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« Jesse le héros » de Lawrence Millman

Jesse n’est pas un enfant comme les autres. Nous sommes en 1968. Totalement obnubilé par la guerre au Vietnam dont il aime par dessus tout regarder les pires scènes à la télévision, il adopte parfois un comportement franchement vicieux. Son grand frère Jeff est justement au Vietnam, et Jesse voue une vraie admiration pour ce dernier. Il l’imagine massacrer à longueur de journées des milliers de bridés, prendre du plaisir à les torturer… Mais quand Jeff revient à la maison, le discours qu’il a de la guerre n’a rien à voir avec ce que s’était imaginé son jeune frère. Lorsque son père et son frère décident enfin de l’envoyer à Concord, un établissement spécialisé, parce que le comportement de Jesse les inquiète de plus en plus, l’enfant décide de prendre la fuite pour vivre sa propre aventure au Vietnam. Qu’il imagine rejoindre à pied, bien sûr. Est-ce la peur d’aller à Concord? Le sentiment de trahison de la part de son papa qui veut l’envoyer à Concord? Ou bien est-ce sa personnalité, encore plus malsaine, qui ressort véritablement? En tout cas pendant cette expédition, l’état de Jesse va considérablement empirer.

J’ai reçu ce roman des éditions Sonatine grâce au Picabo River Book Club dont je suis membre depuis quelques temps, le spitch me plaisait bien. Il s’agit d’un roman publié aux Etats-Unis en 1982, que Sonatine a décidé de sortir en France. Un chef d’œuvre du genre, lit-on sur la 4ème de couverture, et un peu partout sur la blogo.

J’ai été assez accrochée au début de l’histoire, la personnalité de Jesse m’intriguait pas mal. Ceci dit, j’attendais un réel bouleversement au retour de Jeff et… je n’ai rien ressenti de tel. La façon dont Jesse le décrit en début de roman brosse le portrait d’un homme qui aime se battre, qui s’investit pour défendre sa patrie, qui n’a peur de rien. C’est une vraie désolation lorsqu’il revient puisque ce qu’il a vécu au Vietnam se réduit pratiquement à néant. C’est vrai que finalement, ça éveille en Jesse un déclic qui le pousse à vivre cette guerre atroce qu’il s’est imaginé depuis des mois. Il nourrit une haine pour les bridés au fond de lui, qu’il doit assouvir. Mais derrière cette personnalité faite de colère, de violence, de perversité, mais aussi de grande naïveté, j’ai eu beaucoup de mal à saisir le véritable visage de Jesse. Est-il vraiment attardé ou joue-t-il un rôle? Son discours est, d’une part, complètement incohérent. Il ne semble pas bien comprendre ce qui se passe autour de lui, la tristesse de son papa, l’impatience de son frère, leur inquiétude aussi face à ce garçon qu’ils ne comprennent pas et qui a une attitude de plus en plus dérangeante. Et d’autre part il semble très bien savoir ce qu’il fait. J’ai été un peu déçue par la suite des événements, l’enchaînement et le rythme ne m’ont pas satisfaite, malheureusement. J’admets cependant que Jesse est certainement le personnage le plus intriguant que j’ai pu rencontrer pour le moment dans la littérature américaine. L’auteur le travaille minutieusement au fil des pages. Il y a malgré tout des éléments qui m’ont semblé quelque peu invraisemblables. Je suis certainement passée à côté de quelque chose de très bien. C’est pourquoi je serai ravie de lire vos avis afin de pouvoir comparer.

Lawrence Millman, « Jesse le héros », traduit par Claro, Editions Sonatine, 2018 (1ère édition aux USA : 1982), 208 pages

Merci à Léa Mainguet et aux éditions Sonatine pour ce livre.

 

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« Pike » de Benjamin Whitmer

Après ma lecture du superbe premier roman de David Joy, Jérôme m’a parlé de « Pike ». Il y a des titres comme ça qu’on n’oublie pas.

C’est un roman dans lequel j’ai avancé à tâtons. Il m’a fallu un peu de temps pour entrer complètement dans cet univers sombre, si particulier. Ce n’est pas le genre de lecture que j’ai l’habitude de lire, il faut bien le dire. Immédiatement, j’ai remarqué le talent de l’auteur à planter un décor. Celui de Benjamin Whitmer ici est glacial, on est en plein hiver, on sillonne les ruelles inquiétantes d’une ville proche de Cincinnati, dans les Appalaches. Un terrain où les pires rencontres sont monnaie courante. On parle de drogue, d’argent, de prostitution, de jeunesse meurtrie. Je m’en rends compte dès les premières pages : ça cogne, ça saigne, ça tue. Une violence non suggérée, mais pas dégueulasse non plus. Elle est portée par une écriture ciselée, précise, directe.

On rencontre très vite Pike, un ancien truand qui est parti quelques temps au Mexique pour fuir sa vie, mais qui en est, depuis, revenu à contre-coeur. Il a tiré un trait sur son passé fait de drogues et de baston, même s’il n’est pas pour autant devenu un enfant de coeur. Il passe aujourd’hui son temps à faire des petits boulots, aux côtés de Rory un jeune gamin qui rêve de devenir boxeur et qui possède lui aussi cette boule furieuse au fond de ses entrailles.

Un jour, une fille dénommée Dana frappe à la porte de Pike et lui livre une gamine, Wendy. C’est la fille de Sarah, la fille de Pike. Elle vient d’être retrouvée morte. Cette toute jeune fille n’a plus personne, et son grand-père, bien malgré lui, la reprend sous son aile. Mais le jour où Derrick, flic corrompu, dealer et ultra raciste, reconnaît en pleine rue Wendy, Pike sait que les problèmes ne sont pas loin. Avec Rory, ils sillonneront la région pour savoir ce qu’il est réellement arrivé à Sarah, et surtout pour prendre de la vitesse sur Derrick qui ne prépare certainement rien de bon. Wendy est la dernière famille qu’il reste à Pike, et il la protègera quoi qu’il arrive.

Univers sombre, donc. Dérangeant, avec un vocabulaire grossier. Des personnalités très fortes qui se dessinent. Mais ce que j’ai surtout aimé dans ce roman, c’est la façon qu’a Whitmer de décrire le décor et les situations. Ils sont d’une précision exceptionnelle. Une façon de faire qui ne peut qu’emporter le lecteur, et l’embarquer dans cette aventure. Les portraits qu’il dresse n’ont rien pour plaire, et pourtant, on se met à vouloir aider Pike. Ses méthodes pour sous-tirer des informations ne sont pas des plus conventionnelles, il faut bien l’avouer mais la tension qui s’installe au fil des pages nous donne envie de savoir le fin mot de l’histoire. C’est une ambiance que j’ai vraiment beaucoup aimé, à ma plus grande surprise.

Boire et conduire, voilà peut-être la chose la plus importante au monde. C’est la réponse à cette haute sensation de solitude que rien ne pourra évacuer, c’est la seule issue quand il n’y a plus d’issue. (p.142)

Âmes sensibles s’abstenir évidement, même si Whitmer prend soin de ne pas franchir la frontière de l’indécent. C’est avec talent qu’il arrive à jongler entre des scènes sanglantes et des passages plus personnels où l’on découvre un homme en proie à de nombreuses tensions intérieures. Et cette envie de rédemption, finalement qui plaira forcément au lecteur.

Très bon roman noir, encore une fois, aux descriptions fabuleuses. Merci Jérôme. Son billet ici.

Benjamin Whitmer, « Pike », Éditions Gallmeister Collection noire, traduit de l’anglais (américain) par Jacques Mailhos, 2012, 264 pages