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« Le champ de bataille » de Jérôme Colin

Lorsque les enfants grandissent et entrent dans l’adolescence, c’est toute la famille qui se retrouve remuée. Les couches, les câlins, les découvertes, cèdent leur place aux cris, à l’insolence, aux conflits. Tout au long de ce roman, le narrateur, papa désemparé de 40 ans, raconte comment sa famille a basculé au fur et à mesure des nombreuses crises de son fils de 15 ans. Il explique parfois avec violence les nombreuses confrontations avec Paul, qu’il a beaucoup de mal à voir grandir. Paul est dur dans ses propos, n’a aucun respect pour son père, se moque de sa mère, fuit toute forme d’autorité, et son comportement s’en fait particulièrement ressentir à l’école où il risque gros.

Jérôme Colin décrit avec une certaine gravité ces conflits parents-ados, mais aussi la distance qui se creuse entre un homme et son épouse. La crise de la quarantaine? Il y a peut-être de ça, mais ce couple s’est finalement réfugié dans le silence, l’indifférence. Lui, se cache dans le cabinet de toilettes pour réfléchir, rêver, imaginer une autre vie. Elle, passe ses soirées dans leur fameux divan (quelle symbolique ce divan!) concentrée sur ses puzzles. Les journées passent et les mots se font de plus en plus rares.

Un véritable champ de bataille, voilà comme le nomme le narrateur. Ce chamboulement dans une vie de parent et de mari, qu’on n’arrive pas à contrôler. On assiste à la perte d’êtres chers, sans pouvoir intervenir.

Voilà plusieurs semaines que j’ai terminé ce livre, et j’en garde un souvenir très fort encore. C’est une histoire qui vous suit, qui vous fait réfléchir. Même si ce titre m’a remuée ou choquée à plusieurs moments, j’ai été plusieurs fois irritée par plusieurs choses. Tout d’abord, par la violence avec laquelle Paul s’adresse à ses parents, et le mutisme derrière lequel se cache son père. Il passe son temps à imaginer les paroles qu’il devrait lâcher, mais ne le fait pas. Le côté mystérieux et taiseux de sa femme Léa, m’a quelque peu ennuyée aussi. Pourquoi le narrateur est-il le seul à se préoccuper de la survie de leur couple? Toute la question de la quarantaine vécue par la femme est soulevé. Enfin, j’ai trouvé au texte quelques longueurs et répétitions. Le personnage central passe finalement son temps à espérer, à préparer des coups pour tenter de sauver sa famille, et le récit peut sembler stagner.

Ceci dit, l’ensemble est captivant, il prend aux tripes. Il marquera indéniablement les lecteurs qui se reconnaîtront sans doute dans certaines scènes. Ce que j’ai le plus apprécié, c’est que l’auteur développe chez le lecteur de nombreuses émotions fortes : la colère, la tristesse, … Puis, à la différence de son premier roman « Eviter les péages« , Jérôme Colin fait intervenir ici plusieurs personnages. Le style et l’ambiance générale de ce second roman sont sensiblement identiques  » Eviter les péages », on reste à peu près sur les mêmes sujets, mais « Le champ de bataille » est indéniablement plus percutant, plus profond et plus évocateur.

Un des sujets-phares également est l’enseignement. La façon dont le système actuel enferme nos enfants dans des cases, et isole ceux qui ne correspondent pas à la norme. Les « éléments perturbateurs », on s’en débarrasse au lieu de les aider, de chercher à comprendre ce signal d’alerte. C’est un sujet qui tient profondément à cœur l’auteur puisqu’il a réalisé plusieurs interviews dernièrement, qui ont créé un véritable buzz sur les réseaux sociaux.

Ce que j’ai le plus apprécié au final, c’est que cette histoire sonne vrai, c’est en ce sens, qu’elle est effrayante. La famille est l’un de mes thèmes préférés en littérature, et Jérôme Colin en parle, certes avec mélancolie, mais surtout avec cette vérité qui éclate au visage de ses lecteurs. Pour son troisième roman, je l’attendrais par contre dans un autre registre, même si celui exploité depuis le début de sa carrière d’écrivain, lui va comme un gant.

Jérôme Colin, « Le champ de bataille », Editions Allary, 2018, 240 pages

Une lecture dans le cadre du mois belge organisé par Anne

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« Les attachants » de Rachel Corenblit

C’était celle qui était en dernière position sur sa liste, mais c’est dans cette école qu’Emma a été envoyée. L’école des Acacias, située dans un quartier socialement moins aisé. Pas de bol, se dit-elle! Surtout que ses premières années en tant qu’enseignante n’ont pas été de tout repos.

Voilà que commence donc une nouvelle année scolaire. Nous allons la suivre de septembre à juin au gré de ses interrogations, de ses péripéties, de ses joies et des nombreux enjeux qui gravitent autour du métier d’enseignant. Il s’agit de l’histoire d’Emma (ou de Rachel Corenblit?) mais qui possède évidement une portée universelle.

Rachel Corenblit met le doigt, sans jamais entrer dans le pathos, sur le quotidien parfois terrible, de ces enfants qui vivent dans un environnement (très) modeste. Elle souligne l’insécurité de leur quotidien, l’ignorance de leurs parents, le manque d’amour qui est devenu si banal pour eux. Il en faut du courage, de nos jours, pour enseigner. Et l’auteure le démontre formidablement dans ce court roman. Il faut dire que le sujet, elle le maîtrise. Elle a elle-même enseigné pendant des années. Des témoignages comme ceux-là, elle doit en avoir à la pelle. Et c’est sans aucun doute tous ces souvenirs qui se sont ravivés lorsqu’elle a décidé d’écrire sur le sujet.

Écrire sur le métier d’enseignant n’est pas simple non plus. Il s’agit d’un métier tellement polyvalent, il faut s’armer de patience et de psychologie. Ne pas dépasser certaines limites, ne pas se montrer trop proche de ses élèves, laisser une juste distance aussi entre sa vie privée et tout ce qui se passe à l’école. Au final, Rachel Corenblit réussit à jongler avec tous ces éléments et dresse un portrait cohérent et juste de la jeune femme et enseignante débutante qu’est Emma. Sa vie privée est effleurée, son histoire avec Mathieu était à mon goût un peu limite, invraisemblable. Ce pan du roman aurait très bien pu être inexistant, ce n’est pas ça qui importe.

Si j’ai globalement aimé ce portrait, ainsi que le rythme et la structure du roman,  il m’a manqué quelque chose pour vraiment entrer dans la vie et dans la classe d’Emma. J’ai d’ailleurs eu plus d’affection pour son directeur Monsieur Aucalme. Placide, réfléchi, empathique mais pas trop, c’est un homme qui arrive à réguler Emma, parfois prise au dépourvu avec ses élèves.

« Les attachants » lance un message effrayant mais réel, politique aussi, avec la juste lueur d’espoir qui nous prouve que l’avenir du métier n’est pas encore en péril, et qu’il existe de bons enseignants motivés pour accompagner nos enfants dans la vie (et j’insiste sur le mot « accompagner » et non pas « éduquer »!).

Je suis déçue de ne pas avoir eu le coup de coeur de Fanny ou encore de Marie-Claude, mais ce roman m’a malgré tout fait vivre des émotions allant de la colère à un gros sentiment de révolte, en passant par la tristesse et le rire. Et c’est déjà très bien ! A lire, donc!

Rachel Corenblit, « Les attachants », Editions La brune au rouergue, 2017, 192 pages