Archives pour la catégorie Littérature étrangère

« Là où les lumières se perdent » de David Joy

Ce roman, je l’avais repéré dès sa sortie, pour deux raisons principales : premier roman + éditions Sonatine. J’ai laissé passer un peu de temps avant de me rappeler ce titre avec le très beau billet de Marie-Claude qui l’a adoré. Je me suis donc plongée dans cette lecture avec beaucoup de plaisir et d’attentes.

En Caroline du Nord, dans un village des Appalaches, le nom de McNeely est connu de presque tous. Charlie est le roi de l’escroquerie mais a toujours su dissimuler ses coups grâce au garage qu’il a construit et qui tourne plutôt bien. Ajoutez à cela quelques liens « amicaux », garantis grâce à l’argent avec quelques personnes bien placées au sein de la police. Voilà pourquoi tout le monde sait ce que fait Charlie McNeely et pourquoi il ne s’est jamais fait coffrer. Mais pour son fils unique Jacob, ce nom est un lourd fardeau qui pèse de plus en plus sur ses épaules. Comment à 18 ans peut-il croire en un avenir meilleur que celui auquel le contraint son père, avec un tel héritage familial? Pour sa maman, ce n’est guère mieux. Il ne peut plus imaginer une conversation normale avec elle depuis qu’elle a anéanti sa santé physique et mentale à cause de la came.

3 ans plus tôt, Jacob a arrêté l’école car son père le réquisitionnait de plus en plus. Cette époque sonne aussi la fin de son histoire avec son seul amour et meilleure amie depuis l’enfance, la douce et brillante Maggie. Mais Jacob ne l’a pas oubliée… Peut-elle encore le sortir de cette vie qui semble prendre le même chemin que celui de Charlie?

Quel roman! J’ai été complètement absorbée du début à la fin, happée par Jacob, ce jeune gars qui veut se sortir de l’emprise d’un père violent, drogué, escroc et… meurtrier. C’est un personnage très fort! Minutieusement exploré à travers sa lutte intérieure pour se sortir du calvaire qu’est son quotidien. Et par ailleurs, on le sent régulièrement tiraillé entre le garçon que son père a façonné tout au long de son enfance, et le jeune adulte qui ne veut pas de cette vie-là, qui veut s’en sortir et avoir des projets. La frontière entre le bien et le mal, entre l’ombre et la lumière, est en déséquilibre perpétuel.

On a envie de croire à un avenir meilleur pour lui. Il en a déjà beaucoup trop vu pour son jeune âge. Plusieurs fois Jacob évoque la fin d’une vie normale, l’impossibilité de rêver, telle une soumission totale de ce que lui fait endurer son père. L’écœurement est souvent dit aussi, celui d’avoir le même sang qui coule dans les veines et d’être pourtant si différent.

Le plus incroyable dans ce roman, hormis le personnage de Jacob, est la déclinaison tout en poésie et en finesse autour du thème de la lumière, que propose David Joy. Il distille tout au long des pages cette présence lumineuse qui gravite autour des héros. C’est aussi bien la lumière qui guide, qui annonce la fin, qui offre le signe tant attendu, que celle qui éclaire l’âme des êtres humains. Avec ce thème, Joy plante une ambiance tout à fait particulière, tantôt calme et posée, tantôt violente. Plusieurs fois, j’ai repensé au merveilleux titre donné à ce roman, aux multiples interprétations qu’il offre et évoquées par l’auteur au fil des pages.

J’aimais me considérer de la même manière, croire que ma faiblesse n’était pas vraiment de la faiblesse mais plutôt une sorte de compassion naturelle, le genre d’humanité que mon père n’avait jamais possédée. (p.272)

David Joy fait preuve d’une maîtrise parfaite des faits. Tout coule naturellement, sans embûches et il arrive à faire sursauter son lecteur, le prendre par surprise. J’ai découvert un talent incroyable!Le talent de proposer une analyse très intime du quotidien de ce petit gars qu’est Jacob. Et puis le plus fou, c’est un roman auquel on ne peut s’empêcher de repenser une fois terminé. Repenser à cette fin, et à tout ce qui nous a amenés à celle-ci.

En cet instant, j’ai compris que ce qui était en train d’arriver était le genre de chose qui ne quittait jamais un homme, le genre de chose qui l’empêchait de rêver pour le restant de sa vie. (p.41)

L’un de ses auteurs dont on attend déjà avec impatience le second roman. Encore une perle dénichée par les éditions Sonatine qui ne m’ont jamais déçue. Du coup, je me tourne vers Marie-Claude pour avoir quelques-uns de ses conseils pour des auteurs et titres similaires 🙂

David Joy, « Là où les lumières se perdent » traduit de l’anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau, Éditions Sonatine, 2016, 297 pages

« Tout n’est pas perdu » de Wendy Walker

Après avoir découvert le très beau roman de Celeste Ng, j’ai enchaîné avec une autre publication de Sonatine, parue il y a quelques mois. Alors que le premier est plutôt lent, très psychologique et basé sur les non-dits au sein d’une famille, ce titre-ci offre beaucoup plus de suspens, de questionnements, de remises en doute, de la belle manipulation comme je l’apprécie dans ce genre de « page-turner ».

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Dans le village de Fairview situé dans le Connecticut, un fait divers atroce va bouleverser la quiétude habituelle des lieux, et ses habitants. Au moment où une soirée réunissait la plupart des jeunes de l’école de Fairview, Jenny Kramer, 16 ans, se faisait sauvagement violer dans le bois juste à côté du rendez-vous festif. Un événement écœurant, d’une violence sans nom, revu dans les moindres détails par le narrateur de l’histoire. Ce narrateur, il s’agit d’un psychiatre de Fairview, Alan Forrester, qui a très vite été chargé du dossier. Jenny a en effet survécu, physiquement en tout cas, à ce qui lui est arrivé, mais pour ce qui est du mental, rien ne peut effacer pareil acte. Et pourtant, très rapidement après son admission à l’hôpital, les médecins ont pris la décision, avec ses parents, de lui administrer un traitement qui est reconnu efficace pour supprimer complètement du cerveau le moindre souvenir d’un événement bouleversant, comme un viol. Mais quelques mois après cette intervention, et le retour à la maison de Jenny, le psychiatre est contacté car la jeune fille n’arrive évidement pas à passer au-dessus de ça. Tel que le conçoit le traitement, elle n’a en effet plus aucun souvenir du viol en lui-même, ni de son agresseur, ni des circonstances, etc, mais elle ressent des choses. Comme si son corps et son cerveau n’avaient su balayer définitivement les émotions liées à l’acte. Il s’agit donc là d’un traumatisme purement émotionnel, et non factuel, lié à quelque chose qu’elle ne peut se rappeler. Le lecteur est ainsi face à une jeune fille complètement désorientée, incomprise, seule avec ses « fantômes » qu’elle sent au fond d’elle. Le doigt est mis sur les limites du traitement, en ajoutant à cela un manque cruel de témoignages et d’indices qui accéléreraient indéniablement l’enquête. Forrester se lance donc dans ce travail de longue haleine pour ouvrir les tiroirs de la mémoire de Jenny et tenter de remettre, avec elle, les images, les odeurs et les sons de cette terrible soirée. En parallèle, il suit également les parents de la jeune fille, évidement marqués par ce qui lui arrive. Dans le cabinet du psychiatre, chaque protagoniste laisse s’échapper leurs propres démons, et jette le voile sur les failles d’une famille en apparence soudée. Difficile en effet de trouver sa place à la maison en ce moment, entre le besoin de régler ses comptes avec soi-même, et l’envie irrépressible de trouver le coupable, rendre justice, et tourner enfin la page.

Dans ce roman, ce qui frappe le lecteur dès les premières phrases, c’est le style narratif opté par l’auteure, que j’ai trouvé tout simplement fabuleux. Alan Forrester, le psychiatre, relate les faits et les séances qu’il réalise avec les Kramer, de façon presque objective et extérieure. Il décrit méthodiquement les mécanismes du cerveau humain et de la mémoire, en s’appuyant sur le cas de Jenny et d’anciens patients, comme s’il s’adressait à un enquêteur, ou plutôt, tel que je l’ai perçu, au lecteur. Je me suis dès lors immédiatement senti impliquée, et bien « dans » le récit. Passé cet aspect très « protocolaire » et médical du témoignage, ce médecin à la déontologie qui semble presque irréprochable va commencer, contre toutes attentes, à partager ses ressentis. Que les choses soient claires, j’ai adoré ce personnage! Mais je n’en dirai pas plus…

« Tout n’est pas perdu » est particulièrement efficace, et rempli les attentes du lecteur qui se tourne vers ce genre de littérature: c’est un incroyable « page-turner » au côté addictif très marqué – et marquant! L’intrigue, rythmée par les nombreux rebondissements et surprises, se dénoue de façon constante à chaque chapitre. Et le suspens reste à son comble jusqu’à la fin, laissant un lecteur à la limite de l’hystérie (je parle de moi ^^) une fois le livre refermé.

Autre élément fort apprécié, est la crédibilité de la méthode imaginée par Wendy Walker, de l’effacement des souvenirs, qui ne paraît finalement pas si farfelu que cela. Elle le précise d’ailleurs dans quelques notes à la fin du bouquin.

« Tout n’est pas perdu » m’a fait vivre des émotions incroyables, du stress, et surtout beaucoup d’empressement à poursuivre la lecture et connaître la suite de l’histoire. L’auteure fait preuve d’une grande maîtrise, d’inventivité et d’audace! Je suis ravie de son adaptation au cinéma qui est déjà au programme!

Wendy Walker, « Tout n’est pas perdu » (traduit par Fabrice Pointeau), Editions Sonatine, 2016, 352 pages.

« Acquanera » de Valentina d’Urbano

Il y a des livres qui viennent à vous, naturellement, au détour d’un rayon à la bibliothèque. On se laisse guider par son instinct et on se lance, sans savoir vers où on va. Je me suis laissé aller avec ce titre, dont je n’avais jamais entendu parler ni dans la presse ni sur les blogs. Et quelle charmante surprise!

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Fortuna revient dans son village natal Roccachiara, un patelin situé dans les montagnes au nord de l’Italie, souvent humide et sombre, jouxtant un lac bien mystérieux. Ce n’est pas de gaieté de cœur qu’elle décide de revoir sa mère Onda, une femme aigrie, voire méchante, qui souffre depuis toujours de ses fantômes intérieurs. Une vie qu’elle a quittée voilà déjà 10 ans. Fortuna est issue d’une famille modeste, uniquement constituée de femmes, et qui ont toujours été considérées comme des êtres dont il fallait se méfier, dotées d’étranges pouvoirs. Une réputation qui leur colle à la peau génération après génération, instaurant une peur démesurée auprès des habitants de Roccachiara. Un élément en particulier pousse la jeune femme à remettre les pieds là-bas : la découverte d’un squelette, qui pourrait bien être celui de son ancienne meilleure amie, Luce.

4 générations de femmes, Clara (l’arrière grand-mère), Elisa (la grand-mère), Onda (la mère) et Fortuna (le personnages principal) se succèdent dans ce roman, où leur quotidien est déployé dans une langue aux allures aussi bien poétique que tranchante. Dans cet univers froid et sombre qu’elle plante à merveille, Valentina d’Urbano crée des identités féminines très fortes certes, mais en marge d’une société qui ne veut pas les accepter à cause de leurs différences.

Je freine d’habitude des quatre fers face aux histoires mystiques, mais j’avoue que l’ambiance de « Acquanera » m’a littéralement envoûtée! On se prend très vite à ces destins brisés de femmes à qui on ne laisse aucune chance, pour des particularités qu’elles finissent par subir et regretter. Seule Fortuna tentera de casser cette malheureuse réputation en essayant de vivre une vie normale de petite fille, en allant à l’école et en essayant de faire des copines. C’est ainsi qu’elle se rapprochera de Luce, une fille tout aussi bizarre, qui préfère passer son temps libre parmi les tombes dont s’occupe son père, le croque-mort du village. Il s’agit donc également d’une belle histoire d’amitié, dans une dimension passionnelle et étouffante.

Ces personnages féminins sont pour moi une grande réussite! Elles arrivent à prendre tout l’espace du livre et à envelopper le lecteur dans leur quotidien peu ordinaire. Sans avoir développé une réelle empathie envers elles, certaines étant purement et simplement repoussantes, je me suis cependant accrochée à ce qu’elles vivent en espérant même, pour certaines encore une fois, un avenir plus lumineux.

C’est un roman qui se lit vite, grâce notamment à la maîtrise du suspens dont fait preuve l’auteure. Il me marquera longtemps pour son atmosphère hypnotisante, parfois malsaine.

Une excellente surprise en ce qui me concerne, qui me donne envie de lire le premier roman de cette jeune auteure, « Le bruit de tes pas » publié en 2013.

Valentina d’Urbano, « Acquanera », (traduit par Nathalie Bauer), Editions Philippe Rey, 2015, 352 pages.

« Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » de Celeste Ng

Je reviens aujourd’hui sur ma première lecture d’une publication Sonatine, qui fut une révélation! Non pas tellement le roman, même si je l’ai beaucoup apprécié, mais bien cette maison d’édition spécialiste des thrillers psychologiques. Cela faisait bien longtemps que j’avais goûté à ce genre littéraire, et j’avoue que ce roman m’a clairement permis de retrouver des sensations oubliées, l’énervement, l’addiction, la curiosité, la surprise… Depuis, je reste très attentive aux sorties de cette édition, et aux titres que je peux emprunter à la bibliothèque (par chance, ils sont nombreux!).

La famille Lee se réveille un matin, comme chaque matin, avec la routine qui s’installe rapidement pour les 5 membres qui la compose. Seule Lydia n’est pas encore descendue. Très vite, sa maman Marylin se rend compte qu’elle n’est pas à la maison. La panique s’installe. Lydia, une adolescente de 16 ans ne reviendra pas… Elle est retrouvée le lendemain au fond du lac juste à côté de son domicile, là où elle avait l’habitude, avec son frère et sa soeur, de passer du bon temps. C’est un véritable cauchemar qui s’empare des Lee, le coup de massue. Qu’a-t-il pu arriver à cette jeune fille, calme, réservée, sans problèmes apparents. Est-ce un assassinat? Un suicide? Y a-t-il eu des témoins? Pendant que la police mène l’enquête en toute discrétion, ses proches tentent de comprendre, de déceler le moindre indice en se remémorant les derniers jours de leur fille/sœur. Mais il est aussi essentiel que chacun commence à faire son deuil, de retrouver sa place au sein de cette tribu aujourd’hui accablée par la tristesse et surtout, par les interrogations.

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Pour ce premier roman, Celeste Ng fait preuve d’une remarquable maîtrise. C’est ce qui m’a le plus marquée dans cette passionnante lecture. Attention toutefois, il convient de préciser qu’il ne s’agit pas d’une enquête policière ni d’un polar, comme je l’avais compris avant d’entamer la lecture. Il s’agit davantage d’un portrait de famille où les pensées les plus intimes de chacun de ses membres sont passées en revue, analysées, décortiquées, et qui reviennent à la surface avec ce drame. Au fil des pages, ils révèlent leurs regrets, posent timidement des mots sur un mal-être qui sans le savoir s’est immiscé au plus profond d’eux-mêmes.

Il y a d’abord la question de l’immigration et du rejet des autres, extraordinairement dit par l’auteure. James Lee est en effet chinois, mais né aux Etats-Unis. Jamais il n’aura réussi à trouver sa place dans cette société des années 50′ où la différence est encore bannie. Il en sera de même pour ses enfants, même si tout est supposé avoir évolué. Les rires, les mesquineries, l’isolement dû à une couleur de peau différente, sont trop puissants pour d’aussi petites épaules. Il y a également la maman, Marylin, qui rêvait de devenir médecin, et sera forcée de mettre de côté son ambition à l’arrivée du premier bébé. Des blessures pour tous deux, qui restent à vif. Ensuite Hannah, qui, du haut de sa posture de cadette, n’est pas réellement écoutée et qui souffre en silence. Et enfin Nathan, l’aîné, tellement méfiant, de Jack, ce garçon qui s’est rapproché de sa sœur ces derniers mois, qui tente de faire sa propre enquête.

Ce mot essentiel : demain. Chaque jour, Lydia le chérissait. Demain je t’emmènerai au musée voir les os des dinosaures. Demain on apprendra des choses sur les autres. Demain on étudiera la Lune. Chaque soir une petite promesse arrachée à sa mère : qu’elle serait là le lendemain matin.

Et en échange, Lydia tenait sa propre promesse : elle faisait tout ce que sa mère demandait. (pp. 143-144)

Roman psychologique, donc, très lent, fait de feedback, de réflexions sur ce qui a cloché, un jour. Une parole, un cadeau, sans que l’on ne s’en rende compte, mais qui a pu heurter.

On est face à des personnages travaillés, qui ouvrent leur cœur au lecteur. Des voix ébranlées, qui passent des larmes aux cris de colère. Elles poursuivent, marquent. J’ai refermé ce roman ébahie par tant de justesse, et très touchée tellement il sonne vrai. Addictif, émouvant, une construction sans fausse note, où tout a son importance. Une belle découverte pour moi!

Celeste Ng, « Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » (traduit par Fabrice Pointeau), Editions Sonatine, 2016, 288 pages

« Les règles d’usage » de Joyce Maynard

Presque 15 ans jour pour jour, Joyce Maynard revient sur la plus grosse tragédie perpétrée sur le territoire américain. Les attentats du 11 septembre, ce sont plus de 3.000 victimes, et un visage en particulier : celui de la maman de Wendy, l’héroïne de ce roman, seulement âgée de 13 ans. Son monde s’écroule, ainsi que celui de Josh son beau-père et de son petit frère Louie, 3 ans. Au fur et à mesure que les jours passent, l’évidence apparaît, qu’ils ne peuvent évidemment envisager. Le père biologique de Wendy, Garret, décide alors de la reprendre chez lui en Californie. Un père absent durant toutes ces années, et qui tout d’un coup s’empare d’un rôle qu’il a du mal à apprivoiser. S’ajoutent à cette douloureuse épreuve, les doutes et interrogations que traversent les adolescents, les métamorphoses corporelles, tout cela si justement décrit par l’auteure (inspirée par ses enfants ados, dit-elle en début de livre). Loin de tout, Wendy réapprendra les « règles d’usage », manger, étudier, dormir… vivre. La musique et la littérature sont vus ici comme des pansements, des guides qui lui permettront d’avancer. Deux arts parmi lesquels elle enfuit son esprit pour y piocher tout ce qui pourra lui servir à sa propre évolution. Nombre de références ponctuent ce parcours et qui participent à la richesse du roman.livre_galerie_311

New-York n’existait plus, ni cette montagne de gravats haute de deux kilomètres, ni les avis de recherches placardés dans le métro, ni même Josh penché sur les albums de photos, ni Louie scotché devant la télévision qui n’était même plus allumée, ni le poids qui lui pesait sur la poitrine à la seule pensée de sa mère. La musique occupait tout son esprit, et pas seulement son esprit, mais son corps. Tout le reste avant peut-être changé, mais pas la musique. (pp.446-447)

Pour cette rentrée 2016, Joyce Maynard signe un roman délicat, dont j’ai sous-estimé la puissance émotionnelle – ce qui est loin d’être sa faute, je ne suis pas fan des histoires d’ados. Ce qui fait, à mes yeux, la réussite de ce nouveau titre est qu’elle arrive à rendre cette histoire lumineuse et optimiste, sur fond de tragédie et de la perte immense qu’est le décès d’un parent. On assiste à la lente mais sérieuse reconstruction de Wendy, cette fillette qui vient non seulement de perdre sa maman et qui doit, en plus, composer avec ce papa qu’elle ne connaît pas, dans un environnement qui lui est également totalement étranger.

Fait de nombreux retours en arrière, constitués de souvenirs que Wendy se remémore de sa maman, mais aussi avec Josh et son petit frère Louie, ce roman parle aussi de ces paroles qu’on a un jour eues envers des êtres chers, qui resteront gravées à jamais parce qu’on n’aura plus de seconde chance pour les rattraper. Maynard évoque ainsi douloureusement les regrets d’une gamine envers sa maman disparue, tout ce qu’elles ne pourront pas vivre ensemble, dont le poids l’enferme dans une carapace difficilement pénétrable.

Seuls le temps, et les rencontres, lui permettront de s’ouvrir à nouveau à ce monde qui n’est finalement pas si sombre que le laisse entendre l’actualité.

La vie était beaucoup plus simple avant, hein? dit Amelia. Tout est devenu trop compliqué.

Elle a probablement été toujours compliquée, répliqua Wendy. On ne le savait pas, c’est tout. (p.399)

Wendy est très émouvante, ainsi que tous ces seconds personnages qui l’entourent et qui ne lui veulent que du bien. Elle est dotée d’une impressionnante maturité et se servira au fil des mois de toutes ces nouvelles situations qu’elle vit, et qui sont à l’opposée de sa vie à New-York, pour sortir encore plus grande et incroyablement forte de ce deuil. J’ai également beaucoup aimé le personnage de Carolyn, la belle-mère de Wendy, cette femme un peu « à part », qui aime les cactus comme ses enfants et lit les lignes de la main, qui cherche timidement à s’approcher de Wendy pour lui offrir la présence féminine si importante pour une adolescente.

Ce sont des personnages qu’on a du mal à quitter, tellement on se sent bien parmi eux. A eux tous, se crée une force, une énergie, qui permet à chacun d’avancer dans ses propres tourments.

Un merveilleux roman sur la résilience, l’amour – fraternel, familial, amical – et la beauté des rencontres. Du grand et émouvant Joyce Maynard! Il sort ce 1er septembre.

Après « L’homme de la montagne« , et « Long week-end« , « Les règles d’usage » est clairement mon préféré.

Merci aux éditions Philippe Rey de m’avoir permis de lire ce roman en avant-première!

Joyce Maynard, « Les règles d’usage », (traduit par Isabelle D. Philippe), Editions Philippe Rey, 2016 (édité aux Etats-unis en 2003), 472 pages. 

« L’intérêt de l’enfant » de Ian McEwan

Je n’avais pas spécialement prévu de lire ce roman, que j’ai vu par-ci par-là et qui me tentait plutôt bien. Il est venu à moi, en apparaissant sur l’étagère « nouveautés » de la bibliothèque! Et… c’est un coup de cœur!

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Ian McEwan nous plonge dans un monde d’apparence froide et plutôt fait d’hommes, le milieu juridique. Le personnage central, Fiona Maye, est, à l’aube de la soixantaine, magistrate spécialisée dans les affaires familiales. Une vocation pour cette dame qui a consacré sa vie à cette carrière. Elle est aujourd’hui extrêmement respectée et reconnue pour son professionnalisme et pour la qualité de ses décisions, rendues après avoir profondément exploré chaque hypothèse des affaires en cours et faisant valoir, sans exception, le seul intérêt de l’enfant. Il s’agit de mettre en avant des arguments liés à son bien-être actuel, tout en songeant à son avenir.

A côté de ça, il y a malheureusement des dommages collatéraux, au sein de son couple, notamment. Le roman s’ouvre sur des révélations peu supportables, de la part de son mari. Un soir, il explique en effet à sa femme qu’il souhaite s’abandonner dans une liaison avec une tentatrice, pour combler un manque qui s’est renforcé depuis quelques temps. Il lui reproche de ne plus être là, avec lui, et de n’en avoir que pour son travail. A cette époque, Fiona a du rendre des verdicts compliqués, pour des affaires particulièrement médiatisées ou délicates. Des affaires qui l’ont possédée, jour et nuit. Et voilà que le fil très délicat qui la tenait encore à sa vie privée est en train de se casser.

Et ce n’est pas le cas qui se présente à ce moment-là qui changera la donne : un ado de 17 ans, atteint d’une leucémie, doit absolument recevoir une transfusion sanguine. Une pratique rejetée par sa religion qu’est le judaïsme. En extrême urgence, la Lady est face à un nouveau dilemme : sauver la vie de cet enfant, ou bien respecter sa volonté à travers sa croyance? Fidèle à elle-même, Fiona va étudier toutes les hypothèses et les arguments avancés par les différentes parties. Un tête-à-tête avec ce jeune homme lui semble incontournable…

Cette rencontre est le tournant du roman qui va bouleverser chacun de nos personnages. Pour le lecteur, il s’agit d’un moment suspendu, durant lequel il boit chaque parole. Le suspens quant au verdict est là, mais il continuera de poursuivre les protagonistes – et le lecteur – tout le reste de l’histoire.

Ian McEwan nous livre, à mon sens, un texte totalement hypnotisant, avec des moments d’une puissance émotionnelle extrême. Le lecteur découvre des personnages d’une intelligence remarquable, qui retournent le cœur, et se retrouve lui aussi face à ce dilemme implacable. J’ai adoré découvrir par la suite les failles de Fiona Maye, sous une apparence forte et presque insensible. Je ne sais pas si c’est cette affaire, ou la demande de son mari, qui va la faire pivoter à ce point, ces deux événements me semblent indéniablement liés, mais quoi qu’il en soit, elle va se retrouver à un tournant important de sa carrière et de sa vie de femme. Elle trouve par ailleurs refuge dans la musique, omniprésente dans ce roman, qui ajoute à l’élégance déjà très présente du style, une  touche encore plus noble.

Un roman qui m’a bouleversée moi aussi avec des passages lus en déconnexion totale avec la vie réelle. L’auteur a exploité avec brio un cadre qui n’est pas facilement accessible, à priori. Il a réussi à vulgariser un vocabulaire très spécifique pour permettre à ses lecteurs d’entrer sans aucune embûche dans le milieu juridique et d’en comprendre le fonctionnement. Difficile de parler de tout ce qui m’a marquée dans ce roman, j’y ai vraiment été très sensible, comme Mior et Clara. J’en fait une pépite chez Galéa, la première de la saison!

Une rencontre surprise, en plus, qui m’invite bien sûr à lire d’autres titres de cet auteur, mais non sans une certaine attente suite à cette première lecture-coup de coeur. Quel titre me conseilleriez-vous?

Quelques extraits :

« Il allait l’abandonner et son monde continuerait de tourner. » (p.20)

« Elle prenait conscience que la qualité qui le distinguait était son innocence, une innocence pleine de fraîcheur et d’enthousiasme, une franchise enfantine qui devait tenir à l’univers clos de la secte. » (p.122)

« Elle devait garder à l’esprit que le monde n’était jamais identique à la vision angoissée qu’elle en avait. « (p.189)

Ian McEwan, « L’intérêt de l’enfant », Gallimard, 2015, 229 pages

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« Le tort du soldat » d’Erri De Luca

Ce très court récit de 89 pages  se développe en deux parties, occupées par des narrateurs différents. Dans un premier temps, il s’agit d’un homme d’origine italienne, passionné par la langue juive et la littérature yiddish, chargé de traduire les derniers récits d’Israel Joshua Singer, frère du Prix Nobel Isaac Bashevis Singer. Il explique avec beaucoup de sincérité, tout en simplicité, sa passion, la façon dont il a appris seul le yiddish « parlée par onze millions de Juifs d’Europe de l’Est et rendue muette par leur destruction ». Il revient aussi sur l’horreur de la seconde guerre mondiale et les traces qui restent dans d’anciens camps, tellement pénibles à observer encore à l’heure actuelle. Dans une auberge des Dolomites, dans les montagnes italiennes, où il se concentre sur sa traduction, il se retrouve assis à une table où boivent une bière une fille et son père. La réaction de ce dernier est surprenante, voire radicale.

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C’est cette fille qui prend la parole lors de la seconde partie du récit où elle revient principalement sur les mensonges qui ont constitué son enfance. Sa mère lui a en effet caché que son grand-père était en réalité son père, et qu’il était recherché en tant que criminel de guerre. Elle apprend alors la vérité sur son identité et celle de son père, lorsque sa maman, après plus de 20 ans à se cacher, décide de les quitter tous les deux. La narratrice est ainsi forcée de vivre avec un père qu’elle ne connaît pas, de surcroît, ancien nazi, qui reste tourmenté par la défaite de 45.

Il jouait au soldat vaincu, dont le tort est la défaite survenue avant, une fois pour toutes.(p.67)

Ce livre parle de la cruauté d’un pan de l’histoire à jamais dans nos mémoires, à travers les différents regards de ces protagonistes. Cette femme est particulièrement touchante. En quête de vérité et de sens à donner à sa vie, elle se cherche et n’arrive toujours pas à établir de véritable communication avec son père. Comment vivre en tant que fille d’un criminel nazi?

Dans une langue poétique et singulière, Erri de Lucca revient sur cette tragédie qui continue de poursuivre beaucoup de personnes. Il met ainsi en scène une rencontre fortuite dans une auberge pour tout faire exploser et ramener la justice et la vérité. Une délivrance pour certains.

Même si je n’ai offert à ce récit toute l’attention qu’il mérite, parce qu’il est vraiment très joliment écrit, il me donne néanmoins l’envie de poursuivre dans l’oeuvre d’Erri de Luca.

Erri De Luca, « Le tort du soldat » (traduit par Danièle Valin), Editions Gallimard, 2014 (Folio, 2015), 89 pages.