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« Le Jour d’avant » de Sorj Chalandon

Michel et son frère aîné Joseph, dit Jojo, vivent avec leurs parents dans une ferme du nord de la France, à Liévin. Durant tout sa vie, le patriarche s’est tué à la tâche en labourant courageusement la terre pour offrir une vie décente à sa petite famille. Mais sur cette petite tribu plane une ombre qui prend la forme d’une poussière noire omniprésente sur chaque toit des maisons, dans les jardins et même sur les habitants de Liévin : c’est celle provenant de la fosse 3 de la mine dite de Saint-Amé. Ils sont nombreux les hommes à y descendre chaque jour, se coupant de la lumière et de l’air pur. D’ailleurs, l’oncle de Michel et de Joseph y a perdu la vie il y a plusieurs années. Jojo décide de suivre les mêmes traces, envers et contre tout et surtout de la colère de son père. Près de 10 ans après sa première descente, un coup de grisou marque à jamais ce matin du 27 décembre 1974. 42 mineurs périront dans cette tragédie. Jojo succombera à ses blessures en janvier. Tout le monde le sait, c’est un accident qui aurait pu être évité s’il n’y avait pas eu cette négligence au niveau de la sécurité. Mais à l’époque, seul le rendement compte. Travailler, travailler et travailler encore. Sans penser aux catastrophes qui sont là, tout près de ces courageux travailleurs, des pères de famille, des époux. Ceux qui y survivent après des dizaines d’années d’investissement gardent de toute façon, au plus profond d’eux-mêmes, tel un poison qui les grignote chaque jour, les traces de ce quotidien passé dans les entrailles de la terre. Ça s’appelle la silicose. 1 an après le décès de Joseph, c’est le papa de Michel qui se suicide. Après avoir perdu son héros, son modèle, son grand frère, Michel devra vivre avec ce double malheur, accompagné d’une ultime recommandation laissée sur un bout de papier par son papa : « Venge-nous de la mine« . Cette phrase le hantera toute sa vie, et se transformera en un véritable moteur.

Alors en 2014, au décès de sa femme Cécile, Michel n’a plus rien à perdre et retourne dans le village de son enfance bien décidé à retrouver Lucien Dravelle. C’est l’homme qui était responsable de l’équipe de mineurs ce matin-là, qui n’a jamais exprimé le moindre mot d’excuse. Il est temps de faire éclater la vérité, il est temps de rendre justice à toutes « gueules noires ». C’est en tout cas la mission qu’a préparé Michel toute sa vie durant. Et il est prêt à la concrétiser.

Sorj Chalandon a voulu, on le ressent clairement tout au long  du roman, rendre hommage, d’une part aux victimes du 27 décembre 1974. Mais surtout, plus globalement, à tous ces hommes qui ont travaillé dans des conditions extrêmement pénibles dans les charbonnages français, belges, italiens… A travers son écriture, c’est la hargne, la colère, l’injustice d’une exploitation sauvage et irrespectueuse de l’humain, qui prennent toute la place. Oui Sorj Chalandon exprime très largement ces voix oubliées, ces voix perdues, qui jamais ne se sont plaintes. C’est aussi une écriture aux apparences froides, qui n’arrondit rien, plus cassante, que j’ai découvert pour la première fois. Une mise à distance inévitable du coup avec tout ce qu’il plante dans la première partie. Mais c’est une écriture que j’ai trouvé juste pour le thème choisi. Ses descriptions des rues brumeuses, sans âme, avec toutes ces petites maisons identiques et gentiment alignées, si caractéristiques des corons, sont tout simplement fabuleuses. Impossible pour le lecteur de ne pas se plonger dans cette ambiance particulière et hypnotisante à fois.

C’est un roman beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, qui parle de la perte, du deuil, mais aussi de la haine et de la soif de vengeance. La dimension humaine et le respect des anciens y sont fort présents. C’est une qualité de l’auteur que j’ai le plus appréciée. Les liens fraternels si forts qui unissent Michel à son Jojo m’ont beaucoup émue aussi. Après une lente familiarisation avec son style et le décor qu’il plante en début de livre, j’ai été totalement engloutie par la seconde partie, inattendue.

Tout sonne juste dans ce roman, les faits s’enchaînent ne laissant aucun répit au lecteur, qui se prend toute ces vérités en pleine figure. Car même si l’histoire de Joseph et de Michel Flavent est fictionnelle, on sait qu’elle renvoie à des choses qui se sont réellement produites et à des existences noircies, au sens propre comme au figuré, à tout jamais. C’est donc un roman qui touche énormément, qui apporte une vraie réflexion sur le travail à l’époque, sur les différences flagrantes entre les classes sociales et sur le mépris de beaucoup d’hommes pour les « petites mains ».

Un gros coup de coeur pour ce « Jour d’avant » qui m’a vraiment chamboulée et qui continue de me trotter. On peut dire que pour une première avec Chalandon, c’est une grande réussite !

Sorj Chalandon, « Le Jour d’avant », Éditions Grasset, 2017, 336 pages

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« Nos âmes la nuit » de Kent Haruf

Dans un quartier paisible de la petite ville de Holt, Addie, septuagénaire, se rend chez son voisin Louis lui faire une proposition pour le moins inattendue. Ils sont tous les deux veufs depuis longtemps et leurs échanges jusque là étaient courtois mais plutôt limités. Raison pour laquelle la surprise de Louis est de taille, lorsque la dame lui demande de passer la nuit chez elle de temps en temps, juste pour briser cette solitude qui lui pèse de plus en plus.

Je parle de passer le cap des nuits. Et d’être allongés allongés au chaud sous les draps, de manière complice. D’être allongés sous les draps ensemble et que vous restiez la nuit. Le pire, ce sont les nuits. Vous ne trouvez pas? (p.11)

Elle ne demande aucun engagement, il n’y a rien de sexuel dans sa requête. Juste le plaisir de partager son lit avec une autre personne, de discuter des petits riens de la vie, de se sentir accompagné. Une complicité se crée très vite entre les deux. Ils se replongent dans les souvenirs principalement avec leur famille, leurs enfants, reviennent sur leur parcours, la rencontre avec leur époux/épouse. Ils énumèrent également leurs regrets et les tragédies qu’ils ont dû traverser.

Mais cette relation peu conventionnelle, qui concerne en plus deux personnes d’un certain âge, fait très vite parler d’elle. Addie et Louis seront chacun confrontés au regard des autres, mais ce qui les touche le plus est la désapprobation unanime et bilatérale de leurs enfants. Est-ce que cela compromettra cette nouvelle union qui les rend très heureux tous les deux?

Voici un roman que j’avais très envie de lire! J’en avais entendu beaucoup de bien, et Kent Haruf est un des très nombreux auteurs américains que j’avais envie de découvrir. J’ai été complètement séduite par le spitch de cette histoire, et surtout par l’ambiance si douce qui s’en dégage. Le roman se présente sous forme de courtes scènes qu’on saisit tels de délicats instants de vie, des petits moments remplis de tendresse qui m’ont fait succomber au charme certain de Kent Haruf.

L’écriture est d’une simplicité incontestable, mais il n’en fallait pas plus pour présenter cette jolie histoire d’amitié/amour entre Addie et Louis.

Bien sûr, j’ai beaucoup aimé le message véhiculé : passer au-dessus du « qu’en dira-t-on » et vivre simplement une aventure dont on ne sait estimer la durée, mais dont on ne perd aucune miette. C’est une histoire qui fait du bien, vraiment. Un seul élément m’a un tout petit peu chiffonnée, mais ce serait spoiler l’histoire que de le partager à travers ce billet. J’ai déjà eu l’occasion d’en discuter en aparté avec d’autres lectrices.

Un roman assez sage, mais qui remplit entièrement son rôle. Celui de nous faire passer un très beau moment, de nous déconnecter de la réalité parfois plus morose, de nous émouvoir aussi. L’ambiance calfeutrée est présente tout au long du roman, elle ne connaît aucune baisse de régime. Une régularité assez appréciable et surtout qui évite de tomber dans l’ennui. Une bien jolie découverte qui m’encourage à lire d’autres romans du même auteur.

C’est l’éternelle histoire de deux êtres qui avancent à l’aveugle et se cognent sans arrêt l’un contre l’autre en cherchant à se conformer à de vieilles idées, de vieux rêves et à des notions erronées. Sauf que je continue à dire que ce n’est pas vrai pour toi et moi. Pas à l’heure qu’il est, pas aujourd’hui. (p.124)

Kent Haruf, « Nos âmes la nuit », traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anouk Neuhoff, Éditions Robert Lafont collection Pavillons, 2016, 180 pages

« Le journal malgré lui de Henry K. Larsen » de Susin Nielsen

Vous le savez, quand on me dit qu’il faut que je découvre un-e auteur-e jeunesse, tous mes sens sont en alerte! C’est ainsi que par hasard, grâce à une photo publiée sur son instagram, Marie-Claude m’a glissé le nom de Susin Nielsen, qui est ni plus ni moins son auteure jeunesse préférée. Évidement, je lui ai fait confiance les yeux fermés!

Henry Larsen a connu il y a peu une grosse tragédie qui l’a touché, lui et sa famille. Une épreuve qui les ont poussés à quitter Port Salish pour Vancouver et à recommencer une nouvelle vie. Depuis ce douloureux événement, Henry voit Cecil, son psychologue, toutes les semaines. C’est lui-même qui lui a offert ce journal et lui a conseillé d’écrire ses pensées, le déroulement de ses journées, sa vie au collège, ses rêves, … tout ce qu’il n’arrive pas à exprimer oralement et qui doit sortir. Dans le nouvel appartement qu’il partage seul avec son papa, Henry va devoir trouver ses marques, mais aussi s’ouvrir aux nouvelles rencontres qui se mettent, tout naturellement sur son chemin. Dans leur immeuble, ils y croisent Karen Vargas, cette femme au maquillage bien trop vulgaire, M. Atapattu, leur sympathique voisin sri lankais qui passe ses journées soit devant les émissions de télé achat, soit à cuisiner du curry. Dans son nouveau bahut, Henry fera également des connaissances, notamment via le club de « Que le meilleur gagne » comme Farley ou Alberta.

Quel merveilleux roman jeunesse! Il réunit tous les ingrédients que je recherche et que j’apprécie dans le genre. Derrière la légèreté du quotidien de cet ado, se cache une terrible vérité, un événement qui continue de le hanter et qu’il doit apprendre à maîtriser. L’occasion donc pour l’auteure d’aborder des sujets comme la reconstruction, le deuil, mais aussi l’entraide et l’amitié.

Susin Nielsen livre un roman frais, à l’humour diablement efficace, un style fluide qui colle si bien à ce personnage Henry. Et puis ce petit héros est terriblement attachant. Il se livre à cœur ouvert et instantanément, laisse parler ses émotions qu’il n’arrive pas à exprimer autrement. Cela donne des pages parfois très fortes émotionnellement. J’avoue en avoir lu certaines vraiment à fleur de peau, chose qui ne m’arrive que très rarement.

Et puis la force de ce roman, c’est aussi cette panoplie de personnages qui gravitent autour de Henry et de son papa. Ils sont bourrés de qualités, totalement atypiques, généreux, aidants, et fidèles. Un hymne aux vraies belles rencontres qui vous remettent du baume au coeur et apparaissent comme essentielles à un moment de votre vie.

C’est un beau coup de coeur pour ce roman. Je l’ai parcouru avec le sourire et parfois le cœur serré. Avec l’envie d’encourager Henry et de l’aider à avancer. Un roman qui donne foi en l’humain et en l’amitié, tout en abordant un sujet d’actualité grave.

Ce titre a reçu le Governor General’s Literary Award, prestigieux prix canadien, et je le comprends aisément.

Susin Nielsen, « Le journal malgré lui de Henry K. Larsen », traduit de l’anglais (Canada) par Valérie le Plouhinec, Éditions Hélium, 2013 (édition originale : 2012), 239 pages

« Lucy in the sky » de Pete Fromm

Et voilà une nouvelle lecture commune avec mon acolyte Fanny! Un titre qui nous faisait de l’oeil depuis longtemps, envie ranimée avec la sortie récente en poche de ce Gallmeister dans la superbe collection Totem (et puis, regardez cette couverture!).

En commençant ce roman de quelques 400 pages, je me serais d’accord crue dans un jeunesse. Je fais en effet la connaissance de Lucy, 14 ans au début du livre, véritable garçon manqué renforcé par un père qui lui rase la tête à la moindre repousse. Elle vit seule avec sa maman, son père partant régulièrement et pendant de longues périodes au Canada pour scier le bois. A cet âge, il est de nature de se poser des milliers de questions sur son avenir, sur la vie en général, mais aussi sur les nombreux changements corporels et hormonaux que vivent les jeunes filles. C’est le cas de Lucy. En même temps, elle découvre la sexualité, avec son meilleur ami de toujours, Kenny. De beaux moments doucement érotiques teintés de maladresse et d’espièglerie traduisent admirablement cette grande découverte dans la vie d’un-e adolescent-e.

Lucy est un personnage incroyable que je n’oublierai pas de si tôt! Elle a un caractère sacrément bien trempé, ne se laisse jamais intimider pas même par des garçons plus âgés, elle possède un humour caustique difficile à suivre et une sorte d’instabilité qui plaît beaucoup aux autres jeunes qu’elle côtoie. C’est cette personnalité atypique qui hypnotise finalement les garçons.

Mais cette instabilité et surtout la grande difficulté qu’elle a à communiquer ses sentiments, est accentuée à mesure qu’elle se rend compte de la relation, pas si parfaite, de ses deux parents. Lorsque Lucy découvre que sa maman n’attend pas forcément sagement son papa rentrer à la maison, et que les mensonges deviennent de plus en plus fréquents, ce sont des échanges absolument volcaniques qui se passent entre elles deux.

Face aux mensonges de ses parents et aux nombreuses interrogations qu’elle se pose sur sa vie, Lucy a du mal à se situer entre l’enfance et l’âge adulte qu’elle approche à grands pas. Tantôt, elle souhaite grandir d’un coup, tantôt, elle préfère le cocon douillet de sa vie d’avant lorsqu’elle se sentait petit garçon.

En plus d’une analyse absolument fidèle des bouleversements liés à l’adolescence, Pete From met le doigt sur la relation hyper compliquée entre une mère et sa fille. En outre, il explore admirablement la complexité des sentiments qu’ils soient amoureux ou familiaux.

Les personnages imaginés par l’auteur américain touchent, ébranlent, ou exaspèrent. Mais ils ne nous laissent absolument pas insensibles. Et puis, ce que j’ai beaucoup apprécié est l’humour, parfois cinglant, qui s’échappe des échanges. Les page se tournent toute seule, et jamais je n’ai eu envie de quitter Lucy Diamond. J’aurais aimé avoir sa force de caractère au même âge, et sa franchise. En lisant son histoire, je me suis replongée dans des souvenirs, parfois peu réjouissants. Mais c’est ça, l’adolescence : avoir envie de grandir, sans avoir les problèmes des adultes ; vivre sa vie tel qu’on l’entend, sauvagement, sans penser aux conséquences. Car à 14, 15, ou 16 ans, on fonce, totalement insouciants.

Je ne sais pas si c’est parce qu’il s’agit d’un roman pour adultes sur cette période transitoire dans la vie d’un jeune, si c’est pour le regard lucide et les mots criants de vérité de Pete Fromm, ou bien cette fabuleuse et si mystérieuse Lucy, mais « Lucy in the sky » est certainement ma plus belle lecture sur l’adolescence.

Je vous invite à lire la chronique de Fanny qui a tout autant apprécié ce roman que moi!

Pete Fromm, « Lucy in the sky », traduit de l’anglais (américain) par Laurent Bury, Editions Gallmeister collection Totem, 2017, 432 pages

« Par amour » de Valérie Tong Cuong

Je me suis laissée tenter par ce roman après avoir vu passer de très nombreux avis, bien souvent élogieux. Valérie Tong Cuong, je l’ai découverte avec L’atelier des miracles, un titre qui m’avait plu sans plus.

C’est le sujet que l’auteure a voulu mettre en lumière qui m’a surtout donné envie : elle a choisi de parler de l’occupation allemande tout au long de la Seconde Guerre Mondiale dans la ville du Havre et des épisodes qu’ont été contraints de traverser les havrais. Dès les premiers exodes en 1940 jusqu’à la signature de l’armistice en 45, on découvre à travers la voix de 5-6 personnages tout ce qui s’est passé dans cette petite ville portuaire française. Les habitants ont non seulement du se mettre à la botte des allemands, leur laisser tout ce qui appartenait à leur vie d’avant, et obéir à leurs moindres désirs, et en même temps, assister impuissants aux bombardements sanguinolents de la part de l’armée britannique.

Deux familles se partagent ce roman choral : celle de Muguette et d’Elénie, deux sœurs à la personnalité fort différente mais dont l’amour véritable et la bienveillance ne cessent de les unir tout au long des événements. Leurs maris ont été appelés au front très rapidement. Pour leurs enfants respectifs, elles combattront la misère, la violence et la peur désormais omniprésente dans leur ville avec force, courage et persévérance.

Notre famille sombrait dans la défaite et j’étais impuissante. C’était une chose de lutter contre un ennemi, contre les circonstances, c’en était une autre de s’adapter au vide. (p.87)

Difficile de quitter ce roman, grâce notamment au grand talent de conteuse que j’ai (re)découvert chez Valérie Tong Cuong. A travers ses personnages touchants qui racontent chacun à leur tour ce qu’ils observent tout autour d’eux, on vit les événements. Elle arrive à attraper son lecteur et à l’emmener dans cette atmosphère triste, malgré le soleil régulièrement présent. Comme les héros, on ressent l’empressement d’agir vite pour sauver sa famille, l’empressement des choix qui transpercent le cœur. Les émotions sont vives, délivrées sans filtre. On passe par la tristesse, la joie, l’amour, la haine, le dégoût, l’espoir.

J’ai également le sentiment d’avoir réellement appris des choses sur cette Grande Guerre, et notamment le fait que les havrais devaient envoyer leurs enfants en Algérie pour les sauver mais surtout leur offrir un avenir meilleur.

Par amour pour une mère, par amour pour une soeur, par amour pour un enfant, par amour pour un mari, par amour pour un enfant recueilli, comment des personnes ordinaires arrivent à poser des choix qui vont au-delà de leur intérêt personnel. C’est l’amour pour l’autre qui prime, toujours.

Un roman qui vaut le détour, ne fut-ce que pour se rappeler par quoi sont passés tous ces innocents qui ont subi de plein fouet l’avidité de pouvoir de quelques personnes isolées. A lire également pour se plonger dans une histoire hautement romanesque, à ne plus pouvoir relever la tête. Et aussi pour toutes ces émotions qui vous submergent du début à la fin. Il m’a manqué la petite étincelle pour que cela soit le coup de cœur partagé par bon nombre d’entre vous, mais cela restera un très beau souvenir de lecture de mon été.

Valérie Tong Cuong, « Par amour », Éditions JC Lattès, 2017, 413 pages

« Les derniers jours de Rabbit Hayes » d’Anna McPartlin

C’est Fanny qui m’a vivement conseillé de découvrir ce roman de l’irlandaise Anne McPartlin (le premier qui est publié en France) , qui fut un coup de cœur pour elle. Sans son conseil ni son appui, je ne l’aurais probablement pas lu. Sauf peut-être pour cette incroyable couverture! Elle m’a même avoué avoir versé de chaudes larmes durant sa lecture, je m’attendais donc à du lourd.

Dès les premières pages, on assiste au transfert de Mia Hayes, plus connue sous le surnom de Rabbit, dans une maison de soins. Elle est en phase terminale d’un cancer du sein qui s’est généralisé. Malheureusement les dés sont jetés et le lecteur connaît la malheureuse issue de notre personnage principale. Alors qu’elle a prouvé à maintes reprises son mental d’acier et sa personnalité optimiste et combattive durant toutes ces années, c’est une jeune femme et une maman exténuée qui entre dans cet établissement pour vivre ses derniers jours, elle le sait pertinemment. Elle est accompagnée de ses deux parents, Jack et Molly, eux qui ont été à ses côtés jours et nuits durant la dégradation de sa santé. Ils ont beaucoup de mal à se rendre à l’évidence, essayant encore de trouver un moyen de la sauver. Est donc venu le temps de l’apaisement, de la sérénité, et des au revoir avec sa famille et ses amis.

Ce n’est pas très joyeux comme début de roman, c’est clair. Mais l’auteure a eu cette incroyable faculté d’aborder la maladie et la mort sans jamais tomber dans le mélodramatique, sans « forcer » les larmes de son lectorat. Ces sujets douloureux, elle les aborde tout en retenue, en délicatesse, mêlant un peu d’humour lié aux souvenirs, et une certaine légèreté qui fait du bien.

Son entourage revient tour à tour sur des souvenirs, se remémorant la joie de vie de l’intrépide Rabbit, la cadette de la famille et évoquent tout comme une confession, la façon dont ils envisagent cette douloureuse étape. Il y a sa soeur Grace, son frère Davey, ses parents, sa meilleure amie. Sa fille, Juliet, que Rabbit a élevé seule, y a une place privilégiée. Sa famille, qu’on sent véritablement aimante et très soudée va devoir affronter 9 jours pénibles et émotionnellement fort. Ils doivent se préparer à la disparition de leur fille/soeur/amie/maman.

Sans aucun doute, c’est un livre qui se lit à une vitesse éclair. Réellement addictive, on s’accroche aux émouvants ressentis, parmi lesquels on se retrouve parfois. Le tout est orchestré dans une ambiance particulièrement émouvante, mais sans en faire « de trop » (cela m’aurait particulièrement exaspéré). Rabbit tombe régulièrement dans un sommeil profond dû aux lourds traitements et anti-douleurs et c’est alors qu’elle se met à rêver elle aussi à tout ce qui lui est arrivé de meilleur. Parmi ses pensées, elle y recroise son grand et unique amour, Johnny, le meilleur ami de son frère Davey, emporté plusieurs années auparavant.

Tous ces personnages constituent une joyeuse tribu qu’on apprécie principalement pour leur naturel, la légèreté avec laquelle ils tentent, tant bien que mal à traverser ces journées pas comme les autres, et surtout le lien fort qui les unit tous. Ils m’ont tous beaucoup plu, à des niveaux différents dû à des personnalités assez diversifiées. Certains m’ont davantage touché comme Davey ou le papa de Mia.

C’est une lecture plaisante, malgré le sujet qui est triste. On se met soi-même à réfléchir à la façon dont on devrait aborder la mort d’un être cher, si l’on était dans le cas. Il se lit rapidement, grâce à un style particulièrement facile. A mon idée, l’ensemble du texte souffre de quelques longueurs. Je n’ai pas spécialement accroché à l’histoire de Johnny, par exemple. Elle m’a semblé de trop. Mais globalement, je suis heureuse d’avoir lu ce roman pendant mes vacances, j’ai vraiment été emportée par l’histoire de Rabbit à laquelle je repense d’ailleurs régulièrement.

Voici le billet de Fanny qui en parle drôlement mieux que moi car ce fut un gros coup de coeur pour elle!

Anna McPartlin, « Les derniers jours de Rabbit Hayes », traduit de l’anglais (Irlande) par Valérie Le Plouhinec,  Editions Le Cherche Midi, 2016, 464 pages

« En attendant Bojangles » d’Olivier Bourdeaut

J’étais prévenue par les nombreux-ses lecteurs-trices qui ont adoré ce roman : il ne ressemble à aucun autre! Je me suis donc laissée emporter par ce rythme dansant dès les premiers mots. Sans le savoir, j’entrais dans un univers à part, foisonnant, généreux, un pur bonheur de lecture!

Dans ce court livre, se déroule le quotidien d’un couple pas comme les autres, qui se vouvoie, porte des vêtements d’une autre époque, ne s’appelle jamais par le même prénom.

C’est leur petit garçon qui nous raconte cette incroyable fête qu’est leur vie. Dans leur appartement, les invités se bousculent chaque soir et passent des nuits entières à boire, à manger et à danser. Entre ses parents, c’est l’amour fou, véritable coup de foudre qui les a frappé il y a quelques années sur un bateau. Deux âmes-sœurs, qui ont immédiatement parlé le même langage.

A la moindre occasion, ils s’enlacent et se mettent à danser sur leur chanson fétiche « Monsieur Bojangles » de Nina Simone. Elle est devenue leur hymne, les notes sont directement imprégnées dans les murs de leur appartement. Ils n’ont sans doute rien en commun avec les parents « traditionnels », mais ils transmettent une réelle joie de vivre autour d’eux.

Mon côté très terre à terre s’est un peu méfié de cette première partie totalement hors du temps. Elle m’a beaucoup amusée car l’écriture permet de bien visualiser les scènes. J’entendais la musique à travers les pages, je ressentais la bonne humeur qui s’en échappait, et les fous rires. Un véritable vent de fraîcheur! Et puis, je savais au fond qu’Olivier Bourdeaut avait autre chose à raconter, et j’étais pressée de le découvrir. Chose qui arrive assez vite finalement, au premier signe d’énervement de la part de la maman, lors de la visite impromptue d’un contrôleur fiscal. On sent que sa réaction est un peu excessive. Les premiers signes de la maladie apparaissent au lecteur.

Le problème avec le nouvel état de Maman, c’est qu’il n’avait pas d’agenda, pas d’heure fixe, il ne prenait pas rendez-vous, il débarquait comme ça, comme un goujat. (p.74-75)

Un second narrateur s’intercale de temps en temps, entre les propos du fils, c’est le papa. Il partage quelques passages de son journal intime dédié à sa femme tant aimée. On sent que ces annotations lui permettent surtout de prendre un peu de recul par rapport aux situations parfois très abracadabrantes, voire dangereuses, qu’il traverse avec sa famille.

Son comportement extravagant avait rempli toute ma vie, il était venu se nicher dans chaque recoin, il occupait tout le cadran de l’horloge, y dévorant chaque instant. Cette folie, je l’avais accueillie les bras ouverts, puis je les avais refermés pour la serrer fort et m’en imprégner, mais je craignais qu’une telle folie douce ne soit éternelle. Pour elle, le réel n’existait pas. (p. 65)

Quelle réussite! L’auteur aborde un sujet finalement bien triste, qu’est la maladie mentale, mais jamais il ne plombe l’ambiance de son roman. C’est un texte lumineux, joyeux, qui donne envie de danser, de chanter, de crier, de vivre sa vie sans se soucier du regard des autres. Il est aussi très émouvant car l’amour, le véritable amour, est omniprésent. On ne peut que s’attendrir de ce petit garçon qui est rempli d’admiration pour ses parents. Ils sont extravagants, certes, mais il ne lui manque de rien, il est aimé, choyé, et c’est ça le principal. Par ailleurs, j’ai eu le cœur littéralement retourné face à cette mère qui se bat contre ses propres démons, et parallèlement, veut protéger coûte que coûte les deux hommes de sa vie. Car les personnages imaginés par Olivier Bourdeaut sont des plus attachants et éminemment solaires. On s’en détache avec beaucoup de difficultés, tant leur énergie positive prend de la place.

Le style m’a amusée aussi, grâce à cet auteur qui joue avec les codes et les expressions de la vie courante qu’il remanie à sa façon. C’est une nouvelle façon de voir les choses qui s’offre à nous, en somme. Que le narrateur soit un jeune garçon ajoutait un petit côté naïf que j’ai beaucoup aimé. D’autant plus que cette situation familiale n’est pas toujours très facile pour lui car elle n’est pas bien comprise dans notre société faite de modèles classiques et pré-conçus, comme l’école.

Je mentais à l’endroit chez moi, et à l’envers à l’école, c’était compliqué pour moi, mais plus simple pour les autres. Il n’y avait pas que le mensonge que je faisais à l’envers, mon écriture aussi était inversée. L’écrivais « comme un miroir » m’avait dit l’institutrice, même si je savais très bien que les miroirs n’écrivaient pas. (p.47)

En le terminant, ce sont des frissons qui m’ont parcourue, et les larmes n’étaient pas bien loin (ceux qui me connaissent bien savent que ça n’arrive pas souvent!). Un premier roman impressionnant, original et maîtrisé!

Olivier Bourdeaut, « En attendant Bojangles », Editions Finitude, 2016 (Folio, 2017), 172 pages