« Le muret » de Fraipont et Bailly

Maintenant, je dois me forcer pour faire les choses… Tout m’emmerde… Et j’angoisse en permanence… (p.31)

« Le muret » fait partie de ces albums dont je n’ai pas du tout entendu parler, que j’ai choisi par hasard à la bibliothèque (la mention « coup de coeur » a sans aucun doute rempli son rôle) et qui m’en a mis plein la figure! Une bande dessinée très sombre, dure, qui remue. Impossible de rester indifférent face à cette histoire d’une ado de 13 ans qui se laisse couler par sa propre solitude.

Après le départ de sa maman avec son nouveau mec pour Dubaï, Rosie se retrouve toute seule chez elle. Ses parents sont divorcés et son papa n’a pas de temps à lui accorder, trop préoccupé par son boulot. La jeune fille doit donc se trouver de nouveaux repères dans cette maison désormais vide. Elle passe beaucoup de temps avec sa meilleure amie Nath, qui habite à deux pas de chez elle. A ses côtés, Rosie arrive à se confier sur sa nouvelle solitude qui, déjà, l’effraie. Mais la distance commence à se marquer entre les deux filles, le jour où Rosie choisit la mauvaise pente, celle de l’alcool, tandis que Nath trouve refuge au sein de son cocon familial sans problèmes.

C’est à ce moment-là que les choses dérapent vraiment pour Rosie qui prend l’habitude de boire du whisky pour se donner le courage d’affronter ses journées à l’école. Elle s’étonne également de ses pensées négatives et lugubres, de plus en plus fréquentes. Ses absences à l’école se multiplient, Rosie n’a plus le cœur à rien. Le seul endroit où elle aime se poser est ce muret. Elle veille là, sans rien faire, avec sa cigarette et sa bouteille d’alcool. Jusqu’au jour où elle y fait la rencontre de Joe, un garçon à peine plus âgé, qui semble vivre la même galère. Rosie a peut-être trouvé un allié…

Je sais que je ne fais pas de bonnes choses mais à bien y réfléchir, est-ce que j’ai vraiment le choix? (p.137)

Se plonger dans « Le muret », c’est assister à la descente aux enfers de cette jeune fille qui ne fait qu’accuser les coups de l’égoïsme de ses parents. Rosie n’a pas eu le temps de se faire à cette nouvelle vie où elle est passe du jour au lendemain du stade ado au stade adulte. J’évoque « une descente aux enfers » mais on a par ailleurs l’impression que Rosie veut garder le contrôle de ses actes, comme s’il ne s’agissait que d’un passage à vide finalement.

J’ai beaucoup aimé cette bande dessinée parce que cette histoire m’a touchée. Il y a un équilibre très juste entre les dessins exclusivement en noir et blanc, et le texte qui en dit beaucoup avec peu de mots. C’est froid et percutant. Avec un minimum d’ingrédients, on est plongé dans le quotidien de Rosie qui lui tombe dessus d’un coup et qui va l’assommer tout aussi rapidement, sans même qu’elle ne s’en rende compte. Évidemment, j’ai eu très envie de la sortir de là, j’ai été en colère contre son amie qui la lâche, j’ai eu envie de lui dire que ça va aller.

Cette BD a un petit coté punk que j’ai également apprécié, avec des références musicales propres à la période où l’histoire se situe, en 1988.

Malgré l’univers très sombre que l’on retient, cet album se clôture sur une note d’espoir qui rassure. C’est une bande dessinée qui me change beaucoup de mes précédentes découvertes, surtout au niveau graphique. Avec peu d’éléments, Fraipont et Bailly mettent en scène une histoire qui en jette. Avec cet album on revoit ces périodes de doute qu’on a nous-mêmes traversées, celles où on a eu nous aussi envie de disparaître.

Un titre qui vaut indéniablement le détour!

 

bd-de-la-semaine-saumon-e1420582997574 Cette semaine chez Moka!

Céline Fraipont (textes) et Pierre Bailly (dessins), « Le muret », Éditions Casterman collection Écritures, 2013,190 pages

« Sauveur & Fils, saison 1 » de Marie-Aude Murail

Ahh je l’attendais ce roman! Très intéressée grâce aux conseils et billets d’amies-blogueuses et aussi, parce que je n’ai jamais lu de romans de Marie-Aude Murail! Eh oui, ça existe encore! Un vrai bonheur ce roman, que j’ai avalé en quelques jours!

Sans aucune prétention, Marie-Aude Murail nous invite dans la vie du psychologue clinicien Sauveur Saint-Yves. Un phénomène à lui tout seul ce docteur! Physique qui impose (1,90m, robuste, voix suave), une allure « à la cool », un façon naturelle, innée, d’entrer en contact avec les gens, ce psy ne passe pas inaperçu! Il n’y a rien de spectaculaire dans ce roman, on découvre au fil des 300 pages les discussions, les partages, les moments de vie qui sont en train de se produire dans le cabinet du Docteur Saint-Yves. Mais derrière les témoignages aux apparences banales, se cachent de véritables secrets profondément enfouis et qui ne demandent qu’à sortir. Sur un ton sympathique, gai, l’auteure arrive à aborder des thèmes graves et actuels.

La toute première scène résume à mon sens le reste du livre :

Sauveur ouvrit la porte de sa salle d’attente en douceur. Si les gens n’étaient pas prévenus, ils avaient un mouvement de surprise en l’apercevant.

– Madame Dutilleux?

Madame Dutilleux arrondit les yeux et Margaux baissa les siens.

– Nous avons rendez-vous. Je suis Sauveur Saint-Yves. C’est pas ici

Car Sauveur possède une véritable aura. Une aura qui se propage tout autour de lui, qui attrape les personnes qui passent les portes de son cabinet, et qui les transformera à jamais. Cette aura, c’est la confiance qu’il attise. La sympathie qu’il transmet, de par une posture posée, véritablement à l’écoute de l’autre. Voilà, c’est une personne résolument tournée vers l’autre. On peut dire qu’il a trouvé sa vocation!

Parmi ses patients, il y a Margaux, Cyrille, Gabin, Ella. Ils sont généralement jeunes et enfermés dans une solitude qui les meurtrit à cause d’un secret inavouable. De leur plein gré, ou par obligation, ils vont confier à Sauveur ce qui les tourmente. Des révélations parfois étonnantes, souvent émouvantes. Au fil des entretiens, ils entrouvrent leur carapace, grâce à la présence bienveillante de leur médecin. Sauveur ne fait pas les choses à moitié. A l’issue de ses journées très chargées, ils continuent à retourner dans tous les sens les confidences de ses patients, pour trouver un élément de réponse. Il se donne à 100%, malheureusement parfois au détriment de son fils Lazare âgé de 8 ans. Parallèlement à ces rendez-vous, de mystérieuses lettres de menace vont progressivement tourmenter le Docteur et feront ressurgir des secrets de son passé : sa vie aux Antilles, la mort de sa femme, la maman de Lazare…

Voilà pourquoi il est impossible de s’ennuyer avec ce roman entre les mains! Il est rempli de rebondissements d’une part avec les révélations distillées au fur et à mesure, et le mystère entourant la vie privée du personnage principal.

Bien qu’étiquetée « jeunesse », c’est une série (j’ai lu qu’il y aurait un 4ème volet!) qui parlera autant aux ados qu’aux adultes. Les jeunes lecteurs se retrouveront peut-être parmi les patients de Sauveur, tandis que les plus âgés trouveront un intérêt certain autour des sujets exploités. Marie-Aude Murail parle de scarification, d’anorexie, de phobie scolaire, mais aussi de la recherche autour de l’identité sexuelle, ou encore du divorce. Autour de ce duo – père et fils – antillais, l’auteure touche aussi au thème du racisme.

Une écriture gracieuse, sans fioritures, ce roman se déguste avec plaisir. Il replace l’humain au centre notre attention, en explorant ses failles, et toujours basé sur l’espoir. C’est aussi une belle ode à la différence et à l’affirmation de soi. Un roman à la douce mélodie antillaise qui fait du bien!

J’ai enchaîné avec le deuxième tome… Suspens, suspens, vais-je m’ennuyer, vais-je adorer? Suite au prochaine épisode! Et je ne révèlerai pas le lien avec le hamster, na 🙂

Marie-Aude Murail, « Sauveur & Fils saison 1 », Éditions L’école des loisirs, 2016, 329 pages

« Coeur-Naufrage » de Delphine Bertholon

Delphine Bertholon a été pour moi un coup de foudre il y a 2 ans avec la sortie de son roman « Les corps inutiles« . Une révélation. Un style que j’arrive difficilement à lâcher, un univers un peu sombre d’êtres écorchés par la vie. Depuis cette lecture magnifique, j’ai lu d’autres titres qui ne m’ont jamais déçue. C’est donc avec un plaisir énorme, que je me suis plongée dans ce « Coeur-Naufrage » (et à nouveau, une très jolie rencontre à Bruxelles en mars dernier).

Les premières pages de ce roman nous invitent dans la vie de Lyla avec un Y, 34 ans, traductrice littéraire. Lyla, c’est une écorchée vive, à nouveau. Une jeune femme qui se tient à l’écart de sa propre existence. Elle vit les choses, sans ressentir grand chose. C’est un peu comme si elle flottait dans les airs, qu’elle exécutait des tâches mécaniquement, parce qu’il le faut. Parce qu’il faut quand même faire semblant d’avoir une vie à peu près normale. En nous racontant son quotidien d’aujourd’hui, Lyla montre surtout à quel point elle porte le désespoir d’une épreuve difficile à surmonter. Côté relations, ce n’est pas la joie non plus, forcément. Mis à part une meilleure amie fidèle, personne ne partage sa vie. Les hommes passent, mais aucun n’arrive à entrouvrir cette carapace qui semble scellée à jamais.

Je réalise aujourd’hui que j’ai quitté des gens qui m’aimaient trop pour des gens qui ne m’aimaient pas assez, sans jamais rencontrer celui qui m’aimerait comme il faut (p.66)

La faute à quoi? A qui? A une histoire d’amour, comme c’est souvent le cas. Mais il s’agit ici de la véritable passion, celle qui vous fait perdre pied, qui efface tout le reste, qui vous rend aveugle. Lyla l’a vécue à ses 17 ans, lors de ses vacances habituelles dans les Landes.

En regardant les vagues, qui, tout en bas, cassaient sur le sable comme de la crème fouettée, Lyla songea que, dans la vie, rien n’est jamais plus beau que les accidents. (p.36)

Delphine Bertholon opte pour un narrateur extérieur cette fois, pour nous faire découvrir une tout autre Lyla. La Lyla de 17 ans, joyeuse, séduisante, pleine de vie, malgré l’omniprésence d’une mère détestable, totalement toxique, Elaine Manille. Elle rencontre par hasard Joris Quertier, un surfeur de 3 ans son aînée. Une jeune homme taiseux qui révèle discrètement des traces sur ses bras, stigmates d’une tentative de fuite éternelle. Lui, son problème, c’est son père violent, alcoolique, qui n’a jamais montré le moindre sentiment envers son fils. Ce point commun est peut-être ce qui les a rapprochés, tous les deux.

Couple d’un soir, de plusieurs, sans promesse de lendemain pour autant. Lyla tombe enceinte de ce garçon qui n’a aucune intention de la revoir. Il est trop tard pour l’IVG. Face au désespoir de se retrouver seule à élever un bébé et à la furie de sa mère, Lyla prend une décision. C’est l’accouchement sous X. Tant d’années après, cet événement continue de la hanter. Elle a perdu son innocence, son aura.

Depuis dix-sept ans, j’ai l’impression d’avoir commis un acte abominable dont rien ne me sauvera. La réalité est ce que l’on ressent ; tout le reste n’est que psychanalyse. (p.320)

J’ai tellement aimé ce roman que je vais tenter d’être concise en revenant sur les éléments qui m’ont plu.

Un mot pourrait résumer cette histoire, je pense. C’est le manque. Le manque de soutien lors d’une douloureuse épreuve. Le manque de sentiments dans une relation à sens unique. Le manque d’une mère, d’épaules sur lesquelles pleurer. Le manque du bébé qu’on commençait déjà à aimer. L’auteure exploite ce thème avec une délicatesse infinie. L’analyse du manque à travers ces épreuves de la vie qui marquent à jamais et qui continuent à hanter, tel un fantôme.

Les personnages sont particulièrement convaincants. Lyla est une femme qui a perdu son innocence à seulement 17 ans, et qui vit en marge de la société, dans sa triste bulle, telle une âme en peine. Je l’ai par ailleurs trouvé très forte, car elle garde la tête haute et se fout pas mal de ce que l’on peut penser d’elle. Confronter la Lyla d’aujourd’hui à celle de 17 ans juste avant ce mois d’août 1999 a permis de se rendre compte à quel point elle a perdu de cette fraîcheur.

Par ailleurs, c’est la première fois que je lis Delphine Bertholon à travers un regard masculin. Puisque ce roman est partagé entre les propos de Lyla et ceux de Joris. J’ai été agréablement surprise de constater à quel point elle arrive à se mettre dans la tête de l’homme. Elle fait ressurgir d’autres formes de pensées, mais elles aussi focalisées sur l’abandon et le regret. Ce Joris m’a émue.

Il y a aussi un vrai suspens dans ce roman, une attente de réponses pour le lecteur. Il est impossible de s’ennuyer tellement l’auteure exploite ses personnages de la façon la plus totale, ainsi que les thèmes qu’elles a choisis : la maternité, l’accouchement sous x, la jeunesse, la passion, la parentalité, l’abandon. Tout est très justement tissé.

Delphine Bertholon innove avec ce roman, je trouve. Elle nous montre une face peut-être plus douce, une part d’elle-même qu’elle a accepté de dévoiler à son lectorat chéri, avec des sujets qui lui sont chers. A mon sens, c’est aussi son roman le plus abouti, pour les raisons évoquées plus haut.

C’est un grand coup de coeur pour ce roman, évidement! Il s’agit d’une auteure dont j’achète les livres les yeux fermés. Avec celui-ci, j’ai profité de chaque mot, beaucoup de passages sont d’ailleurs notés. Car l’écriture de Delphine sonne vrai. Elle me touche particulièrement.

Delphine Bertholon, « Coeur-Naufrage », Éditions JC Lattès, 2017, 409 pages

« Hugo de la nuit » de Bertrand Santini

Hélène et Romain vivent avec leur fils unique Hugo, âgé de 12 ans, au domaine de Monliard. Une somptueuse bâtisse perchée en haut d’un cimetière, qui fait bon nombre d’envieux. Et pour cause, une source de pétrole vient d’être observée, traversant leur domaine. Qui dit pétrole, dit argent et la famille devient de plus en plus victime d’actes de vandalisme. Ils savent que les villageois jaloux de leur situation et de leur maison sont nombreux. La seule lueur d’espoir qui anime encore Romain est cette découverte qu’il fait un soir d’été : le botaniste reconnaît la « Sipo Matadore« , une fleur très rare, ayant été exploitée il y a bien des années. Si cette présence se confirme, le domaine de Monliard sera classé en zone protégée et la famille pourra continuer à y vivre en toute tranquillité. Malheureusement, la nuit qui suit cette découverte fantastique tourne au drame, avec une affreuse agression touchant la petite famille.

Je ne peux en dire plus sur cette histoire, tant elle révèle des surprises et des mystères. Bertrand Santini, que je ne connaissais pas du tout, a écrit ce roman sous la forme d’un conte fantastique, à l’univers très original et aux multiples facettes. Plusieurs émotions surgissent à cette lecture, de la tristesse au début, beaucoup de sympathie pour tous les personnages haut en couleurs que l’auteur met en scène, de l’injustice également. On ne sait jamais vraiment ce qui est vrai, ce qui est faux. C’est extrêmement bien tourné! J’ai vraiment été absorbée par cette ambiance nocturne enveloppante et mystérieuse.

L’auteur joue aussi sur un humour particulier, noir, parfois dérangeant car il touche au sacré et à la mort. Certaines scènes sont néanmoins tordantes! La mise en scène est soignée, rendant l’histoire très visuelle. On arrive aisément, malgré la fantaisie, de s’immerger dans cet environnement si particulier.

C’est vraiment un roman qui me restera longtemps en mémoire, tellement il a joué avec mes émotions d’une part, et d’autre part, pour son originalité, son côté féérique, magique.

Pour appréhender certains romans, il faut être curieux et faire confiance aux lecteurs et lectrices qui nous ont précédés. C’est exactement ce qu’il se passe avec ce roman, et le résultat est très très plaisant! Et puis, je l’avoue, cette splendide couverture a joué aussi!

Bertrand Santini, « Hugo de la nuit », Éditions Grasset Jeunesse, 2016, 224 pages

« J’ai longtemps eu peur de la nuit » de Yasmine Ghata

Après ma lecture de « Petit pays« , plusieurs m’ont donné envie de poursuivre sur le thème du génocide rwandais avec ce roman sorti en même temps que celui de Gaël Faye et, par ailleurs, un peu moins exposé.

J’ai vraiment beaucoup aimé le point d’accroche de cette histoire : Suzanne anime des ateliers écriture dans les écoles, et au lancement de l’un d’eux, elle décide d’inviter ses élèves à s’exprimer autour d’un thème bien précis : « l’objet de famille« . Il fallait qu’ils trouvent un objet qui a du vécu, qui a traversés des générations, qui est important à leurs yeux ainsi que pour leur famille. Dès la première rencontre, Suzanne est attirée par un jeune garçon noir plutôt taiseux au fond de sa classe. Elle SENT qu’il a quelque chose à raconter, que le besoin de s’ouvrir est très fort. Mais elle devine aussi qu’il faudra du temps, de la patience et beaucoup de douceur.

C’est donc à travers le thème de la transmission, du témoignage, que Yasmine Ghata aborde le terrible sujet de la guerre. Développer cette approche en utilisant l’objet comme déclencheur de souvenirs était très intéressant. Personnellement, j’aime me raconter les événements passés autour d’un objet, d’une photo. Ils gardent une trace de celles et ceux qui nous ont été si chers. Comme s’ils avaient incorporé en eux une trace indélébile de leur passage sur terre. Ces objets sont aussi remplis d’amour, l’amour que l’on continue de porter à nos regrettés disparus.

Le jeune garçon qui est au centre du roman et qui va raconter son histoire, c’est Arsène. Il a 8 ans seulement lorsque la guerre éclate. Issu d’une grande fratrie, il sera pourtant le seul à s’en échapper. Sa grand-mère l’a en effet poussé à la fuite, en se cachant dans une valise. Cette valise, bien plus qu’une compagne de route, permettra sa survie. C’est celle-ci, précisément, qu’il présente à Suzanne, le jour de l’atelier d’écriture. La sortir de son armoire est déjà un exploit en soi. Comme pour marquer une scission entre sa vie d’avant et celle à Paris, il ne l’a plus ressortie. Mais elle a encore quelque chose à lui offrir, cette valise. La possibilité d’enfin parler pour, peut-être, tourner la page. Digérer ce mal qui continue de le ronger, malgré tout, inconsciemment sans doute. Faire sortir les mots qui brûlent, tenter de transmettre les images qui cognent dans sa tête. Il est heureux là en France. Un couple aimant et protecteur de parisiens l’ont adopté, après avoir été secouru par les casques bleus à moitié conscient, après de longues journées à errer sur ses anciennes terres ensanglantées. Mais il saisit pourtant cette opportunité pour ouvrir son coeur et faire parler sa mémoire.

Tu as peur d’ouvrir cette valise, peur de poser ton regard sur les ténèbres qu’elle renferme. Pur toi, elle loge un cadavre : celui de ton enfance pillée, en lambeaux. (p.24)

Arsène va trouver auprès de Suzanne une alliée et une oreille pour écouter son courageux parcours. Toujours à huis-clos cependant. Comme lorsque l’on confie un secret. De con côté à elle, peut-être est-ce parce qu’elle garde au fond d’elle des souvenirs qui font mal, que Suzanne se sent d’emblée proche du jeune élève?

Même s’ils se différencient en de nombreux points et particulièrement au niveau du style d’écriture et du point d’accroche, je n’ai pu m’empêcher de comparer ces deux récents romans sur le génocide rwandays. Et j’ai été beaucoup plus émue par celui-ci, je l’avoue. J’ai suivi avec admiration le parcours relaté par Arsène. Subjuguée également par le courage dont il fait preuve pour survivre au drame. J’ai  également été attachée à Suzanne, qui a cette volonté d’accompagner son élève dans ce travail de reconstruction qu’elle provoque sans l’avoir prémédité, finalement.

Tu n’as jamais oublié son visage, ni même sa voix. Elle t’a sauvé la vie, tu es ici grâce à elle et tu n’as jamais cessé de croire qu’elle te protègerait encore. Tu as toujours senti son regard sur toi, ses yeux à peine entrouverts dotés de lourdes paupières. (p.151)

La distinction entre le récit d’Arsène et les moments présents est clairement établie grâce à une double narration, une fois en « tu » et une autre, extérieure. Si j’ai trouvé cette technique originale et judicieuse, elle m’a surtout permis d’entrer attentivement dans le témoignage si poignant du garçon. Le lecteur est directement intégré au récit, permettant de saisir la dureté du moment.

Un roman vraiment émouvant qui, en quelques pages, fait passer des larmes à l’espoir. Merci à Fanny pour ce prêt et cette très belle découverte, qui a écrit un très joli billet sur ce roman.

Yasmine Ghata, « J’ai longtemps eu peur de la nuit », Edition Robert Laffont, 2016, 156 pages

« Un jour il m’arrivera un truc extraordinaire » de Gilles Abier

Où se situe la frontière entre l’imaginaire et la réalité ? Est-ce qu’un jour, le premier peut s’immiscer dans le second? Et si on était le seul à s’en apercevoir?

Élias est un petit gars de 13 ans, mais il en paraît facilement 3-4 ans de moins. Avec son physique frêle et son teint blafard, on n’a qu’une envie : le surprotéger. Surtout sa maman, qui est tout le temps sur son dos, et s’inquiète pour un rien à son sujet. Mais Élias vit sa vie tranquille, entre l’école et ses deux meilleurs amis, Milo et Mathilde. Entre eux trois, c’est l’amitié, la vraie, qui règne. Ils sont solidaires, à l’écoute, aux petits soins l’un pour l’autre.

Depuis son plus jeune âge, Élias rêve jour et nuit, s’imagine atteindre tous les exploits du monde, s’invente des aventures extraordinaires. Pour en garder une trace, il les dessine dans un carnet qui ne le quitte jamais.

Un jour, tout à fait par hasard, Élias a le sentiment de pouvoir s’élever dans les airs, et se balader au-dessus des gens, à sa guise. Le lendemain, il remarque le début d’une transformation physique, les pieds, le nez, le visage, mais aussi, ressent des choses différentes : il est en train de devenir un corbeau. Mais lui seul s’aperçoit du changement, ça lui semble si réel pourtant… Quel mystère!

Mon cul, que c’est le café! C’est ce chat qui m’a effrayé. J’ai cru mourir sur place. Voilà pourquoi je refusais d’entrer dans la cuisine. C’est à cause de lui. De sa présence. Du danger qu’il représente. Élias, calme-toi! Ton imagination part en vrille. Non, ta crainte du chat n’a rien à voir avec les deux fois où tu as volé dans les airs. Quelle serait la relation, d’ailleurs? Arrête de psychoter. Tu n’es pas en train de devenir un oiseau!

J’ai dévoré ce roman qui me permet de découvrir tout le talent de Gilles Abier! A chaque chapitre, il arrive quelque chose à Élias, que ce soit une brèche avec un camarade de classe, un moment de complicité avec ses amis, les détails de sa transformation, … je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. Sans en dévoiler une seule miette car cette histoire est surprenante, la fin m’a laissée stoïque et remet tout en perspective. C’est très finement mené, c’est intelligent, rigolo, mais on se rend bien compte aussi que ce qui arrive au jeune héros n’est pas « normal ». On a envie d’avoir le fin mot de cette histoire invraisemblable!

Hormis son côté doux-rêveur, j’ai adoré le grand sens de l’humour et la répartie d’Élias. Il possède une personnalité réellement attachante, on a envie de le serrer très fort dans nos bras.

Par ailleurs, j’ai trouvé la narration parfaite avec l’emploi du « je ». Gilles Abier est un grand conteur! Il manie le suspens et le déroulement des faits avec habilité et cohérence. J’ai vraiment été embarquée dans ce récit dès les premières pages,  je l’ai trouvé original avec un petit côté attendrissant grâce aux personnages.

Une belle petite claque qui me donne très envie de lire d’autres titres du même auteur! Que me conseilleriez-vous??

Gilles Abier, « Un jour il m’arrivera un truc extraordinaire », Éditions La Joie de lire, Collection Encrage, 2016, 156 pages

« Ce que tient ta main droite t’appartient » de Pascal Manoukian

La vie est un goutte-à-goutte fragile. Elle s’égrène seconde par seconde. Un rien peut en arrêter le cours. (p.118)

Ils avaient tout pour être heureux et l’horreur s’est intercalée entre eux deux.

Karim et Charlotte se préparaient à devenir parents, vivaient chaque jour avec des papillons dans le ventre, se concentraient sur leurs projets. Et un soir, alors que Charlotte fête la vie avec ses deux meilleures amies à la terrasse du Zebu Blanc à Paris, Aurélien ouvre le feu et se ensuite fait exploser, emportant la douce jeune femme.

Le monde de Karim s’écroule, comment survivre face à ça? Comment retrouver des repères? Quelques jours seulement après les faits, il prend une décision : il part en Syrie, dans le fief de l’État islamique, pour savoir. Savoir comment ils font pour transformer à ce point des jeunes désabusés, pour arriver à commettre un tel acte. Comment ils arrivent à le faire en prônant le coran et la religion islamique. Car Karim est musulman. Et cette religion-là, celle utilisée par Daesh, ne correspond en rien à celle que ses parents lui ont inculquée.

Tout va très vite, un compte facebook, quelques contacts, et le voilà parti en Syrie, passant par Bruxelles et la Turquie. Il n’ira pas seul, Anthony, Sarah et leur petit Adam ainsi que Lila, jeune parisienne de 15 ans tout juste mariée à un gars là-bas par écrans interposés, sont aussi du « voyage ». Karim se fond dans la masse, avec beaucoup de mal. C’est l’incompréhension qui règne. Mais il espère obtenir les réponses à ses nombreuses questions, tout en sachant qu’il n’en sortira pas indemne. Son souhait ultime est de se retrouver face à celui qui a recruté Aurélien, l’assassin de sa Charlotte, un dénommé Abou Ziad. Il est l’un des principaux chefs du plus grand réseau terroriste au monde, dont la tête est estimée à plusieurs millions d’euros.

Avec son second roman, Pascal Manoukian expose la plus cruelle réalité de l’époque actuelle. Sans aucun filtre, il développe un sujet qu’il maîtrise et donne de la matière aux lecteurs-trices qui pourront peaufiner leur analyse de ce qui se passe actuellement. Il s’attarde notamment sur le mode de fonctionnement de Daesh. Ancien reporter de guerre, il revient ainsi sur la genèse de cet organisme terroriste basé uniquement sur la haine envers le modèle occidental. Que ce soit au sujet des stratégies prises par les plus grandes puissances au monde, dans leur quête de l’or noir notamment, ou des enjeux géopolitiques des conflits du Proche et Moyen-Orient, Il expose les faits tels qu’ils se sont déroulés, assez objectivement, et sans tabou.

Le texte est basé sur de nombreux retours en arrière, qui expliquent pourquoi les choses sont ainsi aujourd’hui. C’est très intéressant, par exemple, lorsqu’il explique, par la voix de ses personnages, pourquoi Molenbeek a la mauvaise réputation qu’on lui connaît. Ou encore, pour quelles raisons les jeunes partent en Syrie.

Désormais, il n’est d’équité entre les confessions que devant la mort et les destructions. (p.219)

J’ai senti de sa part, une réelle volonté de remettre les pendules à l’heure, en ce qui concerne notamment la stigmatisation de la population musulmane. Il marque une vraie différence entre les discours des dirigeants de l’EI et ce que dit concrètement le coran. Dans le roman, on tombe à la fois sur des jeunes personnes qui ont subi un véritable lavage de cerveau et qui saisissent le coran pour justifier leurs actes, et d’autres qui ont pratiqué la religion musulmane et qui se rendent compte de la manipulation (comme Karim).

Autre élément que développe l’auteur est l’utilisation des réseaux sociaux comme outil de propagande et principal mode de recrutement des candidats au djihad. Il le fait dans le détail puisque son personnage principal est à la base monteur de films, et qu’il va utiliser son expérience pour s’incruster encore plus finement au sein de l’organisme.

Il offre des clefs de compréhension, en remontant des années en arrière. En abordant le conflit syrien en particulier, il revient également sur les principaux génocides de ces dernières décennies. Bien que très intéressants, ce sont ces passages qui m’ont malheureusement paru les plus longs. Ce qui m’intéressait le plus était de suivre Karim. J’ai trouvé le style d’écriture plutôt froid, principalement accentué par toutes ces descriptions. Néanmoins, l’écriture est percutante et marque indéniablement les esprits.

C’est un roman très intéressant. Dur, violent, sans aucun doute. Mais ultra nécessaire. J’étais déjà renseignée sur le sujet et grâce à cette lecture, j’ai le sentiment d’avoir appris de nouveaux éléments. L’auteur éclaire le lecteur-trice sur la triste actualité, à travers un texte fort et des images qui marquent. Il tire également une sonnette d’alarme à nos concitoyens pour ne pas tomber dans la réponse trop facile du racisme. La haine ne peut pas se résoudre par la haine. (J’y ai d’ailleurs trouvé un écho au film de Lucas Belvaux récemment vu au cinéma, « Chez nous »).

Sans en dévoiler plus évidement, la fin à laquelle je ne m’attendais absolument pas, clôt à merveille ce parcours terrible d’un homme qui découvre la noirceur la plus totale de l’être humain. Une grosse claque! Je ne peux pas en parler en terme de coup de cœur, mais plutôt en gros coup de poing. C’est un livre qui m’a marquée, et qui me restera en mémoire pendant très longtemps.

Pascal Manoukian, « Ce que tient ta main droite t’appartient », Éditions Donc Quichotte, 2017, 286 pages