« Dans la forêt de Hokkaido » de Eric Pessan

Ce roman assez récent, je l’ai aperçu chez Noukette et Jérôme, qui en avaient fait une pépite. Il me tentait beaucoup pour son histoire qui semblait mystérieuse, un peu surnaturelle. Et puis c’était l’occasion de découvrir pour la première fois l’univers d’Eric Pessan, un auteur connu et apprécié en littérature jeunesse.

A 15 ans, Julie est une jeune fille sérieuse, bonne élève, vivant dans une famille soudée et aimante. Sa particularité? Elle possède un don qu’elle a eu du mal, dans un premier temps, à apprivoiser, mais qui lui permet aujourd’hui de bien mieux comprendre les humains. Elle ressent au plus profond d’elle-même les émotions des gens. Assez déstabilisant donc, il fait néanmoins d’elle, une personne très empathique. Un jour, elle se réveille totalement en sursaut, prise d’une fièvre soudaine, vraiment perturbée du rêve qu’elle vient de faire. Celui d’un petit garçon laissé à l’abandon par sa famille à l’orée d’une forêt. Julie a ressenti d’emblée la peur de l’enfant, la tristesse de l’abandon, la désorientation, et puis ensuite le besoin ultime de trouver de l’eau et des vivres. Les jours passent et la fièvre de Julie est tenace, elle se sent de plus en plus affaiblie… Elle pense alors à faire une recherche sur Internet et découvre ainsi la vérité : son rêve est en réalité un fait qui est réellement en train de se produire au Japon, où un petit garçon est recherché depuis plusieurs jours dans la forêt de Hokkaido.

Quel est le sens de son rêve? Julie a t-elle un lien avec ce jeune garçon perdu? Une chose est certaine : elle est la seule à le pouvoir de le sortir de là, mais comment intervenir et se faire comprendre?

C’est une histoire, basée sur un fait divers qui s’est réellement produit, qui soulève pas mal de questions sur la télépathie, les rêves prémonitoires, les messages que les rêves nous délivrent.

A travers son personnage de Julie qui ressent fortement les émotions d’autrui, l’auteur aborde les limites de l’empathie. Julie, tout comme son papa, ont cette volonté de vouloir aider tout le monde, d’être fortement attristés du sort des autres, quitte à mettre leur propre personne de côté. C’est salutaire, bien sûr, mais ce roman raconte finalement l’incapacité que l’on a, à sauver tout le monde.

Hormis ces sujets fort intéressants, j’ai beaucoup apprécié le suspens de cette histoire, que l’auteur arrive à lâcher au fur et à mesure de façon très juste, de sorte à vraiment accrocher son lecteur, tout en lui offrant des clefs de compréhension régulièrement. Et puis, le risque avec une telle histoire sur les rêves, est de tomber sur un dénouement trop irréaliste. Il n’en est rien ici, tout se tient, tout est cohérent. Eric Pessan plante une ambiance très réussie, mystérieuse, basée sur les bruits de la nature. L’occasion de titiller nos sens, et de continuer à pas feutrés la lecture.

Après cette lecture, on en vient nous-mêmes à nous interroger sur la portée de nos rêves et de croire qu’ils peuvent finalement nous guider, nous orienter.

Eric Pessan, « Dans la forêt de Hokkaido », Editions L’école des loisirs, collection Médium, 2017,144 pages

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Derniers coups de coeur « petits lecteurs » #4

Chers petits lutins, osez les frissons et sensations fortes! Testez le train fantôme!

Vous allez vibrer, trembler, rigoler, sursauter. Et recommencer ce circuit inoubliable! Car on aime se faire peur !

Sur la fête foraine, la grande sœur de Lulu lui propose pour son anniversaire de choisir le manège de son choix. Alors il opte, non pas pour la pêche aux canards ou le manège tradition, car « c’est pour les bébés », mais bien pour le train fantôme.

Embarquement immédiat : cheveux de sorcières qui viennent vous effleurer le cou, un chien affreux qui vous avale tout cru, des zigzags en compagnie de serpents effrayants.

Le petit lulu aimera-t-il cette aventure peu ordinaire?

Dans cet album haut en couleurs, Adrien Albert nous embarque pour un moment chahuté mais ô combien jouissif! Son travail tant au niveau des dessins que du textes nous permet de profiter pleinement d’un tour de manège exceptionnellement monstrueux. Si bien qu’à la fin du circuit qui passe bien trop vite, on en redemande!

Un coup de coeur pour ce titre parcouru en période d’Halloween, qu’on a lu et relu plusieurs fois d’affilée! Car le gros point positif de cet album est de faire peur aux petits lecteurs, sans les traumatiser. Et chez moi, c’est testé et approuvé avec un petit garçon qui sursaute au moindre bruit 🙂 Il s’est éclaté!

Déjà lu et aimé d’Adrien Albert : « Papa sur la lune » et « Le roi du château« .

Adrien Albert, « Le train fantôme », Éditions L’école des loisirs, 2015

A partir de 5 ans

« Le Jour d’avant » de Sorj Chalandon

Michel et son frère aîné Joseph, dit Jojo, vivent avec leurs parents dans une ferme du nord de la France, à Liévin. Durant tout sa vie, le patriarche s’est tué à la tâche en labourant courageusement la terre pour offrir une vie décente à sa petite famille. Mais sur cette petite tribu plane une ombre qui prend la forme d’une poussière noire omniprésente sur chaque toit des maisons, dans les jardins et même sur les habitants de Liévin : c’est celle provenant de la fosse 3 de la mine dite de Saint-Amé. Ils sont nombreux les hommes à y descendre chaque jour, se coupant de la lumière et de l’air pur. D’ailleurs, l’oncle de Michel et de Joseph y a perdu la vie il y a plusieurs années. Jojo décide de suivre les mêmes traces, envers et contre tout et surtout de la colère de son père. Près de 10 ans après sa première descente, un coup de grisou marque à jamais ce matin du 27 décembre 1974. 42 mineurs périront dans cette tragédie. Jojo succombera à ses blessures en janvier. Tout le monde le sait, c’est un accident qui aurait pu être évité s’il n’y avait pas eu cette négligence au niveau de la sécurité. Mais à l’époque, seul le rendement compte. Travailler, travailler et travailler encore. Sans penser aux catastrophes qui sont là, tout près de ces courageux travailleurs, des pères de famille, des époux. Ceux qui y survivent après des dizaines d’années d’investissement gardent de toute façon, au plus profond d’eux-mêmes, tel un poison qui les grignote chaque jour, les traces de ce quotidien passé dans les entrailles de la terre. Ça s’appelle la silicose. 1 an après le décès de Joseph, c’est le papa de Michel qui se suicide. Après avoir perdu son héros, son modèle, son grand frère, Michel devra vivre avec ce double malheur, accompagné d’une ultime recommandation laissée sur un bout de papier par son papa : « Venge-nous de la mine« . Cette phrase le hantera toute sa vie, et se transformera en un véritable moteur.

Alors en 2014, au décès de sa femme Cécile, Michel n’a plus rien à perdre et retourne dans le village de son enfance bien décidé à retrouver Lucien Dravelle. C’est l’homme qui était responsable de l’équipe de mineurs ce matin-là, qui n’a jamais exprimé le moindre mot d’excuse. Il est temps de faire éclater la vérité, il est temps de rendre justice à toutes « gueules noires ». C’est en tout cas la mission qu’a préparé Michel toute sa vie durant. Et il est prêt à la concrétiser.

Sorj Chalandon a voulu, on le ressent clairement tout au long  du roman, rendre hommage, d’une part aux victimes du 27 décembre 1974. Mais surtout, plus globalement, à tous ces hommes qui ont travaillé dans des conditions extrêmement pénibles dans les charbonnages français, belges, italiens… A travers son écriture, c’est la hargne, la colère, l’injustice d’une exploitation sauvage et irrespectueuse de l’humain, qui prennent toute la place. Oui Sorj Chalandon exprime très largement ces voix oubliées, ces voix perdues, qui jamais ne se sont plaintes. C’est aussi une écriture aux apparences froides, qui n’arrondit rien, plus cassante, que j’ai découvert pour la première fois. Une mise à distance inévitable du coup avec tout ce qu’il plante dans la première partie. Mais c’est une écriture que j’ai trouvé juste pour le thème choisi. Ses descriptions des rues brumeuses, sans âme, avec toutes ces petites maisons identiques et gentiment alignées, si caractéristiques des corons, sont tout simplement fabuleuses. Impossible pour le lecteur de ne pas se plonger dans cette ambiance particulière et hypnotisante à fois.

C’est un roman beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, qui parle de la perte, du deuil, mais aussi de la haine et de la soif de vengeance. La dimension humaine et le respect des anciens y sont fort présents. C’est une qualité de l’auteur que j’ai le plus appréciée. Les liens fraternels si forts qui unissent Michel à son Jojo m’ont beaucoup émue aussi. Après une lente familiarisation avec son style et le décor qu’il plante en début de livre, j’ai été totalement engloutie par la seconde partie, inattendue.

Tout sonne juste dans ce roman, les faits s’enchaînent ne laissant aucun répit au lecteur, qui se prend toute ces vérités en pleine figure. Car même si l’histoire de Joseph et de Michel Flavent est fictionnelle, on sait qu’elle renvoie à des choses qui se sont réellement produites et à des existences noircies, au sens propre comme au figuré, à tout jamais. C’est donc un roman qui touche énormément, qui apporte une vraie réflexion sur le travail à l’époque, sur les différences flagrantes entre les classes sociales et sur le mépris de beaucoup d’hommes pour les « petites mains ».

Un gros coup de coeur pour ce « Jour d’avant » qui m’a vraiment chamboulée et qui continue de me trotter. On peut dire que pour une première avec Chalandon, c’est une grande réussite !

Sorj Chalandon, « Le Jour d’avant », Éditions Grasset, 2017, 336 pages

« Nos âmes la nuit » de Kent Haruf

Dans un quartier paisible de la petite ville de Holt, Addie, septuagénaire, se rend chez son voisin Louis lui faire une proposition pour le moins inattendue. Ils sont tous les deux veufs depuis longtemps et leurs échanges jusque là étaient courtois mais plutôt limités. Raison pour laquelle la surprise de Louis est de taille, lorsque la dame lui demande de passer la nuit chez elle de temps en temps, juste pour briser cette solitude qui lui pèse de plus en plus.

Je parle de passer le cap des nuits. Et d’être allongés allongés au chaud sous les draps, de manière complice. D’être allongés sous les draps ensemble et que vous restiez la nuit. Le pire, ce sont les nuits. Vous ne trouvez pas? (p.11)

Elle ne demande aucun engagement, il n’y a rien de sexuel dans sa requête. Juste le plaisir de partager son lit avec une autre personne, de discuter des petits riens de la vie, de se sentir accompagné. Une complicité se crée très vite entre les deux. Ils se replongent dans les souvenirs principalement avec leur famille, leurs enfants, reviennent sur leur parcours, la rencontre avec leur époux/épouse. Ils énumèrent également leurs regrets et les tragédies qu’ils ont dû traverser.

Mais cette relation peu conventionnelle, qui concerne en plus deux personnes d’un certain âge, fait très vite parler d’elle. Addie et Louis seront chacun confrontés au regard des autres, mais ce qui les touche le plus est la désapprobation unanime et bilatérale de leurs enfants. Est-ce que cela compromettra cette nouvelle union qui les rend très heureux tous les deux?

Voici un roman que j’avais très envie de lire! J’en avais entendu beaucoup de bien, et Kent Haruf est un des très nombreux auteurs américains que j’avais envie de découvrir. J’ai été complètement séduite par le spitch de cette histoire, et surtout par l’ambiance si douce qui s’en dégage. Le roman se présente sous forme de courtes scènes qu’on saisit tels de délicats instants de vie, des petits moments remplis de tendresse qui m’ont fait succomber au charme certain de Kent Haruf.

L’écriture est d’une simplicité incontestable, mais il n’en fallait pas plus pour présenter cette jolie histoire d’amitié/amour entre Addie et Louis.

Bien sûr, j’ai beaucoup aimé le message véhiculé : passer au-dessus du « qu’en dira-t-on » et vivre simplement une aventure dont on ne sait estimer la durée, mais dont on ne perd aucune miette. C’est une histoire qui fait du bien, vraiment. Un seul élément m’a un tout petit peu chiffonnée, mais ce serait spoiler l’histoire que de le partager à travers ce billet. J’ai déjà eu l’occasion d’en discuter en aparté avec d’autres lectrices.

Un roman assez sage, mais qui remplit entièrement son rôle. Celui de nous faire passer un très beau moment, de nous déconnecter de la réalité parfois plus morose, de nous émouvoir aussi. L’ambiance calfeutrée est présente tout au long du roman, elle ne connaît aucune baisse de régime. Une régularité assez appréciable et surtout qui évite de tomber dans l’ennui. Une bien jolie découverte qui m’encourage à lire d’autres romans du même auteur.

C’est l’éternelle histoire de deux êtres qui avancent à l’aveugle et se cognent sans arrêt l’un contre l’autre en cherchant à se conformer à de vieilles idées, de vieux rêves et à des notions erronées. Sauf que je continue à dire que ce n’est pas vrai pour toi et moi. Pas à l’heure qu’il est, pas aujourd’hui. (p.124)

Kent Haruf, « Nos âmes la nuit », traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anouk Neuhoff, Éditions Robert Lafont collection Pavillons, 2016, 180 pages

« Pike » de Benjamin Whitmer

Après ma lecture du superbe premier roman de David Joy, Jérôme m’a parlé de « Pike ». Il y a des titres comme ça qu’on n’oublie pas.

C’est un roman dans lequel j’ai avancé à tâtons. Il m’a fallu un peu de temps pour entrer complètement dans cet univers sombre, si particulier. Ce n’est pas le genre de lecture que j’ai l’habitude de lire, il faut bien le dire. Immédiatement, j’ai remarqué le talent de l’auteur à planter un décor. Celui de Benjamin Whitmer ici est glacial, on est en plein hiver, on sillonne les ruelles inquiétantes d’une ville proche de Cincinnati, dans les Appalaches. Un terrain où les pires rencontres sont monnaie courante. On parle de drogue, d’argent, de prostitution, de jeunesse meurtrie. Je m’en rends compte dès les premières pages : ça cogne, ça saigne, ça tue. Une violence non suggérée, mais pas dégueulasse non plus. Elle est portée par une écriture ciselée, précise, directe.

On rencontre très vite Pike, un ancien truand qui est parti quelques temps au Mexique pour fuir sa vie, mais qui en est, depuis, revenu à contre-coeur. Il a tiré un trait sur son passé fait de drogues et de baston, même s’il n’est pas pour autant devenu un enfant de coeur. Il passe aujourd’hui son temps à faire des petits boulots, aux côtés de Rory un jeune gamin qui rêve de devenir boxeur et qui possède lui aussi cette boule furieuse au fond de ses entrailles.

Un jour, une fille dénommée Dana frappe à la porte de Pike et lui livre une gamine, Wendy. C’est la fille de Sarah, la fille de Pike. Elle vient d’être retrouvée morte. Cette toute jeune fille n’a plus personne, et son grand-père, bien malgré lui, la reprend sous son aile. Mais le jour où Derrick, flic corrompu, dealer et ultra raciste, reconnaît en pleine rue Wendy, Pike sait que les problèmes ne sont pas loin. Avec Rory, ils sillonneront la région pour savoir ce qu’il est réellement arrivé à Sarah, et surtout pour prendre de la vitesse sur Derrick qui ne prépare certainement rien de bon. Wendy est la dernière famille qu’il reste à Pike, et il la protègera quoi qu’il arrive.

Univers sombre, donc. Dérangeant, avec un vocabulaire grossier. Des personnalités très fortes qui se dessinent. Mais ce que j’ai surtout aimé dans ce roman, c’est la façon qu’a Whitmer de décrire le décor et les situations. Ils sont d’une précision exceptionnelle. Une façon de faire qui ne peut qu’emporter le lecteur, et l’embarquer dans cette aventure. Les portraits qu’il dresse n’ont rien pour plaire, et pourtant, on se met à vouloir aider Pike. Ses méthodes pour sous-tirer des informations ne sont pas des plus conventionnelles, il faut bien l’avouer mais la tension qui s’installe au fil des pages nous donne envie de savoir le fin mot de l’histoire. C’est une ambiance que j’ai vraiment beaucoup aimé, à ma plus grande surprise.

Boire et conduire, voilà peut-être la chose la plus importante au monde. C’est la réponse à cette haute sensation de solitude que rien ne pourra évacuer, c’est la seule issue quand il n’y a plus d’issue. (p.142)

Âmes sensibles s’abstenir évidement, même si Whitmer prend soin de ne pas franchir la frontière de l’indécent. C’est avec talent qu’il arrive à jongler entre des scènes sanglantes et des passages plus personnels où l’on découvre un homme en proie à de nombreuses tensions intérieures. Et cette envie de rédemption, finalement qui plaira forcément au lecteur.

Très bon roman noir, encore une fois, aux descriptions fabuleuses. Merci Jérôme. Son billet ici.

Benjamin Whitmer, « Pike », Éditions Gallmeister Collection noire, traduit de l’anglais (américain) par Jacques Mailhos, 2012, 264 pages

« La lionne : un portrait de Karen Blixen » d’Anne-Caroline Pandolfo & Terkel Risbjerg

J’ai découvert le parcours de la baronne Blixen avec le très beau roman de Nathalie Skowronek, il y a déjà un petit moment. Ce fut une révélation et un coup de coeur. Le parcours de cette femme de lettres danoise m’avait totalement passionnée. J’avais particulièrement admiré le courage qu’elle a eu très jeune de ne pas suivre le chemin tout tracé auquel elle était inévitablement prédestinée. Comme dans toutes familles aristocratiques, les femmes n’ont en effet pas beaucoup de place pour l’audace.

Karen Blixen née Dinesen, et gentiment surnommé Tanna, en a toujours fait qu’à sa tête, ce qui lui a valu très tôt l’image de fille rebelle et sauvage. Au fond d’elle, Karen rêve depuis toujours de vivre de l’art, de laisser s’exprimer sa créativité, par tous les moyens qui se présenteront à elle, que ce soit par la peinture ou l’écriture.

C’est cette envie de se démarquer de sa famille et de vivre de ses passions qui est merveilleusement mise en avant dans cet album qui retrace la vie de cette grande dame. Pandolfo et Risbjerg se sont particulièrement attardés sur les « anges » de Karen qui, dès sa naissance, se sont penchés au-dessus de son berceau pour lui offrir les qualités nécessaires pour réaliser de grandes choses. Je les ai d’ailleurs plutôt vus comme des guides ou encore des « forces intérieures » qui l’ont à chaque fois aiguillée tout au long de son parcours semé d’embûches. De ce fait, j’ai trouvé cette bande dessinée plus introspective et c’est ce qui fait sa force. J’ai trouvé cet angle très intéressant et original.

Les deux auteurs mettent également en valeur la jolie complicité qui unit Tanna à son papa, qui se suicide alors qu’elle n’a que 8 ans. Son papa, son modèle, lui a transmis la curiosité et la fièvre des voyages, de la liberté. Il ne restait au château de Rungstedlund que quelques jours et repartait aussi vite pour de nouvelles escapades.

Je ne referai par le portrait de cette grande dame dans ce billet, car c’est un réel plaisir de le parcourir à travers cet ouvrage illustré. De magnifiques pages faites de pastel et de traits fins et délicats qui montrent à merveille ce destin atypique. J’ai aimé le découpage en 3 grandes parties liées aux dates charnières de la vie de Karen Blixen. J’ai aimé la poésie qui se dégage des pages, née du doux mélange entre les textes et les aquarelles.

Un voyage entre le Danemark et l’Afrique, le pays qui lui a offert la sérénité et le bonheur absolu de la rencontre avec l’ailleurs et l’autre. Là où est née une seconde fois la passionnante « lionne ».

Anne-Caroline Pandolfo (auteure) & Terkel Risbjerg (illustrateur), « La lionne : un portrait de Karen Blixen », Éditions Sarbacane, 2015, 195 pages

 

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Cette semaine chez Moka!

« Un jour, tu raconteras cette histoire » de Joyce Maynard

L’histoire de Jim était devenue inséparable de la mienne. Quel que fût l’avenir qui nous attendait, Jim et moi le traverserions ensemble. (p.261)

Comme l’année passée à la même période, j’étais super emballée de découvrir en avant-première la nouvelle publication de Joyce Maynard. Mais cette année, ce qu’elle sort a une saveur particulière, c’est celle de l’intime. En effet, elle se dévoile à cœur ouvert dans ce récit où elle revient sur les 5 années qui viennent de s’écouler. La période où la romancière américaine rencontre Jim, l’homme qui lui a permis de redécouvrir le véritable amour. Mais aussi celle où elle le perd, emporté par un cancer du pancréas.

Je n’ai lu aucune autobiographie de Joyce Maynard, non pas par manque d’intérêt car j’aimerais beaucoup en savoir plus sur sa jeunesse et son parcours. C’est donc une première pour moi de lire l’un de ses écrits où elle est au premier plan, et surtout dans lequel elle fait part d’une épreuve tant douloureuse que personnelle.

J’avoue « Un jour, tu raconteras cette histoire » me divise. Je l’ai beaucoup aimé, mais il s’agit malgré tout d’une lecture difficile.

La première partie est consacrée finalement à sa « renaissance« . Joyce Maynard fait preuve d’un humour vraiment fin lorsqu’elle aborde ses rencontres ratées avec les hommes. Après son divorce prononcé il y a presque 20 ans, l’auteure n’a plus eu l’occasion de retrouver l’Amour avec un grand A. Elle s’est donc focalisée sur son travail, ses livres, et ses enfants. Des rencontres d’un soir ou plus, il y en a eu. Mais son cœur n’a plus jamais vibré. J’ai beaucoup aimé cette première partie où je me suis laissé guidée avec plaisir au gré de ses anecdotes du quotidien. Elle dresse le portrait d’une femme d’âge mûr qui tire bon nombre d’enseignements de ce qui a traversé sa vie jusqu’ici. Sa relation avec ses enfants, les rencontres, sa vie professionnelle, ses nombreux voyages qui sont essentiels pour elle. J’ai entrevu le portrait d’une dame qui ose dévoiler ses faiblesses et ses regrets, tout en humour et avec pudeur. Des leçons qui peuvent servir à tout le monde sur des sujets universels. Une grande générosité transparaît également à travers ses mots. Et l’honnêteté de se décrire tel qu’elle est, sans masque, que cela plaise ou non. Il faut bien le dire, Joyce Maynard a une sacrée personnalité, extravertie et en même temps attendrissante. Une maladresse presque enfantine parfois qui accentue son côté sympathique.

C’est à ce moment qu’elle rencontre Jim, cet homme dont elle va de suite tomber amoureuse. Malgré deux personnalités différentes, l’entente entre eux deux est immédiate. Elle pose des mots extraordinaires sur ce nouvel amour qui frappe à sa porte alors qu’elle ne l’attendait plus. Elle se montre alors des plus romantiques, profitant de chaque moment avec Jim.

2 ans après leur mariage, on diagnostique à Jimmy un cancer du pancréas. Leur monde s’écroule, évidement. Cela paraît si injuste, et le lecteur ressent très fort cette émotion-là, pour ce couple qui venait de goûter à nouveau au bonheur. La seconde partie, l' »Après », se focalise sur toutes les étapes qui ont suivi les résultats : les opérations, la recherche de traitements, les nombreux entretiens avec des éminents professeurs et médecins de tout le pays, les médicaments… J’ai trouvé cette seconde partie longue et beaucoup trop détaillée. Je comprends cependant où voulait en venir Joyce Maynard en énumérant toutes ces étapes : se rendre compte, après coup, du combat acharné qui était en train de s’opérer à ce moment-là. Mais vraiment, connaître le moindre médicament que Jim devait prendre, à quelle fréquence, les moments où il dormait, ce qu’il mangeait… ne m’a pas paru nécessaire pour son lectorat.

On peut évidement critiquer le besoin de Joyce Maynard de rendre public cette épreuve si personnelle, si intime, qu’elle a du affronter. Je pense profondément qu’elle a du passer par cette étape de l’écriture pour faire en partie son deuil et pour marquer à jamais son court mariage avec Jim. Ce récit m’a permis de voir Joyce Maynard, l’une de mes auteures préférées, sous un autre jour. Elle y dévoile son rôle de femme, de maman, d’épouse, avant celui d’auteure. Ce livre traduit aussi, ne l’oublions pas, de sa volonté de rendre un hommage à l’homme qu’elle a aimé et accompagné. Ce fut un véritable partenaire, chose qu’elle n’avait jamais connu avant lui.

Raconter ce qui arrivait était devenu pour moi la façon de donner un sens à ma vie. (p.266)

Malgré les bémols évoqués, cela reste une lecture qui me marquera un bon moment. C’est un livre comme il en existe peu, finalement. Les auteurs que l’on apprécie nous paraissent parfois tellement inaccessibles. Ils passent leur temps à inventer des histoires, pour nous faire voyager, nous changer les idées le temps de quelques centaines de pages. Lorsqu’ils décident de se dévoiler à ce point, ce qui revient à une mise à nu, quelque chose s’opère entre eux et leur public. C’est ce qu’il se passe avec ce bouquin. Et en tant que grande fan de Joyce Maynard, je suis sincèrement heureuse d’avoir pu profiter de ce cadeau qu’elle nous fait à toutes et tous.

Il n’empêche, les familles ayant connu une situation similaire se retrouveront peut-être mal à l’aise avec une telle lecture. Ou au contraire, ce sera l’occasion pour elles de se retrouver à travers les mots de cette épouse comme toutes les autres, qui est en train de perdre son mari. C’est un bouquin qui donne malgré tout l’envie de profiter de la vie et de chaque moment avec nos proches.

Joyce Maynard, « Un jour, tu raconteras cette histoire », Éditions Philippe Rey, 2017, 428 pages

Merci aux éditions Philippe Rey et à Anne et Arnaud de me permettre de découvrir les mots de Joyce Maynard en avant-première!