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« Ballade pour Leroy » de Willy Vlautin

La douleur semblait suspendre le temps. Attendait-il depuis des minutes, des heures, des jours ou des semaines? C’était trop difficile à supporter et il en avait vraiment assez de souffrir. Alors il décida d’abandonner, d’emmener son esprit le plus loin possible. Il allait se perdre en lui-même. Disparaître de la scène du monde. (p.33)

Quand son patron lui propose, de façon très insistante, d’entrer à la National Guard, Leroy est persuadé qu’il ne quittera jamais le pays. C’est ce qu’on lui promet en tout cas. Mais le cours des événements est tout autre. En Irak, il sera l’un des seuls survivants d’une bombe tombée sur le véhicule qui le transportait, lui et des collègues. Même s’il y survit, Leroy ne sera plus jamais pareil. Dans sa tête, plus rien ne va, aucun souvenir ne revient, il ne connaît même plus son nom. Alors la nuit où il se réveille avec un semblant de lucidité, dans le foyer psychiatrique où il est hébergé, il se demande si sa mémoire revient ou si c’est juste un phénomène éphémère. Dans le doute, à bout de souffle et totalement désespéré, il prend une décision cruciale.

Autour du jeune homme, gravitent des personnages qui ont ou auront une place importante pour lui. Le lecteur découvre leur quotidien tout au long de ce roman :

Il y a Freddie, le gardien de nuit qui a une affinité particulière pour Leroy. Il enchaîne ce boulot avec un poste à journée depuis que sa femme est partie avec leurs deux filles et que les dettes s’accumulent. On fait aussi la connaissance de Pauline, l’infirmière qui s’occupe de Leroy. Elle non plus n’a pas la vie simple. On lui suppose la trentaine, elle vit seule, travaille énormément et s’investit plus qu’il ne le faut avec ses patients. Quand elle n’est pas à l’hôpital, elle s’occupe de son père qui n’a pas la tête toute fraîche. C’est une femme qui pense d’abord aux autres et qui laisse passer sa vie. Elle m’a beaucoup émue… notamment avec la relation compliquée qu’elle entretient avec son père. Extrait :

Quand elle se réveilla le lendemain matin, il neigeait. Elle trouva son père dans la cuisine. Il avait fait du café et préparé des oeufs. Il s’était peigné et portait les vêtements de la veille.

« Merci » dit Pauline, et elle l’embrassa sur la joue. Son père avait les larmes aux yeux. Son visage se contracta et il toussa pour s’éclaircir la voix. « Je t’aime tellement, lui dit-il. (p.125)

On rencontre aussi régulièrement Darla, la maman de Leroy, qui garde espoir même si… Alors elle lui lit des histoires de sciences-fiction, le genre préféré de son fils.

Malgré son état, Leroy intervient dans ce roman. Il vit une aventure parallèle où il tente d’échapper, avec son amour de toujours Jeanette, à des espèces de gestapo qui massacrent toute personne présentant de mystérieuses taches colorées sur la peau.

Les conseils de Marie-Claude sont toujours judicieux! Après avoir craqué pour son Willy Vlautin avec « Plein nord« , voilà que je me plonge dans ce magnifique roman, profondément humain où des âmes écorchées à nouveau se présentent à nous. C’est ce qui fait la force de l’auteur, parler avec une écriture sobre et très belle, de personnes qui en bavent dans la vie et qu’on a terriblement envie d’aider. D’emblée, dans ce troisième roman, Leroy apparaît comme un jeune homme généreux, aimé, qui a toute la vie devant lui, et qui est coincé entre deux mondes. Cet entourage qui se dessine peu à peu, des portraits de gens ordinaires qui ont leur lot de problèmes, se montre extrêmement bienveillant.

Je suis restée accrochée du début à la fin, à vivre ces quotidiens difficiles et qui nous apparaissent si réels. Les personnages de Willy Vlautin ont ce quelque chose qui nous parle, ils pourraient être n’importe qui autour de nous. Ils font preuve d’une grande combativité, qui est pourtant mise à rude épreuve. Mais ils s’y accrochent et y croient. Pour les autres, pour eux.

Avec Vlautin, il y a souvent de l’espoir. La petite étoile de chacun qui joue, un jour ou l’autre, son rôle. On referme ses romans avec une foi décuplée en la vie. Je garderai un souvenir fort et émouvant de ce livre qui a clôturé mon année 2017 en beauté. Il ne me reste plus qu’à lire « Motel life »!

Le très bel article de Marie-Claude sur ce coup de coeur partagé!

Willy Vlautin, « Ballade pour Leroy », traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Fournier, Editions Albin Michel, Collection Terres d’Amérique, 2016, 292 pages

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« Je me promets d’éclatantes revanches » de Valentine Goby

J’aime qu’il n’y ait pas de « message » dans l’oeuvre de Charlotte Delbo. Elle est une somme de poèmes et récits sans visée autre que la restitution à l’humanité de sa propre et entière mémoire par le truchement de la langue. (p.155)

La toute première fois que Valentine Goby a entendu le nom de « Charlotte Delbo », la rencontre lui a paru comme une évidence. L’évidence de devoir connaître ce parcours extraordinaire d’une ancienne prisonnière des camps, et l’évidence de devoir le porter au plus grand nombre. Des mots qui furent quasi placés sous silence quelques années plus tôt. C’est une autre grande dame, Marie-José Chombart de Lauwe, qui énonce le nom de Charlotte Delbo à Valentine Goby, en 2015. Elles se rencontrent dans le cadre de la préparation de son roman de l’époque, « Kinderzimmer ». L’auteure s’enferme alors dans une bibliothèque pour ne perdre aucune miette des ouvrages publiés par celle qui deviendra très vite un véritable modèle de courage pour l’auteure. Issue d’une famille d’immigrés italiens, Charlotte Delbo se marie à Georges Dudach, un militant communiste. Ils sont tous deux arrêtés en 1942. Lui est fusillé, elle, fera partie du tristement célèbre convoi du 27 janvier 1943 l’envoyant à Auschwitz. Elle y connaîtra évidement les pires atrocités, des images à jamais gravées dans sa tête. En 1944, elle change de camp et part pour Ravensbrück et est rapatriée en France en 45.

S’enfermer dans le silence à jamais ou avancer, tel est le dilemme de Charlotte Delbo, après avoir traversé une période aussi sombre et inhumaine. Alors elle se met à l‘écriture. Elle ne commence pas vraiment puisque son désir d’écrivain est apparu bien avant la guerre. Mais l’écriture apparaît ici comme un besoin vital de s’exprimer et de partager. Son œuvre littéraire est longue mais ne sera pas diffusée comme l’écrivaine l’espérait.

La liberté retrouvée est un vertige, souvent une illusion. On n’est pas libre, occupé de cauchemars. (p.134)

Voici en quelques mots l’incroyable histoire de Charlotte Delbo, que je découvrais à mon tour au travers des mots de Valentine Goby, une auteure que j’apprécie beaucoup. Je n’avais jamais entendu parler de cette grande dame qui avait tant de choses à dire.

Les mots de Valentine Goby m’ont encore plus éblouie dans ce texte. Ils ont quelque chose de très personnel, ils sont perçus par le lecteur comme une confession. Je les ai trouvés spontanés et en même temps, parfaitement choisis, en adéquation avec le destin qu’elle nous présente. Ils lui rendent grâce. Dès que j’ai entamé cette lecture, j’ai su qu’elle méritait toute mon attention, que chaque mot aura son importance et qu’ils me permettront de m’imprégner véritablement des événements ainsi narrés.

La narration justement, m’a beaucoup plu aussi. J’ai trouvé une auteure traversée par divers sentiments : l’admiration tout d’abord, la curiosité, ensuite la peur, le dégoût des événements relatés, à nouveau l’admiration pour cette femme qui, une fois la guerre terminée, veut continuer d’en parler, et ensuite la désolation et l’incompréhension face au quasi rejet de ses ouvrages. Des sentiments qui nous arrivent, à nous lecteurs-trices, grâce à nouveau à un talent indéniable de raconteuse, de transmetteuse.

Un titre qui sonne comme un cri de joie, de la part de Charlotte Delbo. Et comme un cri rempli de promesses, de la part de Valentine Goby. La promesse de continuer à parler de cette héroïne, de partager son histoire, son existence. De continuer à la faire vivre au travers des mots.

Deux portraits se distinguent ainsi dans « Je me promets d’éclatantes revanches », qui ont des points communs à divers égards, et avant pour pour l’amour du partage via l’écriture. Ce livre renferme également un très joli hommage au pouvoir de l’écriture sur l’humain.

Elle, elle veut être Electre doublée d’une poète : « plus que se souvenir, c’est porter au langage ». Son obsession pour la forme est le rempart le plus sûr contre l’oubli. (p.127)

J’y ai découvert une facette beaucoup plus intime de Valentine Goby, que j’apprécie encore plus aujourd’hui, ainsi que la personnalité incroyablement combattive et passionnée de Charlotte Delbo.

Je ne lis jamais de récit, me portant beaucoup plus facilement vers les romans. Mais j’avoue qu’un texte comme celui-ci remue et marque. En plus de cela, l’objet est magnifique, avec une couverture rouge vif et des reliefs aux lettres, un objet précieux.

Valentine Goby, « Je me promets d’éclatantes revanches », Éditions L’iconoclaste, 2017, 178 pages

« Par amour » de Valérie Tong Cuong

Je me suis laissée tenter par ce roman après avoir vu passer de très nombreux avis, bien souvent élogieux. Valérie Tong Cuong, je l’ai découverte avec L’atelier des miracles, un titre qui m’avait plu sans plus.

C’est le sujet que l’auteure a voulu mettre en lumière qui m’a surtout donné envie : elle a choisi de parler de l’occupation allemande tout au long de la Seconde Guerre Mondiale dans la ville du Havre et des épisodes qu’ont été contraints de traverser les havrais. Dès les premiers exodes en 1940 jusqu’à la signature de l’armistice en 45, on découvre à travers la voix de 5-6 personnages tout ce qui s’est passé dans cette petite ville portuaire française. Les habitants ont non seulement du se mettre à la botte des allemands, leur laisser tout ce qui appartenait à leur vie d’avant, et obéir à leurs moindres désirs, et en même temps, assister impuissants aux bombardements sanguinolents de la part de l’armée britannique.

Deux familles se partagent ce roman choral : celle de Muguette et d’Elénie, deux sœurs à la personnalité fort différente mais dont l’amour véritable et la bienveillance ne cessent de les unir tout au long des événements. Leurs maris ont été appelés au front très rapidement. Pour leurs enfants respectifs, elles combattront la misère, la violence et la peur désormais omniprésente dans leur ville avec force, courage et persévérance.

Notre famille sombrait dans la défaite et j’étais impuissante. C’était une chose de lutter contre un ennemi, contre les circonstances, c’en était une autre de s’adapter au vide. (p.87)

Difficile de quitter ce roman, grâce notamment au grand talent de conteuse que j’ai (re)découvert chez Valérie Tong Cuong. A travers ses personnages touchants qui racontent chacun à leur tour ce qu’ils observent tout autour d’eux, on vit les événements. Elle arrive à attraper son lecteur et à l’emmener dans cette atmosphère triste, malgré le soleil régulièrement présent. Comme les héros, on ressent l’empressement d’agir vite pour sauver sa famille, l’empressement des choix qui transpercent le cœur. Les émotions sont vives, délivrées sans filtre. On passe par la tristesse, la joie, l’amour, la haine, le dégoût, l’espoir.

J’ai également le sentiment d’avoir réellement appris des choses sur cette Grande Guerre, et notamment le fait que les havrais devaient envoyer leurs enfants en Algérie pour les sauver mais surtout leur offrir un avenir meilleur.

Par amour pour une mère, par amour pour une soeur, par amour pour un enfant, par amour pour un mari, par amour pour un enfant recueilli, comment des personnes ordinaires arrivent à poser des choix qui vont au-delà de leur intérêt personnel. C’est l’amour pour l’autre qui prime, toujours.

Un roman qui vaut le détour, ne fut-ce que pour se rappeler par quoi sont passés tous ces innocents qui ont subi de plein fouet l’avidité de pouvoir de quelques personnes isolées. A lire également pour se plonger dans une histoire hautement romanesque, à ne plus pouvoir relever la tête. Et aussi pour toutes ces émotions qui vous submergent du début à la fin. Il m’a manqué la petite étincelle pour que cela soit le coup de cœur partagé par bon nombre d’entre vous, mais cela restera un très beau souvenir de lecture de mon été.

Valérie Tong Cuong, « Par amour », Éditions JC Lattès, 2017, 413 pages

« J’ai longtemps eu peur de la nuit » de Yasmine Ghata

Après ma lecture de « Petit pays« , plusieurs m’ont donné envie de poursuivre sur le thème du génocide rwandais avec ce roman sorti en même temps que celui de Gaël Faye et, par ailleurs, un peu moins exposé.

J’ai vraiment beaucoup aimé le point d’accroche de cette histoire : Suzanne anime des ateliers écriture dans les écoles, et au lancement de l’un d’eux, elle décide d’inviter ses élèves à s’exprimer autour d’un thème bien précis : « l’objet de famille« . Il fallait qu’ils trouvent un objet qui a du vécu, qui a traversés des générations, qui est important à leurs yeux ainsi que pour leur famille. Dès la première rencontre, Suzanne est attirée par un jeune garçon noir plutôt taiseux au fond de sa classe. Elle SENT qu’il a quelque chose à raconter, que le besoin de s’ouvrir est très fort. Mais elle devine aussi qu’il faudra du temps, de la patience et beaucoup de douceur.

C’est donc à travers le thème de la transmission, du témoignage, que Yasmine Ghata aborde le terrible sujet de la guerre. Développer cette approche en utilisant l’objet comme déclencheur de souvenirs était très intéressant. Personnellement, j’aime me raconter les événements passés autour d’un objet, d’une photo. Ils gardent une trace de celles et ceux qui nous ont été si chers. Comme s’ils avaient incorporé en eux une trace indélébile de leur passage sur terre. Ces objets sont aussi remplis d’amour, l’amour que l’on continue de porter à nos regrettés disparus.

Le jeune garçon qui est au centre du roman et qui va raconter son histoire, c’est Arsène. Il a 8 ans seulement lorsque la guerre éclate. Issu d’une grande fratrie, il sera pourtant le seul à s’en échapper. Sa grand-mère l’a en effet poussé à la fuite, en se cachant dans une valise. Cette valise, bien plus qu’une compagne de route, permettra sa survie. C’est celle-ci, précisément, qu’il présente à Suzanne, le jour de l’atelier d’écriture. La sortir de son armoire est déjà un exploit en soi. Comme pour marquer une scission entre sa vie d’avant et celle à Paris, il ne l’a plus ressortie. Mais elle a encore quelque chose à lui offrir, cette valise. La possibilité d’enfin parler pour, peut-être, tourner la page. Digérer ce mal qui continue de le ronger, malgré tout, inconsciemment sans doute. Faire sortir les mots qui brûlent, tenter de transmettre les images qui cognent dans sa tête. Il est heureux là en France. Un couple aimant et protecteur de parisiens l’ont adopté, après avoir été secouru par les casques bleus à moitié conscient, après de longues journées à errer sur ses anciennes terres ensanglantées. Mais il saisit pourtant cette opportunité pour ouvrir son coeur et faire parler sa mémoire.

Tu as peur d’ouvrir cette valise, peur de poser ton regard sur les ténèbres qu’elle renferme. Pur toi, elle loge un cadavre : celui de ton enfance pillée, en lambeaux. (p.24)

Arsène va trouver auprès de Suzanne une alliée et une oreille pour écouter son courageux parcours. Toujours à huis-clos cependant. Comme lorsque l’on confie un secret. De con côté à elle, peut-être est-ce parce qu’elle garde au fond d’elle des souvenirs qui font mal, que Suzanne se sent d’emblée proche du jeune élève?

Même s’ils se différencient en de nombreux points et particulièrement au niveau du style d’écriture et du point d’accroche, je n’ai pu m’empêcher de comparer ces deux récents romans sur le génocide rwandays. Et j’ai été beaucoup plus émue par celui-ci, je l’avoue. J’ai suivi avec admiration le parcours relaté par Arsène. Subjuguée également par le courage dont il fait preuve pour survivre au drame. J’ai  également été attachée à Suzanne, qui a cette volonté d’accompagner son élève dans ce travail de reconstruction qu’elle provoque sans l’avoir prémédité, finalement.

Tu n’as jamais oublié son visage, ni même sa voix. Elle t’a sauvé la vie, tu es ici grâce à elle et tu n’as jamais cessé de croire qu’elle te protègerait encore. Tu as toujours senti son regard sur toi, ses yeux à peine entrouverts dotés de lourdes paupières. (p.151)

La distinction entre le récit d’Arsène et les moments présents est clairement établie grâce à une double narration, une fois en « tu » et une autre, extérieure. Si j’ai trouvé cette technique originale et judicieuse, elle m’a surtout permis d’entrer attentivement dans le témoignage si poignant du garçon. Le lecteur est directement intégré au récit, permettant de saisir la dureté du moment.

Un roman vraiment émouvant qui, en quelques pages, fait passer des larmes à l’espoir. Merci à Fanny pour ce prêt et cette très belle découverte, qui a écrit un très joli billet sur ce roman.

Yasmine Ghata, « J’ai longtemps eu peur de la nuit », Edition Robert Laffont, 2016, 156 pages

« Petit pays » de Gaël Faye

Le roman s’ouvre sur les mots d’un homme, vivant à Paris, qui semble être à côté de sa vie. Il erre, ne sait pas ce qu’il veut, quel sens donner à son existence. Il multiplie les filles, sans jamais s’attacher. Il pense à Ana

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C’est alors qu’il remonte les souvenirs. Ces souvenirs qui l’ont façonné. A ses 10 ans, au Burundi, lorsqu’il y vivait avec son père, sa mère et sa sœur. Au moment où tout était paisible et lui, innocent. C’est l’histoire de Gabriel, ou plutôt, de Gaby.

Ce sont les mots d’une enfance joyeuse, qui défilent d’abord, dans un pays où il se sent bien. Son père est français et sa maman est rwandaise.

Bientôt ce sera la fin de mon anniversaire, je profitais de cette minute avant la pluie, de ce moment de bonheur suspendu où la musique accouplait nos cœurs, comblait le vide entre nous, célébrait l’existence, l’instant, l’éternité de mes onze ans, ici, sous le ficus cathédrale de mon enfance, et je savais alors au plus profond de mois que la vie finirait par s’arranger. (p.110)

Gaël Faye, qui s’ouvre à travers ce personnage de Gabriel, se replonge dans ce qui était alors ses plus belles années : l’odeur des fruits, les premières cigarettes, les bières. C’est la période les 400 coups avec les copains! Gino son frère de sang, Armand et les jumeaux. A eux cinq, c’est une petite bande qui vole quelques fruits, se moque gentiment des voisins… Des p’tits mecs qui veulent parfois jouer les caïds mais qui gardent leur âme d’enfant. Il y a cet endroit, l’impasse, où il se réfugient, dans un ancien combi VW, qui renferme tous ces moments de bonheur qu’on n’oublie jamais.

Mais Gaby sent que quelque chose se trame, particulièrement alerté par le comportement changeant de son père. Une musique classique à la radio, et tout est compris. La guerre a éclaté au Rwanda, pays limitrophe, et surtout, le berceau de sa mère.

Je voulais me lover dans un trou de souris, me réfugier dans une tanière, me protéger du monde au bout de mon impasse, me perdre à nouveau parmi les beaux souvenirs, habiter de doux romans, vivre au fond des livres. (p.188)

Tout ce cocon que Gaby tentait de maintenir bien précieusement vole alors en éclat. Malgré tout, il ne veut pas se laisser atteindre par la violence et la haine qu’il sent dans l’air et qui gagnent son entourage. Il devient également le témoin de la déchéance de sa maman, qui a assisté au massacre de sa famille au Rwanda. Chaque personne qui lui était chère, sera touchée à jamais par ce génocide. Il essaie malgré tout de rester dans sa bulle. Les livres prêtés par une dame grecque vivant tout à côté, lui offrent cette enveloppe sécurisante. Mais la barbarie s’étend, elle n’a plus de frontières.

Même si je n’ai pas ressenti l’extase partagée par la grande majorité des blogeurs-ses, j’avoue avoir été totalement séduite par l’écriture si poétique de Gaël Faye. Avec des mots simples, il nous plonge dans une atmosphère enveloppante. Une poésie qui n’amoindrit en rien ces horreurs, mais qui donne une dimension plus aérienne et délicate de la situation. Je n’ai vraiment accroché qu’à la seconde partie du roman où je deviens hypnotisée par les mots de ce jeune Gabriel. Il sous-entend les événements qui secouent le Rwanda et qui touchent directement sa famille, sans jamais entrer dans la violence. On reste avec lui dans sa bulle. Ce regard innocent, parfois même naïf, qu’il garde à tout prix, m’a touchée. Je trouve merveilleux et très intelligent le ton, le style que l’auteur emploie pour aborder ce pan de l’Histoire.

Au final, Gaël Faye ouvre son cœur d’une façon juste et poétique, et se livre dans ce très beau premier roman, son « Petit pays », qui reste à jamais gravé dans sa mémoire. Ses lecteurs sont chanceux de cette évocation qu’ils devraient partager, à leur tour, encore et encore. Enfin, c’est un livre qui peut convenir au jeune public aussi.

Un texte sincère et précieux!

Grâce à mes lectures, j’avais aboli les limites de l’impasse, je respirais à nouveau, le monde s’étendait plus loin, au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient sur nous-mêmes et sur nos peurs. (p.170)

Gaël Faye, « Petit pays », Editions Grasset, 2016, 217 pages