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« Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » de Celeste Ng

Je reviens aujourd’hui sur ma première lecture d’une publication Sonatine, qui fut une révélation! Non pas tellement le roman, même si je l’ai beaucoup apprécié, mais bien cette maison d’édition spécialiste des thrillers psychologiques. Cela faisait bien longtemps que j’avais goûté à ce genre littéraire, et j’avoue que ce roman m’a clairement permis de retrouver des sensations oubliées, l’énervement, l’addiction, la curiosité, la surprise… Depuis, je reste très attentive aux sorties de cette édition, et aux titres que je peux emprunter à la bibliothèque (par chance, ils sont nombreux!).

La famille Lee se réveille un matin, comme chaque matin, avec la routine qui s’installe rapidement pour les 5 membres qui la compose. Seule Lydia n’est pas encore descendue. Très vite, sa maman Marylin se rend compte qu’elle n’est pas à la maison. La panique s’installe. Lydia, une adolescente de 16 ans ne reviendra pas… Elle est retrouvée le lendemain au fond du lac juste à côté de son domicile, là où elle avait l’habitude, avec son frère et sa soeur, de passer du bon temps. C’est un véritable cauchemar qui s’empare des Lee, le coup de massue. Qu’a-t-il pu arriver à cette jeune fille, calme, réservée, sans problèmes apparents. Est-ce un assassinat? Un suicide? Y a-t-il eu des témoins? Pendant que la police mène l’enquête en toute discrétion, ses proches tentent de comprendre, de déceler le moindre indice en se remémorant les derniers jours de leur fille/sœur. Mais il est aussi essentiel que chacun commence à faire son deuil, de retrouver sa place au sein de cette tribu aujourd’hui accablée par la tristesse et surtout, par les interrogations.

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Pour ce premier roman, Celeste Ng fait preuve d’une remarquable maîtrise. C’est ce qui m’a le plus marquée dans cette passionnante lecture. Attention toutefois, il convient de préciser qu’il ne s’agit pas d’une enquête policière ni d’un polar, comme je l’avais compris avant d’entamer la lecture. Il s’agit davantage d’un portrait de famille où les pensées les plus intimes de chacun de ses membres sont passées en revue, analysées, décortiquées, et qui reviennent à la surface avec ce drame. Au fil des pages, ils révèlent leurs regrets, posent timidement des mots sur un mal-être qui sans le savoir s’est immiscé au plus profond d’eux-mêmes.

Il y a d’abord la question de l’immigration et du rejet des autres, extraordinairement dit par l’auteure. James Lee est en effet chinois, mais né aux Etats-Unis. Jamais il n’aura réussi à trouver sa place dans cette société des années 50′ où la différence est encore bannie. Il en sera de même pour ses enfants, même si tout est supposé avoir évolué. Les rires, les mesquineries, l’isolement dû à une couleur de peau différente, sont trop puissants pour d’aussi petites épaules. Il y a également la maman, Marylin, qui rêvait de devenir médecin, et sera forcée de mettre de côté son ambition à l’arrivée du premier bébé. Des blessures pour tous deux, qui restent à vif. Ensuite Hannah, qui, du haut de sa posture de cadette, n’est pas réellement écoutée et qui souffre en silence. Et enfin Nathan, l’aîné, tellement méfiant, de Jack, ce garçon qui s’est rapproché de sa sœur ces derniers mois, qui tente de faire sa propre enquête.

Ce mot essentiel : demain. Chaque jour, Lydia le chérissait. Demain je t’emmènerai au musée voir les os des dinosaures. Demain on apprendra des choses sur les autres. Demain on étudiera la Lune. Chaque soir une petite promesse arrachée à sa mère : qu’elle serait là le lendemain matin.

Et en échange, Lydia tenait sa propre promesse : elle faisait tout ce que sa mère demandait. (pp. 143-144)

Roman psychologique, donc, très lent, fait de feedback, de réflexions sur ce qui a cloché, un jour. Une parole, un cadeau, sans que l’on ne s’en rende compte, mais qui a pu heurter.

On est face à des personnages travaillés, qui ouvrent leur cœur au lecteur. Des voix ébranlées, qui passent des larmes aux cris de colère. Elles poursuivent, marquent. J’ai refermé ce roman ébahie par tant de justesse, et très touchée tellement il sonne vrai. Addictif, émouvant, une construction sans fausse note, où tout a son importance. Une belle découverte pour moi!

Celeste Ng, « Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » (traduit par Fabrice Pointeau), Editions Sonatine, 2016, 288 pages

« Les règles d’usage » de Joyce Maynard

Presque 15 ans jour pour jour, Joyce Maynard revient sur la plus grosse tragédie perpétrée sur le territoire américain. Les attentats du 11 septembre, ce sont plus de 3.000 victimes, et un visage en particulier : celui de la maman de Wendy, l’héroïne de ce roman, seulement âgée de 13 ans. Son monde s’écroule, ainsi que celui de Josh son beau-père et de son petit frère Louie, 3 ans. Au fur et à mesure que les jours passent, l’évidence apparaît, qu’ils ne peuvent évidemment envisager. Le père biologique de Wendy, Garret, décide alors de la reprendre chez lui en Californie. Un père absent durant toutes ces années, et qui tout d’un coup s’empare d’un rôle qu’il a du mal à apprivoiser. S’ajoutent à cette douloureuse épreuve, les doutes et interrogations que traversent les adolescents, les métamorphoses corporelles, tout cela si justement décrit par l’auteure (inspirée par ses enfants ados, dit-elle en début de livre). Loin de tout, Wendy réapprendra les « règles d’usage », manger, étudier, dormir… vivre. La musique et la littérature sont vus ici comme des pansements, des guides qui lui permettront d’avancer. Deux arts parmi lesquels elle enfuit son esprit pour y piocher tout ce qui pourra lui servir à sa propre évolution. Nombre de références ponctuent ce parcours et qui participent à la richesse du roman.livre_galerie_311

New-York n’existait plus, ni cette montagne de gravats haute de deux kilomètres, ni les avis de recherches placardés dans le métro, ni même Josh penché sur les albums de photos, ni Louie scotché devant la télévision qui n’était même plus allumée, ni le poids qui lui pesait sur la poitrine à la seule pensée de sa mère. La musique occupait tout son esprit, et pas seulement son esprit, mais son corps. Tout le reste avant peut-être changé, mais pas la musique. (pp.446-447)

Pour cette rentrée 2016, Joyce Maynard signe un roman délicat, dont j’ai sous-estimé la puissance émotionnelle – ce qui est loin d’être sa faute, je ne suis pas fan des histoires d’ados. Ce qui fait, à mes yeux, la réussite de ce nouveau titre est qu’elle arrive à rendre cette histoire lumineuse et optimiste, sur fond de tragédie et de la perte immense qu’est le décès d’un parent. On assiste à la lente mais sérieuse reconstruction de Wendy, cette fillette qui vient non seulement de perdre sa maman et qui doit, en plus, composer avec ce papa qu’elle ne connaît pas, dans un environnement qui lui est également totalement étranger.

Fait de nombreux retours en arrière, constitués de souvenirs que Wendy se remémore de sa maman, mais aussi avec Josh et son petit frère Louie, ce roman parle aussi de ces paroles qu’on a un jour eues envers des êtres chers, qui resteront gravées à jamais parce qu’on n’aura plus de seconde chance pour les rattraper. Maynard évoque ainsi douloureusement les regrets d’une gamine envers sa maman disparue, tout ce qu’elles ne pourront pas vivre ensemble, dont le poids l’enferme dans une carapace difficilement pénétrable.

Seuls le temps, et les rencontres, lui permettront de s’ouvrir à nouveau à ce monde qui n’est finalement pas si sombre que le laisse entendre l’actualité.

La vie était beaucoup plus simple avant, hein? dit Amelia. Tout est devenu trop compliqué.

Elle a probablement été toujours compliquée, répliqua Wendy. On ne le savait pas, c’est tout. (p.399)

Wendy est très émouvante, ainsi que tous ces seconds personnages qui l’entourent et qui ne lui veulent que du bien. Elle est dotée d’une impressionnante maturité et se servira au fil des mois de toutes ces nouvelles situations qu’elle vit, et qui sont à l’opposée de sa vie à New-York, pour sortir encore plus grande et incroyablement forte de ce deuil. J’ai également beaucoup aimé le personnage de Carolyn, la belle-mère de Wendy, cette femme un peu « à part », qui aime les cactus comme ses enfants et lit les lignes de la main, qui cherche timidement à s’approcher de Wendy pour lui offrir la présence féminine si importante pour une adolescente.

Ce sont des personnages qu’on a du mal à quitter, tellement on se sent bien parmi eux. A eux tous, se crée une force, une énergie, qui permet à chacun d’avancer dans ses propres tourments.

Un merveilleux roman sur la résilience, l’amour – fraternel, familial, amical – et la beauté des rencontres. Du grand et émouvant Joyce Maynard! Il sort ce 1er septembre.

Après « L’homme de la montagne« , et « Long week-end« , « Les règles d’usage » est clairement mon préféré.

Merci aux éditions Philippe Rey de m’avoir permis de lire ce roman en avant-première!

Joyce Maynard, « Les règles d’usage », (traduit par Isabelle D. Philippe), Editions Philippe Rey, 2016 (édité aux Etats-unis en 2003), 472 pages. 

« Sukkwan Island » de David Vann

C’est en revenant sur ses coups de cœur de 2015 que Moka m’a donné très envie de lire ce titre qui l’a complètement bouleversée. Comme j’avais envie, en plus, de découvrir les éditions Gallmeister, il n’en fallait pas plus pour me convaincre. Un roman justement trouvé à la bibliothèque!

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Une chose est certaine, cette histoire ne laisse pas indemne! C’est ce qui revenait le plus souvent dans les retours au sujet de « Sukkwan Island », le contrat a dès lors été rempli.

Jim Fenn propose à son fils de 13 ans, Roy, de passer un an sur une île au sud de l’Alaska. Perdu au milieu de rien, ce bout de terre représente l’endroit idéal pour Jim de se retrouver avec son garçon, qu’il connaît finalement bien mal. C’est aussi l’opportunité pour cet homme de couper radicalement avec sa vie qui ne le comble plus. On découvrira très vite que d’autres problèmes plus profonds et qui le minent au quotidien, ont été les déclencheurs de cette décision. Sur ce bout de terre, promesse d’un nouveau départ, Jim a tout vendu au profit d’une cabane, petite mais fonctionnelle. Le couple amerri en été, période la moins rude, pour se donner le temps de trouver ses marques. Il s’agit d’adopter un mode de vie aux antipodes de la leur, mais c’est bien là le but recherché par Jim. Roy est moins enthousiaste, mais il y voit une opportunité de se rapprocher de son père qu’il ne sent pas au top de sa forme. Les voilà seuls au monde, aucune possibilité de quitter Sukkwan Island, si ce n’est d’appeler un porte-avion via la radio, seul moyen de communication qui les relie au monde réel.

Ce « nature writing » est une immersion totale dans la nature sauvage, autant pour le lecteur que pour le couple. David Vann livre une description froide mais authentique d’un monde qui se laisse difficilement apprivoiser. La première partie de ce livre se charge de planter le décor et se focalise sur l’installation de Jim et Roy sur l’île. Je m’y suis plongée, méfiante, je l’avoue. Vann décrit l’organisation des ressources, la chasse, la pêche, les codes de survie, mais aussi les bruits de la forêt et une météo aléatoire. Le tout dans une atmosphère qu’on sent résolument tangible et dangereuse. Cela m’a semblé lent et plat. Mais je me suis vite rendu compte que le procédé était très judicieux, car il instaure petit à petit une tension, un poids. Divers événements vont noircir rapidement cette aventure. Cela commence par le massacre des provisions et du peu de matériel et confort que les habitants de la cabane possèdent, par un ours. Ou encore les problèmes personnels de Jim remontant à la surface en pleine nuit, à travers des pleurs désespérés, et qui inquiètent beaucoup Roy. Le suspens est omniprésent, sans pour autant laisser deviner un tel basculement.

Il cherchait une deuxième vie, un moyen de fuir son existence rangée mais ô combien tourmentée par ses problèmes avec les femmes notamment. Jim apprendra que la fuite n’est pas forcément la solution et que les démons nous rattrapent vite. Un retour à la vie sauvage en fait rêver plus d’un, mais à travers les mots de l’américain David Vann, elle prend un tournant tragique et profondément sombre. Dès le départ, on sent l’étouffement de ce huis-clos, renforcé par un manque total d’espace dans le texte. Un suspens palpable, mené avec talent et une économie de fioritures. C’est très bien mené, et le lecteur s’en retrouvera totalement bouleversé.

Un premier roman marquant et maîtrisé!

David Vann, « Sukkwan Island », Editions Gallmeister, 2010 (1ère édition : 2008, Folio 2012), 192 pages.

« Un membre permanent de la famille » de Russel Banks

C’est avec la sensation de quitter des personnes devenues familières, presque des proches, que je referme le recueil de nouvelles de Russel Banks. Les aventures de ces hommes et femmes qui, à travers les mots et l’ingéniosité de Russel Banks, prennent de sacrés virages, m’ont captivée. L’auteur américain joue avec son lecteur, en l’emmenant dans des situations parfois abracadabrantes, parfois malsaines. Un jeu auquel j’ai, avec joie, mordu à l’hameçon. C’est le cas par exemple de « Blue » où une femme, que j’ai trouvée attachante, se rend dans un garage de son quartier où elle compte bien s’offrir une voiture après avoir économisé durant des années. Le hasard, ou la malchance, fait qu’elle se retrouve coincée parmi les véhicules et c’est le début d’une longue et effrayante nuit… à la belle étoile donc.

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Dans ces histoires, il est surtout question des relations entre hommes et femmes, au sein d’une famille, ou d’un couple. Dans les toutes premières nouvelles, l’auteur revient plusieurs fois sur le thème de la séparation, du divorce en particulier, ou de la mort. Il est alors envisagé comme l’élément perturbateur venant casser une harmonie, ou au contraire, comme le coup de pouce vers un nouveau départ. Deux histoires de famille me reviennent particulièrement : « Un membre permanent de la famille », où il désigne la chienne de compagnie comme le ciment d’une famille en pleine division; et « Oiseaux de neige », ma préférée du recueil, mettant très adroitement en scène la perte de repères, et ensuite, l’évolution intérieure d’une dame dont le mari vient brusquement de décéder.

Qu’elles soient courtes ou plus longues, les nouvelles de Russel Banks marquent. Alors qu’elles ont paru chez certains lecteurs, inégales, j’ai pour ma part été très touchée par « Transplantation » par exemple, l’histoire la plus courte et ô combien happante. Celles où il a pris le temps de planter un décor, un passé, des personnages plus travaillés, sont tout aussi riches car il propose à chaque fois une « vraie » fin.

Sa force, c’est la concision, des personnages sympathiques dans leur mélancolie, et surtout, sa façon de maîtriser le déroulement des événements. Les effets de surprise sont souvent garantis. Le dernier élément à savourer sans retenue : une langue riche, sans fioritures, qui dénonce un modèle américain pseudo parfait, et teintée d’une pointe d’ironie que j’ai adorée.

Russel Banks, « Un membre permanent de la famille », traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan, Editions Actes Sud, 2015, 239 pages.

« Long week-end » de Joyce Maynard

Le lendemain du jour où nous avons ramené Franck à la maison – le jeudi précédent le long week-end du Labor Day – je me suis réveillé en ayant oublié qu’il était là. Je savais seulement qu’il y avait du nouveau dans notre vie. (p.64)

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C’est lors d’un passage au supermarché, où Adèle et Henry sont allés acheter des fournitures scolaires pour la rentrée prochaine de ce dernier, que Franck Chambers est entré dans leur vie. Blessé et en sang à plusieurs endroits, il leur demande de l’emmener hors de cet endroit. Où? Chez eux! C’est ainsi qu’Adèle et son fils se sont retrouvés à cacher un prisonnier dans leur maison, lors du long week-end du Labor Day, en cette fin d’été caniculaire de 1989.

Voilà le début de ce long week-end à trois, où après avoir laissé de côté une certaine méfiance à l’encontre de ce mystérieux invité, le couple mère-fils apprivoise ce changement de taille. Et c’est peu dire, puisque cette arrivée chamboulera leur quotidien devenu casanier à l’extrême. Comme c’était le cas dans « L’Homme de la montagne« , l’une des nombreuses ressemblances entre ces deux romans de Joyce Maynard, la jolie et encore jeune Adèle s’est coupée de toutes relations extérieures depuis son divorce. On apprendra par la suite les événements qui ont eu raison de sa joie de vivre et de son dynamisme. Sans oublier sa passion débordante pour la danse de salon. Si ce n’est pour jouer son rôle de maman qu’elle réussit à merveille, Adèle n’est plus l’ombre que d’elle-même. La venue de Franck, au-delà de la raison de leur rencontre, était sans doute le signe pour elle d’enfin tirer un trait sur le passé et de penser à son bonheur. Son fils, Henry, qui est le narrateur de cette histoire, sera lui aussi tourmenté par la présence d’un autre homme dans la maison. Le début d’une nouvelle vie pour ces trois personnages ébranlés que le destin a mis sur la même route en cette veille du Labor Day!

Une similitude au niveau des thèmes abordés, c’est d’abord ce qui m’a marquée avec cette nouvelle lecture (qui a suivi celle de « L’homme de la montagne« ), même si elles se différencient évidement de par le cadre, la temporalité et l’environnement. Un jeune narrateur une nouvelle fois, qui analyse à travers un regard encore naïf d’ado de 13 ans, ce que cette présence soudaine va changer dans sa vie calfeutrée avec sa maman. En parallèle, on retrouve les mêmes grands questionnements liés à l’âge : les filles, le sexe, sa place à l’école, l’avenir,… Une fois encore, Joyce Maynard dresse le portrait d’un ado à part, à l’intégration pénible, qui se réconforte dans cette relation hyper fusionnelle sans être véritablement saine, ni pour l’un ni pour l’autre. Au fil des années, c’est une solide clôture qu’ils ont installée autour de leur nid, que Franck va donc outrepasser.

J’ai beaucoup aimé la délicatesse que l’auteure a employée pour amener Franck a gagner la confiance d’Adèle et de Henry. Franck, malgré un passé de prisonnier, cache en-dessous de son étonnante carapace, une âme généreuse. C’est un livre qui ne se lâche pas, tant le lecteur est plongé dans ce huis-clos passionnant. Il soulève la question de la seconde chance, transversale à la vie de nos trois personnages. Comment une vie peut-elle changer si radicalement, et se retrouver aussitôt remplie d’amour, d’entraide et de partage, en 48h?

J’ai aussi trouvé ce roman très visuel, m’imaginant clairement les scènes, le physique des personnages, ressentant également la tension constamment palpable, surtout en dernière partie. Il y a bien la petite dérive romantique qui ne m’a pas semblé essentielle dans cette histoire, ou qui aurait pu, selon moi, être un tout petit peu plus suggérée. Mais dans l’ensemble, c’est un titre qui fait du bien. Il invite à passer outre les apparences et à creuser un peu plus vers ce qui se cache vraiment au fond des gens.

Joyce Maynard, « Long week-end », traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Adelstain, Editions Philippe Rey, 2010 (10/18, 2011), 286 pages.

Ma seconde participation au mois américain de Titine, avec une auteure qui marquera profondément ce mois de septembre.

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« L’homme de la montagne » de Joyce Maynard

Avec ce titre, Joyce Maynard nous plonge dans le quotidien très ordinaire de deux jeunes soeurs, vivant en Californie du nord, non loin du célèbre Golden Gate  Bridge, dans un quartier au nom absolument lumineux « La cité de la splendeur matinale ». Patty 11 ans et Rachel, la narratrice, 13 ans, sont deux sœurs fusionnelles, qui passent toutes leurs journées ensemble, se partageant leurs rêves, leurs espoirs, et dotées d’un imaginaire particulièrement débordant. Livrées à elles-même depuis le divorce de leurs parents qui les a assez ébranlées, elles passent leurs journées au pied de la montagne située derrière leur jardin. Avec une maman déprimée, qui reste enfermée dans sa chambre avec pour seuls compagnons des bouquins, et un papa fort pris professionnellement, elles passent leur temps à réécrire les vies de ces hommes et femmes vivant dans le même quartier ou à s’imaginer de folles aventures. Espiègles, et téméraires, elles apprécient inventer des scènes dignes des plus grands films policiers. A travers ces jeux, les fillettes cherchent à ressembler à leur papa, pour lequel elles vouent une admiration et un amour incommensurable, le séduisant inspecteur de police et étoile montante de la brigade locale, Anthony Torricelli. Durant l’été 1979 où les habitants de ce paisible quartier vaquent à leurs occupations, plusieurs meurtres de jeunes filles le plongeront dans la peur et la tourmente. Près de 30 ans plus tard, Rachel, devenue écrivain, revient sur cette période qui bouleversa à bien des égards la pré-ado qu’elle était, en quête d’identité et de repères.

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Ce titre m’a permis de découvrir le talent de cette auteure américaine : autant dire que je suis carrément tombée sous le charme de sa plume! Une finesse qui semble si naturelle pour décrire les tourments des pré-ados. Elle explore dans ce roman bon nombre de thèmes touchant à la famille évidemment, mais aussi à la fillette en passe de devenir jeune fille. C’est avec une grande empathie, beaucoup de délicatesse et surtout une grande justesse qu’elle nous replonge dans cette période loin d’être évidente à traverser.

Elle possède également ce que je définis comme une écriture simple et un style fluide pour planter un décor, une ambiance, une situation. J’ai été littéralement happée! On entre dans un environnement qui nous semble familier et qui nous parle, nous touche surtout. Ici, c’est le portrait d’une famille dont chaque membre a été touché par le divorce. Les personnages ne sont pas tout à fait lisses, nous paraissant d’autant plus vrais. On ne peut que se mettre à la place de cette maman déprimée qui a beaucoup de mal à passer le cap de la séparation, laissant ses petites filles en pleine nature. Le père qui tente de se reconstruire dans une autre histoire d’amour, tout en gardant intact cette si belle relation qui l’unit à ses filles. Et puis Patty et Rachel, les deux lumières de ce roman, qui se posent quantité de questions sur la vie, l’avenir, les garçons, le sexe et qui, se sentant différentes des autres jeunes de leur âge, cherchent continuellement la petite dose de fantaisie dans un monde bien à elles.

Si je m’attendais à un rythme plus soutenu dès le début du roman, l’affaire policière étant un prétexte à la mise en évidence de ces portraits décrits, j’ai adoré la seconde et la troisième partie où la Rachel adulte prend la parole pour revenir sur les événements de 1979 et les conséquences sur sa vie.

La relation unissant les deux fillettes est évidemment la plus grande réussite de ce roman, présentée avec autant de tendresse que de sincérité par Joyce Maynard (fortement influencée par ses ados, paraît-il). Des situations qui nous renvoient à des souvenirs personnels et des questionnements que nous avons tous eus: l’obsession sexuelle, la découverte de l’autre, le changement corporel féminin…

Roman d’initiation, psychologique, brossant les thèmes de la famille, de l’adolescence, le tout, sur fond d’enquête policière. La bande-son qui est omniprésente dans ce roman, si fidèle à la période décrite, est le dernier détail pour nous imprégner totalement de l’ambiance.

Un livre terminé en apnée, avec déjà la nostalgie de l’avoir terminé. Bref, un délice!

ps: j’ai lu, la même semaine, « Long week-end » de Joyce Maynard, sur lequel je reviens très vite!

Joyce Maynard, « L’homme de la montagne » (traduit de l’anglais (américain) par Françoise Adelstain), Editions Philippe Rey 2014 (10/18, 2015), 319 pages.

Une participation, sans préméditation, au mois américain de Titine!

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« Maine » de J. Courtney Sullivan

Sa maison dans le Maine était la seule chose qui différenciait sa vie de celle des autres. » (p.25 – Alice)

Les Kelleher retrouvent chaque été avec grande impatience la maison familiale du Maine, une superbe propriété au bord de l’océan, un havre de paix idéal pour se ressourcer. Mais depuis quelques temps, les relations n’étant plus ce qu’elles étaient, les enfants ont imaginé un planning très stricte pour se partager la propriété, chacun à leur tour, afin qu’aucun n’empiète sur la tranquillité de l’autre. Entre Alice, la mère, Kathleen, la fille, Clare, la seconde, Patrick, le fils et Ann Marie, la belle-fille, l’orage est toujours prêt à éclater à tout moment.

Ce roman, c’est surtout le portrait de 4 femmes, présentées tour à tour au travers de nombreux retours dans le passé et de moments marquants de leur vie. On y découvre leurs joies, leurs regrets, ce qui fait leur fierté aujourd’hui, et ce qui restera pour toujours de profondes blessures.

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Il y a Alice, la doyenne de 84 ans, loin d’être tendre avec ses enfants, qui a souffert, pour cause, toute sa vie du rôle – forcé- de « mère de famille » alors que ce qui la faisait plutôt vibrer, c’était la possibilité de devenir une artiste libre. Malgré le respect qu’on lui doit et l’empathie suite à ses blessures passées, on ne peut aimer Alice dont les paroles sont des plus humiliantes. Kathleen, l’un de ses deux filles, la femme trompée, ancienne alcoolique, persévérante et déterminée, a refait sa vie avec un nouvel homme dans une ferme bio, très loin des siens. Maggy, la petite-fille (la fille de Kathleen), jeune trentenaire new-yorkaise attendrissante, est à l’aube d’un changement radical de vie : elle s’apprête à passer d’écrivain moderne, en plein dans une relation tumultueuse,  à un quotidien de mère célibataire. Les questions et les doutes l’assomment, sans compter sur le manque de soutien évident de la part de son entourage. Enfin, Ann Marie, la belle-soeur, est sans doute celle qui a, en apparence, l’existence la plus confortable et qui éblouit tout le monde de par sa réussite sociale. Une image beaucoup moins lisse qu’elle ne paraît, maquillée par les non-dits et un sourire éternellement forcé.

Les liens se tissent entre elles au fil des chapitres, que l’on découvre tendus. Deux hommes sont présents, en filigrane : Patrick, le frère de la tribu et le mari d’Ann Marie, ainsi que Daniel, le patriarche. Perçu comme la voix sage de la famille, le seul à vouloir maintenir une cohésion, c’est lui qui servait de trait d’union et de ciment. Son décès, survenu 10 ans plus tôt, a été l’événement qui a non seulement ébranlé chaque membre, mais qui a aussi sonné le début des hostilités et des séparations.

Dans cette fresque familiale, la tension est palpable et la confrontation est imminente. Plusieurs révélations survenant en dernière partie, lors d’une ultime rencontre dans la maison de vacances du Maine, seront le déclenchement d’autres vérités qui ne laisseront personne indemne.

J. Courtney Sullivan dépeint ici une famille typique américaine, mais encore fort ancrée dans ses origines irlandaise, où les clichés sont fidèles à l’image que l’on en a (en tout cas, de la mienne), sans être trop nombreux. L’auteure propose également une évolution intéressante de la société des années 50 à celle d’aujourd’hui, sur le rôle de la femme mais surtout sur la disparition des valeurs d’antan et un changement radical des habitudes de vie. C’est une esquisse moderne d’une famille dans laquelle on se reconnaît forcément.

Un roman d’une grande finesse, avec une galerie de personnalités tranchantes. Les pages se tournent rapidement grâce à l’écriture très agréable de J. Courtney Sullivan et à l’envie irrépressible de découvrir la faille! Un ton et une ambiance qui m’ont happée et déconnectée, et qui m’invitent à lire d’autres romans de cette auteure.

J. Courtney Sullivan, « Maine », traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Camille Lavacourt, Editions rue Fromentin, 2013 (Le Livre de Poche, 2014), 450 pages.

 

« Retour à Little Wing » de Nickolas Butler

Nous étions unis par le sentiment d’être différents de notre milieu et aussi peut-être par un sentiment de supériorité par rapport à l’endroit qui nous avait formés. En même temps, nous en étions épris. Épris d’être les rois d’une petite ville, perchés sur ces tours abandonnées, dominant notre avenir, en quête de quelque chose – du bonheur peut-être, de l’amour ou de la gloire. » (p.88)

Deux thèmphotoes ont suffit à me guider vers ce choix de roman : l’amitié et la puissante attractivité du lieu de vie.

Revenir sur ses terres d’origine, ou plutôt dans le patelin de son enfance, et y voir jaillir les souvenirs d’antan est précisément au coeur de ce premier roman de l’américain Nickolas Butler. Little Wing, petite ville du Wisconsin ne fait rêver que les amateurs de calme, de simplicité et de verdure. Là-bas, les habitants ont su préserver les relations de voisinage et de proximité, ils apprécient se délecter des petites choses simples du quotidien, en toute modestie. Mais surtout ils profitent chaque jour de l’année du bonheur de travailler la terre et d’avoir pu garder ce rapport privilégié avec les joyaux que la nature leur offre. Ces gens-là sortent par tous les temps salir leurs mains, traire les vaches, humer l’herbe fraîche, sentir cet air particulier emplir leurs poumons, et regarder le soleil se coucher derrière les collines.

Cette sensation de liberté, celle de vivre à huis clos loin de la circulation, du bruit, du stress et de la modernité, je l’ai ressentie à chaque page du livre. C’est, en ce sens, un très bel hommage que réussit à nous offrir Nickolas Butler, aux petits coins perdus qui ne paient pas de mine et qui rendent les gens si heureux. Nous viennent alors à l’esprit et en permanence, un savoureux mélange de palettes de couleurs, d’odeurs et d’images liés à notre mémoire personnelle, pour ce charmant tableau que Butler nous fait découvrir à travers cette histoire d’amitié.

Quatre amis, aujourd’hui trentenaires, se retrouvent en effet dans ce village d’enfance de Little Wing, pour fêter le mariage de l’un d’eux. Après avoir fait les 400 coups ensemble, certains se sont distancés pour se lancer dans une carrière de rockstar ou de courtier. D’autres ont opté pour les origines en reprenant l’exploitation agricole familiale. D’autres encore, y sont restés, bien malgré eux. C’est donc autour de cet événement que la bande se remémore leurs frasques de jeunesse. Mais Nickolas Butler ne fait pas que relater la douce et belle amitié qui dure qu’importe les années et l’éloignement géographique. Il ajoute une dimension réelle en faisant exploser les non-dits, les regrets et certaines blessures profondément enfouies. Car être amis, c’est accepter que les autres évoluent pendant qu’on fait du sur-place, c’est regarder le bonheur dans les yeux de certains alors que notre vie prend le mauvais virage, c’est écouter les reproches des uns et se remettre en question, c’est se laisser guider par l’expérience des autres pour avancer. Mais ce n’est certainement pas un long fleuve tranquille, et c’est ce que Butler nous démontre de façon subtile et tendre. Il nous interroge sur nos propres relations et nous aide à en faire le bilan.

C’est un roman qui aurait pu être banal, plat, presque ennuyant. Il ne se passe rien grand-chose, il s’agit d’une photographie de vies « ordinaires ».  Mais en donnant la parole tour à tour à ses personnages, l’auteur a donné du rythme et une dynamique. Car l’enjeu, lorsque l’on passe d’un homme à une femme, d’un friquet à un champion de rodéo, est de faire passer avec cohérence une personnalité, une façon de s’exprimer, une vision du monde. En alternant les narrateurs, je suis entrée dans des vies intimes fort différentes où s’expriment aussi bien les joies de la maternité, et de l’harmonie familiale, que les doutes existentiels et les blessures anciennes. Se tisse par ailleurs à travers ces voix, la complicité qui continue à les lier, parsemée d’anecdotes qui vous plongeront vous aussi dans des moments de nostalgie. Ces flash-back croisés à leur témoignage sur les faits du présent évitent toute lassitude. Aidée par une écriture facile et agréable, la lecture est particulièrement fluide.

J’ai succombé à ce premier roman très bien mené, sur une amitié cimentée par un lieu de souvenirs, à l’ambiance douce et fidèle à la région mise à l’honneur. Durant les 440 pages, j’ai été taraudée entre la curiosité et la ferveur de connaître vite-vite la suite, et la volonté de prendre le temps pour ne pas devoir quitter ces personnages. Un premier coup de plume auquel je donne la note de 16/20 dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire organisés par Price Minister.

Nickolas Butler, « Retour à Little Wing », Editions Autrement, 2014, 445 pages.

« L’Ecole des saveurs » d’Erica Bauermeister

Ce livre est un régal. L’un de ces livres qui traversent notre chemin tout à fait par hasard, qui nous tombent même dessus sans qu’on n’y ait pensé et qui vous font tellement de bien. A l’issue d’une telle lecture, on remercie presque le destin d’avoir eu l’occasion de le connaître tellement il vous a fait du bien! Non, non, je n’exagère pas! « L’École des saveurs » m’a fait passer un moment tellement dépaysant, rempli d’émotion, de beaux sentiments comme on en manque parfois (un peu, beaucoup…). Ce roman a éveillé mes sens évidement, avec un titre pareil : la vue, le goût, le toucher. Mais aussi et surtout toute une série de sentiments tellement humains, l’entraide, l’amour, l’espoir, la curiosité. Il rend non seulement hommage à la cuisine et à l’immense joie de la partager avec les autres, mais c’est aussi et surtout une fabuleuse ode aux rencontres humaines.

9782253134572Tout commence avec la petite Lilian qui cherche désespérément un moyen d’aider sa maman à surmonter le départ de son papa et qui s’est enfermée dans les livres pour survoler sa propre existence. C’est alors que Lilian fait ses premiers pas, seule, avec la cuisine. En touchant, maniant, cherchant, mélangeant, essayant, tout ce qui lui passe par les doigts, elle se découvre non seulement une passion, mais aussi la possible solution pour retrouver sa maman qui vit en autarcie parmi ses personnages fictifs et auteurs chétifs. Pour Lilian, proposer une assiette revient à aider la personne qui s’apprête à la déguster, à lui ouvrir les yeux. « A douze ans, Lilian avait acquis la conviction qu’un vrai cuisinier, un cuisinier qui sait lire avec les cœurs et les épices, pouvait prévoir les réactions avant la première bouchée et influencer le déroulement d’un repas ou d’une soirée« . Elle se lance alors un pari avec son amie Elizabeth, mais surtout avec elle-même: si elle arrive à sauver sa maman grâce à la cuisine, elle en fera toute sa vie.

C’est une Lilian trentenaire que l’on retrouve après ce prologue, qui a ouvert son restaurant, et qui s’apprête à organiser son premier cours de cuisine. Chaque chapitre va nous présenter tour à tour les étudiants de cette Ecole des saveurs. Un groupe fort bien sympathique, qui s’apprivoise, s’observe, s’entraide, et parmi lequel des liens vont se créer tout au long de cette année de cours. On vogue parmi les vies de ces gens ordinaires, qui s’échappent quelque instant de leur existence grâce à la cuisine et à la sympathie de Lilian. Le récit est évidement ponctué de recettes savoureuses, d’explications précises et intéressantes sur la façon de préparer par exemple des pâtes fraiches, un dîner de Thanksgiving peu classique, ou la « décapitation » d’un homard frais.

« Le chocolat pénétra dans la bouche de Helen et elle retrouva le goût comme dans son souvenir – comme s’il s’agissait d’une part d’elle-même plus profonde, plus riche, tout ce qu’elle avait de mystérieux, d’ardent, de triste et de passionné y étant étrangement réuni, échoué sur le rivage de son imagination« .

En plus de proposer des descriptions si réelles de la façon de profiter d’une saveur, Erica Bauermeister le fait avec une grande poésie, sans chichi. Ce qui rend son écriture plus proche de son lecteur, plus réelle. Je ne sais pas vous, mais sur moi, elle a eu  comme effet de me sentir proche des personnages, comme si je vivais en même temps qu’eux les cours de cuisine.

Ce roman est une hymne à la gourmandise, au partage, à la joie de passer du temps dans une cuisine qui n’est plus vue comme une simple pièce de travail. Celle de Lilian en tout cas devient le théâtre de rencontres improbables, anodines, qui font tellement de bien. Ce genre de rencontres qui se mettent en travers de notre chemin et qui nous permettent de voir, l’espace d’une soirée ou plus, la vie autrement. Une belle bouffée d’oxygène que j’ai, vous l’aurez compris, a-do-ré.

Auriez-vous d’autres titres de romans « culinaires » à me conseiller??