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« Le journal malgré lui de Henry K. Larsen » de Susin Nielsen

Vous le savez, quand on me dit qu’il faut que je découvre un-e auteur-e jeunesse, tous mes sens sont en alerte! C’est ainsi que par hasard, grâce à une photo publiée sur son instagram, Marie-Claude m’a glissé le nom de Susin Nielsen, qui est ni plus ni moins son auteure jeunesse préférée. Évidement, je lui ai fait confiance les yeux fermés!

Henry Larsen a connu il y a peu une grosse tragédie qui l’a touché, lui et sa famille. Une épreuve qui les ont poussés à quitter Port Salish pour Vancouver et à recommencer une nouvelle vie. Depuis ce douloureux événement, Henry voit Cecil, son psychologue, toutes les semaines. C’est lui-même qui lui a offert ce journal et lui a conseillé d’écrire ses pensées, le déroulement de ses journées, sa vie au collège, ses rêves, … tout ce qu’il n’arrive pas à exprimer oralement et qui doit sortir. Dans le nouvel appartement qu’il partage seul avec son papa, Henry va devoir trouver ses marques, mais aussi s’ouvrir aux nouvelles rencontres qui se mettent, tout naturellement sur son chemin. Dans leur immeuble, ils y croisent Karen Vargas, cette femme au maquillage bien trop vulgaire, M. Atapattu, leur sympathique voisin sri lankais qui passe ses journées soit devant les émissions de télé achat, soit à cuisiner du curry. Dans son nouveau bahut, Henry fera également des connaissances, notamment via le club de « Que le meilleur gagne » comme Farley ou Alberta.

Quel merveilleux roman jeunesse! Il réunit tous les ingrédients que je recherche et que j’apprécie dans le genre. Derrière la légèreté du quotidien de cet ado, se cache une terrible vérité, un événement qui continue de le hanter et qu’il doit apprendre à maîtriser. L’occasion donc pour l’auteure d’aborder des sujets comme la reconstruction, le deuil, mais aussi l’entraide et l’amitié.

Susin Nielsen livre un roman frais, à l’humour diablement efficace, un style fluide qui colle si bien à ce personnage Henry. Et puis ce petit héros est terriblement attachant. Il se livre à cœur ouvert et instantanément, laisse parler ses émotions qu’il n’arrive pas à exprimer autrement. Cela donne des pages parfois très fortes émotionnellement. J’avoue en avoir lu certaines vraiment à fleur de peau, chose qui ne m’arrive que très rarement.

Et puis la force de ce roman, c’est aussi cette panoplie de personnages qui gravitent autour de Henry et de son papa. Ils sont bourrés de qualités, totalement atypiques, généreux, aidants, et fidèles. Un hymne aux vraies belles rencontres qui vous remettent du baume au coeur et apparaissent comme essentielles à un moment de votre vie.

C’est un beau coup de coeur pour ce roman. Je l’ai parcouru avec le sourire et parfois le cœur serré. Avec l’envie d’encourager Henry et de l’aider à avancer. Un roman qui donne foi en l’humain et en l’amitié, tout en abordant un sujet d’actualité grave.

Ce titre a reçu le Governor General’s Literary Award, prestigieux prix canadien, et je le comprends aisément.

Susin Nielsen, « Le journal malgré lui de Henry K. Larsen », traduit de l’anglais (Canada) par Valérie le Plouhinec, Éditions Hélium, 2013 (édition originale : 2012), 239 pages

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« Lucy in the sky » de Pete Fromm

Et voilà une nouvelle lecture commune avec mon acolyte Fanny! Un titre qui nous faisait de l’oeil depuis longtemps, envie ranimée avec la sortie récente en poche de ce Gallmeister dans la superbe collection Totem (et puis, regardez cette couverture!).

En commençant ce roman de quelques 400 pages, je me serais d’accord crue dans un jeunesse. Je fais en effet la connaissance de Lucy, 14 ans au début du livre, véritable garçon manqué renforcé par un père qui lui rase la tête à la moindre repousse. Elle vit seule avec sa maman, son père partant régulièrement et pendant de longues périodes au Canada pour scier le bois. A cet âge, il est de nature de se poser des milliers de questions sur son avenir, sur la vie en général, mais aussi sur les nombreux changements corporels et hormonaux que vivent les jeunes filles. C’est le cas de Lucy. En même temps, elle découvre la sexualité, avec son meilleur ami de toujours, Kenny. De beaux moments doucement érotiques teintés de maladresse et d’espièglerie traduisent admirablement cette grande découverte dans la vie d’un-e adolescent-e.

Lucy est un personnage incroyable que je n’oublierai pas de si tôt! Elle a un caractère sacrément bien trempé, ne se laisse jamais intimider pas même par des garçons plus âgés, elle possède un humour caustique difficile à suivre et une sorte d’instabilité qui plaît beaucoup aux autres jeunes qu’elle côtoie. C’est cette personnalité atypique qui hypnotise finalement les garçons.

Mais cette instabilité et surtout la grande difficulté qu’elle a à communiquer ses sentiments, est accentuée à mesure qu’elle se rend compte de la relation, pas si parfaite, de ses deux parents. Lorsque Lucy découvre que sa maman n’attend pas forcément sagement son papa rentrer à la maison, et que les mensonges deviennent de plus en plus fréquents, ce sont des échanges absolument volcaniques qui se passent entre elles deux.

Face aux mensonges de ses parents et aux nombreuses interrogations qu’elle se pose sur sa vie, Lucy a du mal à se situer entre l’enfance et l’âge adulte qu’elle approche à grands pas. Tantôt, elle souhaite grandir d’un coup, tantôt, elle préfère le cocon douillet de sa vie d’avant lorsqu’elle se sentait petit garçon.

En plus d’une analyse absolument fidèle des bouleversements liés à l’adolescence, Pete From met le doigt sur la relation hyper compliquée entre une mère et sa fille. En outre, il explore admirablement la complexité des sentiments qu’ils soient amoureux ou familiaux.

Les personnages imaginés par l’auteur américain touchent, ébranlent, ou exaspèrent. Mais ils ne nous laissent absolument pas insensibles. Et puis, ce que j’ai beaucoup apprécié est l’humour, parfois cinglant, qui s’échappe des échanges. Les page se tournent toute seule, et jamais je n’ai eu envie de quitter Lucy Diamond. J’aurais aimé avoir sa force de caractère au même âge, et sa franchise. En lisant son histoire, je me suis replongée dans des souvenirs, parfois peu réjouissants. Mais c’est ça, l’adolescence : avoir envie de grandir, sans avoir les problèmes des adultes ; vivre sa vie tel qu’on l’entend, sauvagement, sans penser aux conséquences. Car à 14, 15, ou 16 ans, on fonce, totalement insouciants.

Je ne sais pas si c’est parce qu’il s’agit d’un roman pour adultes sur cette période transitoire dans la vie d’un jeune, si c’est pour le regard lucide et les mots criants de vérité de Pete Fromm, ou bien cette fabuleuse et si mystérieuse Lucy, mais « Lucy in the sky » est certainement ma plus belle lecture sur l’adolescence.

Je vous invite à lire la chronique de Fanny qui a tout autant apprécié ce roman que moi!

Pete Fromm, « Lucy in the sky », traduit de l’anglais (américain) par Laurent Bury, Editions Gallmeister collection Totem, 2017, 432 pages

« Par amour » de Valérie Tong Cuong

Je me suis laissée tenter par ce roman après avoir vu passer de très nombreux avis, bien souvent élogieux. Valérie Tong Cuong, je l’ai découverte avec L’atelier des miracles, un titre qui m’avait plu sans plus.

C’est le sujet que l’auteure a voulu mettre en lumière qui m’a surtout donné envie : elle a choisi de parler de l’occupation allemande tout au long de la Seconde Guerre Mondiale dans la ville du Havre et des épisodes qu’ont été contraints de traverser les havrais. Dès les premiers exodes en 1940 jusqu’à la signature de l’armistice en 45, on découvre à travers la voix de 5-6 personnages tout ce qui s’est passé dans cette petite ville portuaire française. Les habitants ont non seulement du se mettre à la botte des allemands, leur laisser tout ce qui appartenait à leur vie d’avant, et obéir à leurs moindres désirs, et en même temps, assister impuissants aux bombardements sanguinolents de la part de l’armée britannique.

Deux familles se partagent ce roman choral : celle de Muguette et d’Elénie, deux sœurs à la personnalité fort différente mais dont l’amour véritable et la bienveillance ne cessent de les unir tout au long des événements. Leurs maris ont été appelés au front très rapidement. Pour leurs enfants respectifs, elles combattront la misère, la violence et la peur désormais omniprésente dans leur ville avec force, courage et persévérance.

Notre famille sombrait dans la défaite et j’étais impuissante. C’était une chose de lutter contre un ennemi, contre les circonstances, c’en était une autre de s’adapter au vide. (p.87)

Difficile de quitter ce roman, grâce notamment au grand talent de conteuse que j’ai (re)découvert chez Valérie Tong Cuong. A travers ses personnages touchants qui racontent chacun à leur tour ce qu’ils observent tout autour d’eux, on vit les événements. Elle arrive à attraper son lecteur et à l’emmener dans cette atmosphère triste, malgré le soleil régulièrement présent. Comme les héros, on ressent l’empressement d’agir vite pour sauver sa famille, l’empressement des choix qui transpercent le cœur. Les émotions sont vives, délivrées sans filtre. On passe par la tristesse, la joie, l’amour, la haine, le dégoût, l’espoir.

J’ai également le sentiment d’avoir réellement appris des choses sur cette Grande Guerre, et notamment le fait que les havrais devaient envoyer leurs enfants en Algérie pour les sauver mais surtout leur offrir un avenir meilleur.

Par amour pour une mère, par amour pour une soeur, par amour pour un enfant, par amour pour un mari, par amour pour un enfant recueilli, comment des personnes ordinaires arrivent à poser des choix qui vont au-delà de leur intérêt personnel. C’est l’amour pour l’autre qui prime, toujours.

Un roman qui vaut le détour, ne fut-ce que pour se rappeler par quoi sont passés tous ces innocents qui ont subi de plein fouet l’avidité de pouvoir de quelques personnes isolées. A lire également pour se plonger dans une histoire hautement romanesque, à ne plus pouvoir relever la tête. Et aussi pour toutes ces émotions qui vous submergent du début à la fin. Il m’a manqué la petite étincelle pour que cela soit le coup de cœur partagé par bon nombre d’entre vous, mais cela restera un très beau souvenir de lecture de mon été.

Valérie Tong Cuong, « Par amour », Éditions JC Lattès, 2017, 413 pages

« Les derniers jours de Rabbit Hayes » d’Anna McPartlin

C’est Fanny qui m’a vivement conseillé de découvrir ce roman de l’irlandaise Anne McPartlin (le premier qui est publié en France) , qui fut un coup de cœur pour elle. Sans son conseil ni son appui, je ne l’aurais probablement pas lu. Sauf peut-être pour cette incroyable couverture! Elle m’a même avoué avoir versé de chaudes larmes durant sa lecture, je m’attendais donc à du lourd.

Dès les premières pages, on assiste au transfert de Mia Hayes, plus connue sous le surnom de Rabbit, dans une maison de soins. Elle est en phase terminale d’un cancer du sein qui s’est généralisé. Malheureusement les dés sont jetés et le lecteur connaît la malheureuse issue de notre personnage principale. Alors qu’elle a prouvé à maintes reprises son mental d’acier et sa personnalité optimiste et combattive durant toutes ces années, c’est une jeune femme et une maman exténuée qui entre dans cet établissement pour vivre ses derniers jours, elle le sait pertinemment. Elle est accompagnée de ses deux parents, Jack et Molly, eux qui ont été à ses côtés jours et nuits durant la dégradation de sa santé. Ils ont beaucoup de mal à se rendre à l’évidence, essayant encore de trouver un moyen de la sauver. Est donc venu le temps de l’apaisement, de la sérénité, et des au revoir avec sa famille et ses amis.

Ce n’est pas très joyeux comme début de roman, c’est clair. Mais l’auteure a eu cette incroyable faculté d’aborder la maladie et la mort sans jamais tomber dans le mélodramatique, sans « forcer » les larmes de son lectorat. Ces sujets douloureux, elle les aborde tout en retenue, en délicatesse, mêlant un peu d’humour lié aux souvenirs, et une certaine légèreté qui fait du bien.

Son entourage revient tour à tour sur des souvenirs, se remémorant la joie de vie de l’intrépide Rabbit, la cadette de la famille et évoquent tout comme une confession, la façon dont ils envisagent cette douloureuse étape. Il y a sa soeur Grace, son frère Davey, ses parents, sa meilleure amie. Sa fille, Juliet, que Rabbit a élevé seule, y a une place privilégiée. Sa famille, qu’on sent véritablement aimante et très soudée va devoir affronter 9 jours pénibles et émotionnellement fort. Ils doivent se préparer à la disparition de leur fille/soeur/amie/maman.

Sans aucun doute, c’est un livre qui se lit à une vitesse éclair. Réellement addictive, on s’accroche aux émouvants ressentis, parmi lesquels on se retrouve parfois. Le tout est orchestré dans une ambiance particulièrement émouvante, mais sans en faire « de trop » (cela m’aurait particulièrement exaspéré). Rabbit tombe régulièrement dans un sommeil profond dû aux lourds traitements et anti-douleurs et c’est alors qu’elle se met à rêver elle aussi à tout ce qui lui est arrivé de meilleur. Parmi ses pensées, elle y recroise son grand et unique amour, Johnny, le meilleur ami de son frère Davey, emporté plusieurs années auparavant.

Tous ces personnages constituent une joyeuse tribu qu’on apprécie principalement pour leur naturel, la légèreté avec laquelle ils tentent, tant bien que mal à traverser ces journées pas comme les autres, et surtout le lien fort qui les unit tous. Ils m’ont tous beaucoup plu, à des niveaux différents dû à des personnalités assez diversifiées. Certains m’ont davantage touché comme Davey ou le papa de Mia.

C’est une lecture plaisante, malgré le sujet qui est triste. On se met soi-même à réfléchir à la façon dont on devrait aborder la mort d’un être cher, si l’on était dans le cas. Il se lit rapidement, grâce à un style particulièrement facile. A mon idée, l’ensemble du texte souffre de quelques longueurs. Je n’ai pas spécialement accroché à l’histoire de Johnny, par exemple. Elle m’a semblé de trop. Mais globalement, je suis heureuse d’avoir lu ce roman pendant mes vacances, j’ai vraiment été emportée par l’histoire de Rabbit à laquelle je repense d’ailleurs régulièrement.

Voici le billet de Fanny qui en parle drôlement mieux que moi car ce fut un gros coup de coeur pour elle!

Anna McPartlin, « Les derniers jours de Rabbit Hayes », traduit de l’anglais (Irlande) par Valérie Le Plouhinec,  Editions Le Cherche Midi, 2016, 464 pages

« En attendant Bojangles » d’Olivier Bourdeaut

J’étais prévenue par les nombreux-ses lecteurs-trices qui ont adoré ce roman : il ne ressemble à aucun autre! Je me suis donc laissée emporter par ce rythme dansant dès les premiers mots. Sans le savoir, j’entrais dans un univers à part, foisonnant, généreux, un pur bonheur de lecture!

Dans ce court livre, se déroule le quotidien d’un couple pas comme les autres, qui se vouvoie, porte des vêtements d’une autre époque, ne s’appelle jamais par le même prénom.

C’est leur petit garçon qui nous raconte cette incroyable fête qu’est leur vie. Dans leur appartement, les invités se bousculent chaque soir et passent des nuits entières à boire, à manger et à danser. Entre ses parents, c’est l’amour fou, véritable coup de foudre qui les a frappé il y a quelques années sur un bateau. Deux âmes-sœurs, qui ont immédiatement parlé le même langage.

A la moindre occasion, ils s’enlacent et se mettent à danser sur leur chanson fétiche « Monsieur Bojangles » de Nina Simone. Elle est devenue leur hymne, les notes sont directement imprégnées dans les murs de leur appartement. Ils n’ont sans doute rien en commun avec les parents « traditionnels », mais ils transmettent une réelle joie de vivre autour d’eux.

Mon côté très terre à terre s’est un peu méfié de cette première partie totalement hors du temps. Elle m’a beaucoup amusée car l’écriture permet de bien visualiser les scènes. J’entendais la musique à travers les pages, je ressentais la bonne humeur qui s’en échappait, et les fous rires. Un véritable vent de fraîcheur! Et puis, je savais au fond qu’Olivier Bourdeaut avait autre chose à raconter, et j’étais pressée de le découvrir. Chose qui arrive assez vite finalement, au premier signe d’énervement de la part de la maman, lors de la visite impromptue d’un contrôleur fiscal. On sent que sa réaction est un peu excessive. Les premiers signes de la maladie apparaissent au lecteur.

Le problème avec le nouvel état de Maman, c’est qu’il n’avait pas d’agenda, pas d’heure fixe, il ne prenait pas rendez-vous, il débarquait comme ça, comme un goujat. (p.74-75)

Un second narrateur s’intercale de temps en temps, entre les propos du fils, c’est le papa. Il partage quelques passages de son journal intime dédié à sa femme tant aimée. On sent que ces annotations lui permettent surtout de prendre un peu de recul par rapport aux situations parfois très abracadabrantes, voire dangereuses, qu’il traverse avec sa famille.

Son comportement extravagant avait rempli toute ma vie, il était venu se nicher dans chaque recoin, il occupait tout le cadran de l’horloge, y dévorant chaque instant. Cette folie, je l’avais accueillie les bras ouverts, puis je les avais refermés pour la serrer fort et m’en imprégner, mais je craignais qu’une telle folie douce ne soit éternelle. Pour elle, le réel n’existait pas. (p. 65)

Quelle réussite! L’auteur aborde un sujet finalement bien triste, qu’est la maladie mentale, mais jamais il ne plombe l’ambiance de son roman. C’est un texte lumineux, joyeux, qui donne envie de danser, de chanter, de crier, de vivre sa vie sans se soucier du regard des autres. Il est aussi très émouvant car l’amour, le véritable amour, est omniprésent. On ne peut que s’attendrir de ce petit garçon qui est rempli d’admiration pour ses parents. Ils sont extravagants, certes, mais il ne lui manque de rien, il est aimé, choyé, et c’est ça le principal. Par ailleurs, j’ai eu le cœur littéralement retourné face à cette mère qui se bat contre ses propres démons, et parallèlement, veut protéger coûte que coûte les deux hommes de sa vie. Car les personnages imaginés par Olivier Bourdeaut sont des plus attachants et éminemment solaires. On s’en détache avec beaucoup de difficultés, tant leur énergie positive prend de la place.

Le style m’a amusée aussi, grâce à cet auteur qui joue avec les codes et les expressions de la vie courante qu’il remanie à sa façon. C’est une nouvelle façon de voir les choses qui s’offre à nous, en somme. Que le narrateur soit un jeune garçon ajoutait un petit côté naïf que j’ai beaucoup aimé. D’autant plus que cette situation familiale n’est pas toujours très facile pour lui car elle n’est pas bien comprise dans notre société faite de modèles classiques et pré-conçus, comme l’école.

Je mentais à l’endroit chez moi, et à l’envers à l’école, c’était compliqué pour moi, mais plus simple pour les autres. Il n’y avait pas que le mensonge que je faisais à l’envers, mon écriture aussi était inversée. L’écrivais « comme un miroir » m’avait dit l’institutrice, même si je savais très bien que les miroirs n’écrivaient pas. (p.47)

En le terminant, ce sont des frissons qui m’ont parcourue, et les larmes n’étaient pas bien loin (ceux qui me connaissent bien savent que ça n’arrive pas souvent!). Un premier roman impressionnant, original et maîtrisé!

Olivier Bourdeaut, « En attendant Bojangles », Editions Finitude, 2016 (Folio, 2017), 172 pages

 

« Juliette : les fantômes reviennent au printemps » de Camille Jourdy

Nouvelle découverte dans le monde de la BD aujourd’hui! Encore une fois, j’ai vraiment de la chance, mon coeur a fait un petit boum à la lecture de ce très bel album qu’est « Juliette ».

Qu’est-ce que j’étais heureuse de retrouver les personnages de ce roman graphique chaque soir! Leurs mésaventures, leur naturel, leur humour, me faisaient du bien. Ils me permettaient de me déconnecter. J’étais absorbée par leur quotidien. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans « Juliette » : une série de moments de vie, de scènes courantes qu’on observe nous-mêmes tous les jours. C’est à cet égard que Camille Jourdy frappe fort puisqu’elle retranscrit à merveille tous ces petits riens qu’on a déjà connus ou observés. Le summum : la fête d’anniversaire du neveu de Juliette. A cette occasion, tous les membres de la famille sont invités. Qu’ils s’apprécient ou pas, tant pis. Ça donne de vraies scènes cocasses qui m’ont franchement faire rire!

« Juliette » ce n’est pas une histoire abracadabrante. Juste celle de cette trentenaire qui revient vivre en province quelques semaines chez son père, pour souffler de son Paris habituel et morose. Il n’y a pas de raison en particulier qui justifie ce retour aux sources. On sent par contre une grande part de nostalgie à travers les regards tristounets de la demoiselle, lorsqu’elle retrouve son ancienne chambre et les photos d’enfance. Peut-être est-elle simplement venue retrouver une part de son âme d’enfant? Ses angoisses régulières et son côté hypocondriaque ajoutent de l’empathie que le lecteur ne peut que développer à son encontre, même si on la bousculerait bien un peu de temps en temps 🙂

A côté de Juliette, on découvre d’autres personnages qui prennent en intensité et en profondeur à mesure que l’on avance dans l’album. Marylou, sa sœur aînée, mère de deux garçons, qui tente de survivre à une triste routine dans les bras de son amant, qui aime par-dessus tout se déguiser. Georges, qui noie ses histoires d’amour ratées tous les soirs au Tropique et se noue d’amitié avec un tout jeune caneton. Les parents de Juliette, fidèles à l’image des divorcés, ne cessent de se chamailler en public mais qui, au fond, s’apprécient sans doute encore un tout petit peu. La grand-mère, qui perd la mémoire mais pas tant que cela. Des figures ultra sympathiques qui s’entraident sans le savoir et avancent à l’unisson dans leurs aventures personnelles. Quant aux dessins, Camille Jourdy offre des pages splendides, aux mille couleurs pastels, aux détails si précis, que l’on ne peut s’empêcher de les admirer pendant plusieurs minutes. Les nombreuses scènes s’enchaînent sous forme de « séquences », parfois interrompues par un double tableau qui nous plonge dans une douce atmosphère printanière. Le seul reproche que j’aurais, serait que les dessins et les textes sont parfois un peu petits. Mais l’enchaînement ainsi provoqué donne l’impression que la scène prend vie. Un tout petit bémol également pour les questions laissées en suspens à la fin de l’album qui s’arrête un peu net. Mais au final, à nous lecteurs et lectrices à imaginer une suite à tous ces personnages que l’on quitte sincèrement avec regret.

Inutile de préciser que je sauterai avec grand plaisir sur la série de Rosalie Blum!

 

bd-de-la-semaine-saumon-e1420582997574 Cette semaine chez Moka!

Camille Jourdy, « Juliette : les fantômes reviennent au printemps », Éditions Actes sud BD, 2016, 240 pages

« Petite fantôme » de Mathilde Alet

Quand on a une grande soeur, on passe les quinze premières années de sa vie à essayer de lui ressembler et les suivantes à essayer d’être différente. (p.102)

Pour cette quatrième édition du mois belge, je renoue avec Mathilde Alet et sa « Petite fantôme », dont j’avais apprécié le premier roman « Mon lapin« .

Gil et Jo sont deux sœurs qui ne sont pas spécialement proches. Deux mode de vie différents, deux personnalités qui s’harmonisent peu. Pourtant, elles tiennent à leur rendez-vous hebdomadaire : tous les mercredis après-midi elles se retrouvent au café Les trois compères, qu’elles ont rebaptisé Les deux commères, juste pour passer un moment à elles deux et discuter. Gil est assistante dans un bureau d’avocats et rêve de publier son premier roman intitulé « Troisièmes lundis ». Cela fait un moment maintenant qu’elle essuie bon nombre de lettres de refus. Il lui manque juste un petit quelque chose pour faire adorer ce roman, mais lequel? C’est là que Jo entre en piste et lui sort l’élément déclencheur qui va faire exploser son histoire. Lorsque Gil envoie cette nouvelle version de « Troisièmes lundis », bingo! Une éditrice accepte de le publier et il devient un best-seller! Comment les deux sœurs parviendront-elles à vivre ce succès qui leur revient finalement à toutes les deux? Voilà toute la question de ce roman!

Pas de grande surprise avec cette histoire qui malheureusement avait pour moi un aspect de « déjà-vu » puisqu’elle m’a fait très vite penser au titre de Katherine Pancol « Les yeux jaunes des crocodiles ». La trame est identique : alors que Gil est l’auteure de ce « Troisièmes lundis », c’est Jo qui fera la promo du bouquin. A ce détail près que Gil a voulu utiliser un pseudo pour son roman. Esther Egova. Qui est donc incarnée par sa grande sœur. Le succès est très rapide et Jo/Esther est prise dans ce tourbillon l’envoyant sur les plateaux télé, aux séances de dédicaces, à de nombreuses interviews. Le fil entre les deux sœurs se détend assez rapidement.

Le début du texte ne m’a pas beaucoup emballée. On assiste aux côté de Gil au début de la rupture avec sa sœur, qui lui pose deux lapins consécutifs à leur rendez-vous fétiche du mercredi. Gil est une fille renfermée et solitaire. Dotée d’un pouvoir d’observation particulièrement pointu, elle analyse beaucoup les personnes qui l’entourent, et même les relations avec ses proches. Elle contractualise dans sa tête chaque faits et gestes de ceux qui l’entourent, se sentant uniquement rassurée qu’à travers les habitudes et les règles. C’est une personnalité que j’ai eu du mal à saisir, surtout quand elle embellit la réalité en s’imaginant une version sublimée des personnes qui lui sont cher, comme son petit-ami Arnaud (devenu Arnaud chéri) et sa sœur Jo (dont le pendant plus complice est appelé Joséphine).

Il s’est cependant produit un revirement qui m’a happée, lorsque le sujet a commencé à être réellement développé, où les personnages ont pris place de façon plus concrète et surtout où j’ai mieux appréhendé la personnalité de Gil. C’est là que j’ai retrouvé la « patte » de Mathilde Alet. J’ai finalement trouvé cette relation triangulaire intéressante, entre l’Auteure/Gil, le Visage/Jo et Esther Egova. J’ai apprécié voir à quel point elle grignote petit à petit le peu de complicité qui restait entre les sœurs, larguant Gil au titre de « Petite fantôme ».

Par la présente convention, la petite fantôme s’engage à demeurer invisible. Seuls sont autorisés à apparaître ses mots, sans que ces derniers puissent lui être attribués. En toute circonstance, la petite fantôme se tait. (p.100)

Décortiquer les relations familiales qui sombrent est ce que réussit le mieux Mathilde Alet. Cela avait été le cas avec « Mon lapin ». Avec ces deux sœurs, qui sont unies contractuellement et dont les menus liens affectifs tiennent surtout de la nostalgie des souvenirs, elle arrive à présenter une relation qui tend à disparaître sur base de non-dits, sans jamais dramatiser. Et c’est justement ce point qui est appréciable. Elle ne tombe pas dans la tristesse, mais le fait plutôt naturellement, presque comme une fatalité. Ayant moi-même une sœur, ce récit m’a parlé.

La jeune auteure franco-belge offre de jolies phrases sur la relation fraternelle, les souvenirs, et les liens qui s’étiolent. Un sujet de fond finalement loin d’être anodin, sur la création littéraire, l’origine véritable d’un roman – est-ce celui qui écrit ou celui qui apporte les idées? Et une très belle balade dans les rues de Bruxelles avec des descriptions rendant hommage à l’ambiance bon-vivant et multiculturelle de notre capitale.

Finalement, je termine ce roman sur une note assez positive! C’est un second texte qui confirme une écriture singulière, un ton ni enjoué ni sombre, et une vision réaliste mais non-dramatique des relations familiales complexes.

Première contribution cette année au mois belge d’Anne et Mina!

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Mathilde Alet, « Petite fantôme », Éditions Luce Wilquin, 2016, 152 pages