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« Acquanera » de Valentina d’Urbano

Il y a des livres qui viennent à vous, naturellement, au détour d’un rayon à la bibliothèque. On se laisse guider par son instinct et on se lance, sans savoir vers où on va. Je me suis laissé aller avec ce titre, dont je n’avais jamais entendu parler ni dans la presse ni sur les blogs. Et quelle charmante surprise!

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Fortuna revient dans son village natal Roccachiara, un patelin situé dans les montagnes au nord de l’Italie, souvent humide et sombre, jouxtant un lac bien mystérieux. Ce n’est pas de gaieté de cœur qu’elle décide de revoir sa mère Onda, une femme aigrie, voire méchante, qui souffre depuis toujours de ses fantômes intérieurs. Une vie qu’elle a quittée voilà déjà 10 ans. Fortuna est issue d’une famille modeste, uniquement constituée de femmes, et qui ont toujours été considérées comme des êtres dont il fallait se méfier, dotées d’étranges pouvoirs. Une réputation qui leur colle à la peau génération après génération, instaurant une peur démesurée auprès des habitants de Roccachiara. Un élément en particulier pousse la jeune femme à remettre les pieds là-bas : la découverte d’un squelette, qui pourrait bien être celui de son ancienne meilleure amie, Luce.

4 générations de femmes, Clara (l’arrière grand-mère), Elisa (la grand-mère), Onda (la mère) et Fortuna (le personnages principal) se succèdent dans ce roman, où leur quotidien est déployé dans une langue aux allures aussi bien poétique que tranchante. Dans cet univers froid et sombre qu’elle plante à merveille, Valentina d’Urbano crée des identités féminines très fortes certes, mais en marge d’une société qui ne veut pas les accepter à cause de leurs différences.

Je freine d’habitude des quatre fers face aux histoires mystiques, mais j’avoue que l’ambiance de « Acquanera » m’a littéralement envoûtée! On se prend très vite à ces destins brisés de femmes à qui on ne laisse aucune chance, pour des particularités qu’elles finissent par subir et regretter. Seule Fortuna tentera de casser cette malheureuse réputation en essayant de vivre une vie normale de petite fille, en allant à l’école et en essayant de faire des copines. C’est ainsi qu’elle se rapprochera de Luce, une fille tout aussi bizarre, qui préfère passer son temps libre parmi les tombes dont s’occupe son père, le croque-mort du village. Il s’agit donc également d’une belle histoire d’amitié, dans une dimension passionnelle et étouffante.

Ces personnages féminins sont pour moi une grande réussite! Elles arrivent à prendre tout l’espace du livre et à envelopper le lecteur dans leur quotidien peu ordinaire. Sans avoir développé une réelle empathie envers elles, certaines étant purement et simplement repoussantes, je me suis cependant accrochée à ce qu’elles vivent en espérant même, pour certaines encore une fois, un avenir plus lumineux.

C’est un roman qui se lit vite, grâce notamment à la maîtrise du suspens dont fait preuve l’auteure. Il me marquera longtemps pour son atmosphère hypnotisante, parfois malsaine.

Une excellente surprise en ce qui me concerne, qui me donne envie de lire le premier roman de cette jeune auteure, « Le bruit de tes pas » publié en 2013.

Valentina d’Urbano, « Acquanera », (traduit par Nathalie Bauer), Editions Philippe Rey, 2015, 352 pages.

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« Le tort du soldat » d’Erri De Luca

Ce très court récit de 89 pages  se développe en deux parties, occupées par des narrateurs différents. Dans un premier temps, il s’agit d’un homme d’origine italienne, passionné par la langue juive et la littérature yiddish, chargé de traduire les derniers récits d’Israel Joshua Singer, frère du Prix Nobel Isaac Bashevis Singer. Il explique avec beaucoup de sincérité, tout en simplicité, sa passion, la façon dont il a appris seul le yiddish « parlée par onze millions de Juifs d’Europe de l’Est et rendue muette par leur destruction ». Il revient aussi sur l’horreur de la seconde guerre mondiale et les traces qui restent dans d’anciens camps, tellement pénibles à observer encore à l’heure actuelle. Dans une auberge des Dolomites, dans les montagnes italiennes, où il se concentre sur sa traduction, il se retrouve assis à une table où boivent une bière une fille et son père. La réaction de ce dernier est surprenante, voire radicale.

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C’est cette fille qui prend la parole lors de la seconde partie du récit où elle revient principalement sur les mensonges qui ont constitué son enfance. Sa mère lui a en effet caché que son grand-père était en réalité son père, et qu’il était recherché en tant que criminel de guerre. Elle apprend alors la vérité sur son identité et celle de son père, lorsque sa maman, après plus de 20 ans à se cacher, décide de les quitter tous les deux. La narratrice est ainsi forcée de vivre avec un père qu’elle ne connaît pas, de surcroît, ancien nazi, qui reste tourmenté par la défaite de 45.

Il jouait au soldat vaincu, dont le tort est la défaite survenue avant, une fois pour toutes.(p.67)

Ce livre parle de la cruauté d’un pan de l’histoire à jamais dans nos mémoires, à travers les différents regards de ces protagonistes. Cette femme est particulièrement touchante. En quête de vérité et de sens à donner à sa vie, elle se cherche et n’arrive toujours pas à établir de véritable communication avec son père. Comment vivre en tant que fille d’un criminel nazi?

Dans une langue poétique et singulière, Erri de Lucca revient sur cette tragédie qui continue de poursuivre beaucoup de personnes. Il met ainsi en scène une rencontre fortuite dans une auberge pour tout faire exploser et ramener la justice et la vérité. Une délivrance pour certains.

Même si je n’ai offert à ce récit toute l’attention qu’il mérite, parce qu’il est vraiment très joliment écrit, il me donne néanmoins l’envie de poursuivre dans l’oeuvre d’Erri de Luca.

Erri De Luca, « Le tort du soldat » (traduit par Danièle Valin), Editions Gallimard, 2014 (Folio, 2015), 89 pages.

« Petits moments de bonheur volés » de Francesco Piccolo

photo(4)Généralement, je suis bonne cliente des romans et récits sur les petits bonheurs du quotidien à la Philippe Delerm. Je n’ai donc pas hésité très longtemps en apercevant cet ouvrage à la bibliothèque, sorti en janvier de cette année, et à la couverture particulièrement jolie. Mais… la sauce n’a pas tellement pris.

La 4ème de couverture nous invite à parcourir toutes les petites choses qui font sourire Francesco Piccolo et autres anecdotes qu’il pioche de son quotidien à Rome. Justement cette ville, qu’on découvre chère au cœur de l’auteur, a une place prépondérante dans ses anecdotes : la façon dont les gens y vivent, de jour comme de nuit, sa circulation infernale, les rencontres improbables vers lesquelles elle nous pousse, le bruit, les touristes… Francesco Piccolo nous fait régulièrement voyager parmi les rues romaines et traduit de façon assez plaisante l’ambiance qui s’y propage. Je me suis par exemple facilement plongée dans l’atmosphère de fin d’été d’un mois d’août où la vie « normale » reprend le pas sur les mois de tourisme effréné. Il revient aussi, avec un sourire aux lèvres que l’on imagine, à ses premiers pas dans cette grande ville où il avait l’impression d’être un extra-terrestre. C’est en tout cas un bel hommage à sa ville d’adoption.

Or, même si j’ai régulièrement souri en lisant ces bribes du quotidien, qui ne sont pas sans rappeler son propre vécu, je suis restée en surface de ce texte. La réussite est d’avoir utilisé des clins d’œil qui parlent à tous, de permettre à tous les lecteurs de s’y retrouver. Ceci étant, contrairement à Philippe Delerm qui y ajoute ce petit supplément d’âme, cette touche subtile et si agréable à lire, je n’ai pas retrouvé de poésie dans les écrits de Francesco Piccolo. J’avais plutôt l’impression qu’il s’agissait d’une liste formelle de ce qui l’entoure. Ce qui me semblait bien contradictoire par rapport à un si joli titre et sa délicate couverture.

Un élément qui m’a particulièrement dérangée: le choix de l’auteur de passer par la citation très courte de ces moments, à des histoires personnelles davantage décrites, qui auraient pu sans difficulté être reprises dans un recueil de nouvelles.

C’est donc une petite déception que j’ai peiné à terminer.

Quelques extraits sympas malgré tout :

« Quand ceux qui font la bise pour dire bonjour font vraiment des baisers avec des lèvres humides, je suis très fort pour guetter le moment où ils ne me regardent pas pour m’essuyer la joue du revers de la main. » p.78

« Toutes les choses qu’il faut faire, j’aime les reporter ou les avoir déjà faites. » p.108

Francesco Piccolo, Petits moments de bonheur volés, Editions Denoël, 2014, 133 pages. Traduit de l’italien par Anaïs Bokobza.

« La station thermale » de Ginevra Bompiani

Bien-être, eaux relaxantes et vapeurs d’espoir. Ce roman coup de coeur de Lucie m’a tout autant charmée, plus pour l’atmosphère et les personnalités charismatiques de ces 4 femmes que pour le style en lui-même.

IMG_0072D’un côté, Emma et sa nièce Lucy. De l’autre, deux amies, Lucia et Giuseppina. Ces 4 femmes font un séjour en station thermale de quelques jours, pour trouver le réconfort dont elles sont chacun besoin à cette période de leur vie. Un lieu où tous les possibles sont permis, où le changement peut survenir au premier rendez-vous pris avec un chirurgien plasticien, ou encore coup de jets superficiels. Se vider la tête, en la changeant, en la rajeunissant.

Le décor se plante aux premiers chapitres, où les différents visages féminins s’offrent au lecteur à travers une écriture aussi agréable que le lieu de rendez-vous. A travers deux voix, chacune à son tour. Tout d’abord celle de la jeune Lucy, venue se détendre au bord de la piscine avec sa tante qui l’intrigue depuis qu’elle l’entend pleurer seule dans sa chambre voisine. Mais quel est donc ce secret qui l’a met dans un tel état? La seconde voix, presque une homonyme, c’est Lucia. Et la ressemblance ne s’arrête pas là. Depuis la première rencontre, cette dame d’âge mûr se trouve d’incroyables points communs avec la fillette, elle se retrouve en elle. Plutôt réservée, incertaine, parfois invisible aux côtés de son amie tellement belle et sûre d’elle Giuseppina. Son coeur balance entre un rajeunissement éphémère et toutes les questions qui la taraudent de l’intérieur. Y trouvera-t-elle réponse en ce lieu suspendu?

Ces 4 femmes finiront par faire connaissance, se lier d’amitié en l’espace des quelques jours qu’elles partagent dans le même hôtel.

L’ambiance de ce roman est envoûtante, de même que les 4 personnalités. Elles nous attendrissent, chacune à son tour. Parce que ces quelques éclats de vie paraissent si réels, si proches du quotidien. La station thermale paraît alors être le lieu adéquat à une réflexion personnelle, à une remise en question, et devient le point de départ d’un nouveau tournant. Ou bien peut-être est-ce les rencontres qu’on y fait?