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« Tout n’est pas perdu » de Wendy Walker

Après avoir découvert le très beau roman de Celeste Ng, j’ai enchaîné avec une autre publication de Sonatine, parue il y a quelques mois. Alors que le premier est plutôt lent, très psychologique et basé sur les non-dits au sein d’une famille, ce titre-ci offre beaucoup plus de suspens, de questionnements, de remises en doute, de la belle manipulation comme je l’apprécie dans ce genre de « page-turner ».

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Dans le village de Fairview situé dans le Connecticut, un fait divers atroce va bouleverser la quiétude habituelle des lieux, et ses habitants. Au moment où une soirée réunissait la plupart des jeunes de l’école de Fairview, Jenny Kramer, 16 ans, se faisait sauvagement violer dans le bois juste à côté du rendez-vous festif. Un événement écœurant, d’une violence sans nom, revu dans les moindres détails par le narrateur de l’histoire. Ce narrateur, il s’agit d’un psychiatre de Fairview, Alan Forrester, qui a très vite été chargé du dossier. Jenny a en effet survécu, physiquement en tout cas, à ce qui lui est arrivé, mais pour ce qui est du mental, rien ne peut effacer pareil acte. Et pourtant, très rapidement après son admission à l’hôpital, les médecins ont pris la décision, avec ses parents, de lui administrer un traitement qui est reconnu efficace pour supprimer complètement du cerveau le moindre souvenir d’un événement bouleversant, comme un viol. Mais quelques mois après cette intervention, et le retour à la maison de Jenny, le psychiatre est contacté car la jeune fille n’arrive évidement pas à passer au-dessus de ça. Tel que le conçoit le traitement, elle n’a en effet plus aucun souvenir du viol en lui-même, ni de son agresseur, ni des circonstances, etc, mais elle ressent des choses. Comme si son corps et son cerveau n’avaient su balayer définitivement les émotions liées à l’acte. Il s’agit donc là d’un traumatisme purement émotionnel, et non factuel, lié à quelque chose qu’elle ne peut se rappeler. Le lecteur est ainsi face à une jeune fille complètement désorientée, incomprise, seule avec ses « fantômes » qu’elle sent au fond d’elle. Le doigt est mis sur les limites du traitement, en ajoutant à cela un manque cruel de témoignages et d’indices qui accéléreraient indéniablement l’enquête. Forrester se lance donc dans ce travail de longue haleine pour ouvrir les tiroirs de la mémoire de Jenny et tenter de remettre, avec elle, les images, les odeurs et les sons de cette terrible soirée. En parallèle, il suit également les parents de la jeune fille, évidement marqués par ce qui lui arrive. Dans le cabinet du psychiatre, chaque protagoniste laisse s’échapper leurs propres démons, et jette le voile sur les failles d’une famille en apparence soudée. Difficile en effet de trouver sa place à la maison en ce moment, entre le besoin de régler ses comptes avec soi-même, et l’envie irrépressible de trouver le coupable, rendre justice, et tourner enfin la page.

Dans ce roman, ce qui frappe le lecteur dès les premières phrases, c’est le style narratif opté par l’auteure, que j’ai trouvé tout simplement fabuleux. Alan Forrester, le psychiatre, relate les faits et les séances qu’il réalise avec les Kramer, de façon presque objective et extérieure. Il décrit méthodiquement les mécanismes du cerveau humain et de la mémoire, en s’appuyant sur le cas de Jenny et d’anciens patients, comme s’il s’adressait à un enquêteur, ou plutôt, tel que je l’ai perçu, au lecteur. Je me suis dès lors immédiatement senti impliquée, et bien « dans » le récit. Passé cet aspect très « protocolaire » et médical du témoignage, ce médecin à la déontologie qui semble presque irréprochable va commencer, contre toutes attentes, à partager ses ressentis. Que les choses soient claires, j’ai adoré ce personnage! Mais je n’en dirai pas plus…

« Tout n’est pas perdu » est particulièrement efficace, et rempli les attentes du lecteur qui se tourne vers ce genre de littérature: c’est un incroyable « page-turner » au côté addictif très marqué – et marquant! L’intrigue, rythmée par les nombreux rebondissements et surprises, se dénoue de façon constante à chaque chapitre. Et le suspens reste à son comble jusqu’à la fin, laissant un lecteur à la limite de l’hystérie (je parle de moi ^^) une fois le livre refermé.

Autre élément fort apprécié, est la crédibilité de la méthode imaginée par Wendy Walker, de l’effacement des souvenirs, qui ne paraît finalement pas si farfelu que cela. Elle le précise d’ailleurs dans quelques notes à la fin du bouquin.

« Tout n’est pas perdu » m’a fait vivre des émotions incroyables, du stress, et surtout beaucoup d’empressement à poursuivre la lecture et connaître la suite de l’histoire. L’auteure fait preuve d’une grande maîtrise, d’inventivité et d’audace! Je suis ravie de son adaptation au cinéma qui est déjà au programme!

Wendy Walker, « Tout n’est pas perdu » (traduit par Fabrice Pointeau), Editions Sonatine, 2016, 352 pages.

« Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » de Celeste Ng

Je reviens aujourd’hui sur ma première lecture d’une publication Sonatine, qui fut une révélation! Non pas tellement le roman, même si je l’ai beaucoup apprécié, mais bien cette maison d’édition spécialiste des thrillers psychologiques. Cela faisait bien longtemps que j’avais goûté à ce genre littéraire, et j’avoue que ce roman m’a clairement permis de retrouver des sensations oubliées, l’énervement, l’addiction, la curiosité, la surprise… Depuis, je reste très attentive aux sorties de cette édition, et aux titres que je peux emprunter à la bibliothèque (par chance, ils sont nombreux!).

La famille Lee se réveille un matin, comme chaque matin, avec la routine qui s’installe rapidement pour les 5 membres qui la compose. Seule Lydia n’est pas encore descendue. Très vite, sa maman Marylin se rend compte qu’elle n’est pas à la maison. La panique s’installe. Lydia, une adolescente de 16 ans ne reviendra pas… Elle est retrouvée le lendemain au fond du lac juste à côté de son domicile, là où elle avait l’habitude, avec son frère et sa soeur, de passer du bon temps. C’est un véritable cauchemar qui s’empare des Lee, le coup de massue. Qu’a-t-il pu arriver à cette jeune fille, calme, réservée, sans problèmes apparents. Est-ce un assassinat? Un suicide? Y a-t-il eu des témoins? Pendant que la police mène l’enquête en toute discrétion, ses proches tentent de comprendre, de déceler le moindre indice en se remémorant les derniers jours de leur fille/sœur. Mais il est aussi essentiel que chacun commence à faire son deuil, de retrouver sa place au sein de cette tribu aujourd’hui accablée par la tristesse et surtout, par les interrogations.

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Pour ce premier roman, Celeste Ng fait preuve d’une remarquable maîtrise. C’est ce qui m’a le plus marquée dans cette passionnante lecture. Attention toutefois, il convient de préciser qu’il ne s’agit pas d’une enquête policière ni d’un polar, comme je l’avais compris avant d’entamer la lecture. Il s’agit davantage d’un portrait de famille où les pensées les plus intimes de chacun de ses membres sont passées en revue, analysées, décortiquées, et qui reviennent à la surface avec ce drame. Au fil des pages, ils révèlent leurs regrets, posent timidement des mots sur un mal-être qui sans le savoir s’est immiscé au plus profond d’eux-mêmes.

Il y a d’abord la question de l’immigration et du rejet des autres, extraordinairement dit par l’auteure. James Lee est en effet chinois, mais né aux Etats-Unis. Jamais il n’aura réussi à trouver sa place dans cette société des années 50′ où la différence est encore bannie. Il en sera de même pour ses enfants, même si tout est supposé avoir évolué. Les rires, les mesquineries, l’isolement dû à une couleur de peau différente, sont trop puissants pour d’aussi petites épaules. Il y a également la maman, Marylin, qui rêvait de devenir médecin, et sera forcée de mettre de côté son ambition à l’arrivée du premier bébé. Des blessures pour tous deux, qui restent à vif. Ensuite Hannah, qui, du haut de sa posture de cadette, n’est pas réellement écoutée et qui souffre en silence. Et enfin Nathan, l’aîné, tellement méfiant, de Jack, ce garçon qui s’est rapproché de sa sœur ces derniers mois, qui tente de faire sa propre enquête.

Ce mot essentiel : demain. Chaque jour, Lydia le chérissait. Demain je t’emmènerai au musée voir les os des dinosaures. Demain on apprendra des choses sur les autres. Demain on étudiera la Lune. Chaque soir une petite promesse arrachée à sa mère : qu’elle serait là le lendemain matin.

Et en échange, Lydia tenait sa propre promesse : elle faisait tout ce que sa mère demandait. (pp. 143-144)

Roman psychologique, donc, très lent, fait de feedback, de réflexions sur ce qui a cloché, un jour. Une parole, un cadeau, sans que l’on ne s’en rende compte, mais qui a pu heurter.

On est face à des personnages travaillés, qui ouvrent leur cœur au lecteur. Des voix ébranlées, qui passent des larmes aux cris de colère. Elles poursuivent, marquent. J’ai refermé ce roman ébahie par tant de justesse, et très touchée tellement il sonne vrai. Addictif, émouvant, une construction sans fausse note, où tout a son importance. Une belle découverte pour moi!

Celeste Ng, « Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » (traduit par Fabrice Pointeau), Editions Sonatine, 2016, 288 pages

« Les règles d’usage » de Joyce Maynard

Presque 15 ans jour pour jour, Joyce Maynard revient sur la plus grosse tragédie perpétrée sur le territoire américain. Les attentats du 11 septembre, ce sont plus de 3.000 victimes, et un visage en particulier : celui de la maman de Wendy, l’héroïne de ce roman, seulement âgée de 13 ans. Son monde s’écroule, ainsi que celui de Josh son beau-père et de son petit frère Louie, 3 ans. Au fur et à mesure que les jours passent, l’évidence apparaît, qu’ils ne peuvent évidemment envisager. Le père biologique de Wendy, Garret, décide alors de la reprendre chez lui en Californie. Un père absent durant toutes ces années, et qui tout d’un coup s’empare d’un rôle qu’il a du mal à apprivoiser. S’ajoutent à cette douloureuse épreuve, les doutes et interrogations que traversent les adolescents, les métamorphoses corporelles, tout cela si justement décrit par l’auteure (inspirée par ses enfants ados, dit-elle en début de livre). Loin de tout, Wendy réapprendra les « règles d’usage », manger, étudier, dormir… vivre. La musique et la littérature sont vus ici comme des pansements, des guides qui lui permettront d’avancer. Deux arts parmi lesquels elle enfuit son esprit pour y piocher tout ce qui pourra lui servir à sa propre évolution. Nombre de références ponctuent ce parcours et qui participent à la richesse du roman.livre_galerie_311

New-York n’existait plus, ni cette montagne de gravats haute de deux kilomètres, ni les avis de recherches placardés dans le métro, ni même Josh penché sur les albums de photos, ni Louie scotché devant la télévision qui n’était même plus allumée, ni le poids qui lui pesait sur la poitrine à la seule pensée de sa mère. La musique occupait tout son esprit, et pas seulement son esprit, mais son corps. Tout le reste avant peut-être changé, mais pas la musique. (pp.446-447)

Pour cette rentrée 2016, Joyce Maynard signe un roman délicat, dont j’ai sous-estimé la puissance émotionnelle – ce qui est loin d’être sa faute, je ne suis pas fan des histoires d’ados. Ce qui fait, à mes yeux, la réussite de ce nouveau titre est qu’elle arrive à rendre cette histoire lumineuse et optimiste, sur fond de tragédie et de la perte immense qu’est le décès d’un parent. On assiste à la lente mais sérieuse reconstruction de Wendy, cette fillette qui vient non seulement de perdre sa maman et qui doit, en plus, composer avec ce papa qu’elle ne connaît pas, dans un environnement qui lui est également totalement étranger.

Fait de nombreux retours en arrière, constitués de souvenirs que Wendy se remémore de sa maman, mais aussi avec Josh et son petit frère Louie, ce roman parle aussi de ces paroles qu’on a un jour eues envers des êtres chers, qui resteront gravées à jamais parce qu’on n’aura plus de seconde chance pour les rattraper. Maynard évoque ainsi douloureusement les regrets d’une gamine envers sa maman disparue, tout ce qu’elles ne pourront pas vivre ensemble, dont le poids l’enferme dans une carapace difficilement pénétrable.

Seuls le temps, et les rencontres, lui permettront de s’ouvrir à nouveau à ce monde qui n’est finalement pas si sombre que le laisse entendre l’actualité.

La vie était beaucoup plus simple avant, hein? dit Amelia. Tout est devenu trop compliqué.

Elle a probablement été toujours compliquée, répliqua Wendy. On ne le savait pas, c’est tout. (p.399)

Wendy est très émouvante, ainsi que tous ces seconds personnages qui l’entourent et qui ne lui veulent que du bien. Elle est dotée d’une impressionnante maturité et se servira au fil des mois de toutes ces nouvelles situations qu’elle vit, et qui sont à l’opposée de sa vie à New-York, pour sortir encore plus grande et incroyablement forte de ce deuil. J’ai également beaucoup aimé le personnage de Carolyn, la belle-mère de Wendy, cette femme un peu « à part », qui aime les cactus comme ses enfants et lit les lignes de la main, qui cherche timidement à s’approcher de Wendy pour lui offrir la présence féminine si importante pour une adolescente.

Ce sont des personnages qu’on a du mal à quitter, tellement on se sent bien parmi eux. A eux tous, se crée une force, une énergie, qui permet à chacun d’avancer dans ses propres tourments.

Un merveilleux roman sur la résilience, l’amour – fraternel, familial, amical – et la beauté des rencontres. Du grand et émouvant Joyce Maynard! Il sort ce 1er septembre.

Après « L’homme de la montagne« , et « Long week-end« , « Les règles d’usage » est clairement mon préféré.

Merci aux éditions Philippe Rey de m’avoir permis de lire ce roman en avant-première!

Joyce Maynard, « Les règles d’usage », (traduit par Isabelle D. Philippe), Editions Philippe Rey, 2016 (édité aux Etats-unis en 2003), 472 pages. 

« Sukkwan Island » de David Vann

C’est en revenant sur ses coups de cœur de 2015 que Moka m’a donné très envie de lire ce titre qui l’a complètement bouleversée. Comme j’avais envie, en plus, de découvrir les éditions Gallmeister, il n’en fallait pas plus pour me convaincre. Un roman justement trouvé à la bibliothèque!

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Une chose est certaine, cette histoire ne laisse pas indemne! C’est ce qui revenait le plus souvent dans les retours au sujet de « Sukkwan Island », le contrat a dès lors été rempli.

Jim Fenn propose à son fils de 13 ans, Roy, de passer un an sur une île au sud de l’Alaska. Perdu au milieu de rien, ce bout de terre représente l’endroit idéal pour Jim de se retrouver avec son garçon, qu’il connaît finalement bien mal. C’est aussi l’opportunité pour cet homme de couper radicalement avec sa vie qui ne le comble plus. On découvrira très vite que d’autres problèmes plus profonds et qui le minent au quotidien, ont été les déclencheurs de cette décision. Sur ce bout de terre, promesse d’un nouveau départ, Jim a tout vendu au profit d’une cabane, petite mais fonctionnelle. Le couple amerri en été, période la moins rude, pour se donner le temps de trouver ses marques. Il s’agit d’adopter un mode de vie aux antipodes de la leur, mais c’est bien là le but recherché par Jim. Roy est moins enthousiaste, mais il y voit une opportunité de se rapprocher de son père qu’il ne sent pas au top de sa forme. Les voilà seuls au monde, aucune possibilité de quitter Sukkwan Island, si ce n’est d’appeler un porte-avion via la radio, seul moyen de communication qui les relie au monde réel.

Ce « nature writing » est une immersion totale dans la nature sauvage, autant pour le lecteur que pour le couple. David Vann livre une description froide mais authentique d’un monde qui se laisse difficilement apprivoiser. La première partie de ce livre se charge de planter le décor et se focalise sur l’installation de Jim et Roy sur l’île. Je m’y suis plongée, méfiante, je l’avoue. Vann décrit l’organisation des ressources, la chasse, la pêche, les codes de survie, mais aussi les bruits de la forêt et une météo aléatoire. Le tout dans une atmosphère qu’on sent résolument tangible et dangereuse. Cela m’a semblé lent et plat. Mais je me suis vite rendu compte que le procédé était très judicieux, car il instaure petit à petit une tension, un poids. Divers événements vont noircir rapidement cette aventure. Cela commence par le massacre des provisions et du peu de matériel et confort que les habitants de la cabane possèdent, par un ours. Ou encore les problèmes personnels de Jim remontant à la surface en pleine nuit, à travers des pleurs désespérés, et qui inquiètent beaucoup Roy. Le suspens est omniprésent, sans pour autant laisser deviner un tel basculement.

Il cherchait une deuxième vie, un moyen de fuir son existence rangée mais ô combien tourmentée par ses problèmes avec les femmes notamment. Jim apprendra que la fuite n’est pas forcément la solution et que les démons nous rattrapent vite. Un retour à la vie sauvage en fait rêver plus d’un, mais à travers les mots de l’américain David Vann, elle prend un tournant tragique et profondément sombre. Dès le départ, on sent l’étouffement de ce huis-clos, renforcé par un manque total d’espace dans le texte. Un suspens palpable, mené avec talent et une économie de fioritures. C’est très bien mené, et le lecteur s’en retrouvera totalement bouleversé.

Un premier roman marquant et maîtrisé!

David Vann, « Sukkwan Island », Editions Gallmeister, 2010 (1ère édition : 2008, Folio 2012), 192 pages.

« Un membre permanent de la famille » de Russel Banks

C’est avec la sensation de quitter des personnes devenues familières, presque des proches, que je referme le recueil de nouvelles de Russel Banks. Les aventures de ces hommes et femmes qui, à travers les mots et l’ingéniosité de Russel Banks, prennent de sacrés virages, m’ont captivée. L’auteur américain joue avec son lecteur, en l’emmenant dans des situations parfois abracadabrantes, parfois malsaines. Un jeu auquel j’ai, avec joie, mordu à l’hameçon. C’est le cas par exemple de « Blue » où une femme, que j’ai trouvée attachante, se rend dans un garage de son quartier où elle compte bien s’offrir une voiture après avoir économisé durant des années. Le hasard, ou la malchance, fait qu’elle se retrouve coincée parmi les véhicules et c’est le début d’une longue et effrayante nuit… à la belle étoile donc.

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Dans ces histoires, il est surtout question des relations entre hommes et femmes, au sein d’une famille, ou d’un couple. Dans les toutes premières nouvelles, l’auteur revient plusieurs fois sur le thème de la séparation, du divorce en particulier, ou de la mort. Il est alors envisagé comme l’élément perturbateur venant casser une harmonie, ou au contraire, comme le coup de pouce vers un nouveau départ. Deux histoires de famille me reviennent particulièrement : « Un membre permanent de la famille », où il désigne la chienne de compagnie comme le ciment d’une famille en pleine division; et « Oiseaux de neige », ma préférée du recueil, mettant très adroitement en scène la perte de repères, et ensuite, l’évolution intérieure d’une dame dont le mari vient brusquement de décéder.

Qu’elles soient courtes ou plus longues, les nouvelles de Russel Banks marquent. Alors qu’elles ont paru chez certains lecteurs, inégales, j’ai pour ma part été très touchée par « Transplantation » par exemple, l’histoire la plus courte et ô combien happante. Celles où il a pris le temps de planter un décor, un passé, des personnages plus travaillés, sont tout aussi riches car il propose à chaque fois une « vraie » fin.

Sa force, c’est la concision, des personnages sympathiques dans leur mélancolie, et surtout, sa façon de maîtriser le déroulement des événements. Les effets de surprise sont souvent garantis. Le dernier élément à savourer sans retenue : une langue riche, sans fioritures, qui dénonce un modèle américain pseudo parfait, et teintée d’une pointe d’ironie que j’ai adorée.

Russel Banks, « Un membre permanent de la famille », traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan, Editions Actes Sud, 2015, 239 pages.

« Long week-end » de Joyce Maynard

Le lendemain du jour où nous avons ramené Franck à la maison – le jeudi précédent le long week-end du Labor Day – je me suis réveillé en ayant oublié qu’il était là. Je savais seulement qu’il y avait du nouveau dans notre vie. (p.64)

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C’est lors d’un passage au supermarché, où Adèle et Henry sont allés acheter des fournitures scolaires pour la rentrée prochaine de ce dernier, que Franck Chambers est entré dans leur vie. Blessé et en sang à plusieurs endroits, il leur demande de l’emmener hors de cet endroit. Où? Chez eux! C’est ainsi qu’Adèle et son fils se sont retrouvés à cacher un prisonnier dans leur maison, lors du long week-end du Labor Day, en cette fin d’été caniculaire de 1989.

Voilà le début de ce long week-end à trois, où après avoir laissé de côté une certaine méfiance à l’encontre de ce mystérieux invité, le couple mère-fils apprivoise ce changement de taille. Et c’est peu dire, puisque cette arrivée chamboulera leur quotidien devenu casanier à l’extrême. Comme c’était le cas dans « L’Homme de la montagne« , l’une des nombreuses ressemblances entre ces deux romans de Joyce Maynard, la jolie et encore jeune Adèle s’est coupée de toutes relations extérieures depuis son divorce. On apprendra par la suite les événements qui ont eu raison de sa joie de vivre et de son dynamisme. Sans oublier sa passion débordante pour la danse de salon. Si ce n’est pour jouer son rôle de maman qu’elle réussit à merveille, Adèle n’est plus l’ombre que d’elle-même. La venue de Franck, au-delà de la raison de leur rencontre, était sans doute le signe pour elle d’enfin tirer un trait sur le passé et de penser à son bonheur. Son fils, Henry, qui est le narrateur de cette histoire, sera lui aussi tourmenté par la présence d’un autre homme dans la maison. Le début d’une nouvelle vie pour ces trois personnages ébranlés que le destin a mis sur la même route en cette veille du Labor Day!

Une similitude au niveau des thèmes abordés, c’est d’abord ce qui m’a marquée avec cette nouvelle lecture (qui a suivi celle de « L’homme de la montagne« ), même si elles se différencient évidement de par le cadre, la temporalité et l’environnement. Un jeune narrateur une nouvelle fois, qui analyse à travers un regard encore naïf d’ado de 13 ans, ce que cette présence soudaine va changer dans sa vie calfeutrée avec sa maman. En parallèle, on retrouve les mêmes grands questionnements liés à l’âge : les filles, le sexe, sa place à l’école, l’avenir,… Une fois encore, Joyce Maynard dresse le portrait d’un ado à part, à l’intégration pénible, qui se réconforte dans cette relation hyper fusionnelle sans être véritablement saine, ni pour l’un ni pour l’autre. Au fil des années, c’est une solide clôture qu’ils ont installée autour de leur nid, que Franck va donc outrepasser.

J’ai beaucoup aimé la délicatesse que l’auteure a employée pour amener Franck a gagner la confiance d’Adèle et de Henry. Franck, malgré un passé de prisonnier, cache en-dessous de son étonnante carapace, une âme généreuse. C’est un livre qui ne se lâche pas, tant le lecteur est plongé dans ce huis-clos passionnant. Il soulève la question de la seconde chance, transversale à la vie de nos trois personnages. Comment une vie peut-elle changer si radicalement, et se retrouver aussitôt remplie d’amour, d’entraide et de partage, en 48h?

J’ai aussi trouvé ce roman très visuel, m’imaginant clairement les scènes, le physique des personnages, ressentant également la tension constamment palpable, surtout en dernière partie. Il y a bien la petite dérive romantique qui ne m’a pas semblé essentielle dans cette histoire, ou qui aurait pu, selon moi, être un tout petit peu plus suggérée. Mais dans l’ensemble, c’est un titre qui fait du bien. Il invite à passer outre les apparences et à creuser un peu plus vers ce qui se cache vraiment au fond des gens.

Joyce Maynard, « Long week-end », traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Adelstain, Editions Philippe Rey, 2010 (10/18, 2011), 286 pages.

Ma seconde participation au mois américain de Titine, avec une auteure qui marquera profondément ce mois de septembre.

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« L’homme de la montagne » de Joyce Maynard

Avec ce titre, Joyce Maynard nous plonge dans le quotidien très ordinaire de deux jeunes soeurs, vivant en Californie du nord, non loin du célèbre Golden Gate  Bridge, dans un quartier au nom absolument lumineux « La cité de la splendeur matinale ». Patty 11 ans et Rachel, la narratrice, 13 ans, sont deux sœurs fusionnelles, qui passent toutes leurs journées ensemble, se partageant leurs rêves, leurs espoirs, et dotées d’un imaginaire particulièrement débordant. Livrées à elles-même depuis le divorce de leurs parents qui les a assez ébranlées, elles passent leurs journées au pied de la montagne située derrière leur jardin. Avec une maman déprimée, qui reste enfermée dans sa chambre avec pour seuls compagnons des bouquins, et un papa fort pris professionnellement, elles passent leur temps à réécrire les vies de ces hommes et femmes vivant dans le même quartier ou à s’imaginer de folles aventures. Espiègles, et téméraires, elles apprécient inventer des scènes dignes des plus grands films policiers. A travers ces jeux, les fillettes cherchent à ressembler à leur papa, pour lequel elles vouent une admiration et un amour incommensurable, le séduisant inspecteur de police et étoile montante de la brigade locale, Anthony Torricelli. Durant l’été 1979 où les habitants de ce paisible quartier vaquent à leurs occupations, plusieurs meurtres de jeunes filles le plongeront dans la peur et la tourmente. Près de 30 ans plus tard, Rachel, devenue écrivain, revient sur cette période qui bouleversa à bien des égards la pré-ado qu’elle était, en quête d’identité et de repères.

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Ce titre m’a permis de découvrir le talent de cette auteure américaine : autant dire que je suis carrément tombée sous le charme de sa plume! Une finesse qui semble si naturelle pour décrire les tourments des pré-ados. Elle explore dans ce roman bon nombre de thèmes touchant à la famille évidemment, mais aussi à la fillette en passe de devenir jeune fille. C’est avec une grande empathie, beaucoup de délicatesse et surtout une grande justesse qu’elle nous replonge dans cette période loin d’être évidente à traverser.

Elle possède également ce que je définis comme une écriture simple et un style fluide pour planter un décor, une ambiance, une situation. J’ai été littéralement happée! On entre dans un environnement qui nous semble familier et qui nous parle, nous touche surtout. Ici, c’est le portrait d’une famille dont chaque membre a été touché par le divorce. Les personnages ne sont pas tout à fait lisses, nous paraissant d’autant plus vrais. On ne peut que se mettre à la place de cette maman déprimée qui a beaucoup de mal à passer le cap de la séparation, laissant ses petites filles en pleine nature. Le père qui tente de se reconstruire dans une autre histoire d’amour, tout en gardant intact cette si belle relation qui l’unit à ses filles. Et puis Patty et Rachel, les deux lumières de ce roman, qui se posent quantité de questions sur la vie, l’avenir, les garçons, le sexe et qui, se sentant différentes des autres jeunes de leur âge, cherchent continuellement la petite dose de fantaisie dans un monde bien à elles.

Si je m’attendais à un rythme plus soutenu dès le début du roman, l’affaire policière étant un prétexte à la mise en évidence de ces portraits décrits, j’ai adoré la seconde et la troisième partie où la Rachel adulte prend la parole pour revenir sur les événements de 1979 et les conséquences sur sa vie.

La relation unissant les deux fillettes est évidemment la plus grande réussite de ce roman, présentée avec autant de tendresse que de sincérité par Joyce Maynard (fortement influencée par ses ados, paraît-il). Des situations qui nous renvoient à des souvenirs personnels et des questionnements que nous avons tous eus: l’obsession sexuelle, la découverte de l’autre, le changement corporel féminin…

Roman d’initiation, psychologique, brossant les thèmes de la famille, de l’adolescence, le tout, sur fond d’enquête policière. La bande-son qui est omniprésente dans ce roman, si fidèle à la période décrite, est le dernier détail pour nous imprégner totalement de l’ambiance.

Un livre terminé en apnée, avec déjà la nostalgie de l’avoir terminé. Bref, un délice!

ps: j’ai lu, la même semaine, « Long week-end » de Joyce Maynard, sur lequel je reviens très vite!

Joyce Maynard, « L’homme de la montagne » (traduit de l’anglais (américain) par Françoise Adelstain), Editions Philippe Rey 2014 (10/18, 2015), 319 pages.

Une participation, sans préméditation, au mois américain de Titine!

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