer une analyse très intime du quotidien de ce petit gars qu’est Jacob. Et puis le plus fou, c’est un roman auquel on ne peut s’empêcher de repenser une fois terminé. Repenser à cette fin, et à tout ce qui nous a amenés à celle-ci.

En cet instant, j’ai compris que ce qui était en train d’arriver était le genre de chose qui ne quittait jamais un homme, le genre de chose qui l’empêchait de rêver pour le restant de sa vie. (p.41)

L’un de ses auteurs dont on attend déjà avec impatience le second roman. Encore une perle dénichée par les éditions Sonatine qui ne m’ont jamais déçue. Du coup, je me tourne vers Marie-Claude pour avoir quelques-uns de ses conseils pour des auteurs et titres similaires 🙂

David Joy, « Là où les lumières se perdent » traduit de l’anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau, Éditions Sonatine, 2016, 297 pages