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« Histoires nordiques » de Lucie Lachapelle

Ce recueil fortement conseillé par Anne il y a quelques années, trônait sur mon étagère depuis bien trop longtemps! Le mois de la nouvelle organisé par Marie-Claude et Electra était le moment idéal pour enfin le découvrir!L’auteure a mis beaucoup d’elle-même dans ce recueil : on découvre en effet qu’elle voue une affinité particulière pour les inuits et les grandes étendues naturelles et froides du Nord où vit ce peuple autochtone. Elle a enseigné au Nunavik, et continue d’avoir beaucoup d’admiration pour eux et leur façon de vivre.

C’est ce qu’elle relate à merveille, avec énormément de respect et d’amour, au travers de toutes ces histoires. Ces nouvelles, c’est avant tout la rencontre de l’autre, de l’admiration pour la différence, la découverte d’autres valeurs et d’un autre mode de vie.

Ce regard empli d’humanité est proposé à travers une personne centrale, qu’on suit au fil de chaque histoire. Louise, une blanche venue du sud, qui s’est installée dans ce village inuit pour enseigner. On sent une vraie admiration de sa part pour le peuple qu’elle découvre au jour le jour. Plus que cela, elle veut vraiment s’y fondre, apprendre leurs coutumes et habitudes (c’est pas gagné pour la nourriture!), et se prend aussi au jeu de la langue. D’autres personnages s’ajoutent au fur et à mesure, et ne nous quittent plus. Annie, son amie inuite a la famille nombreuse qui aime partager avec Louise les petits secrets de son quotidien; il y aussi Tamusi, le coup de coeur de la jeune Blanche ; la « dame-sorcière » qui guéri les maux des gens de façon naturelle et surprenante, …

Chacune des nouvelles dévoile un pan de ce microcosme où Louise s’installe quelques années. Elle parle de ses doutes, de ses peurs, mais aussi des découvertes surprenantes qu’elle fait, et surtout d’une admiration et d’une complicité incroyable pour cette civilisation. Les années faisant, on sent malgré tout que les difficultés de s’intégrer totalement deviennent pénibles pour Louise. Elle épingle ainsi les terribles vérités qui entourent les femmes, ou encore les jeunes qui se suicident bien trop tôt. Le poids des traditions se fait sentir, et poussent finalement la jeune femme à ne pas envisager une installation définitive. Le texte se fait donc plus nuancé au fil des chapitres, ce qui n’est pas plus mal.

Par ailleurs, la langue de Lucie Lachapelle est superbe, délicate, totalement en adéquation avec les images, les émotions qu’elle nous veut nous faire partager. Par-ci par-là, elle sème des mots en Inuktitut, pour qu’on s’imprègne au plus près de cet univers. Un lexique est repris en dernière page.

Mon côté (trop) terre à terre m’empêche, bien souvent, de voyager au fil des lectures que je traverse, je n’arrive pas à m’imprégner suffisamment des mots. Ici, tout était différent. J’ai voyagé, j’ai vécu les péripéties de Louise, je me suis située dans ce village, j’ai senti le froid glacial, j’ai admiré ces superbes paysages décrits.

C’est la première fois que je lis un recueil de nouvelles qui se suivent et où on garde les personnages. J’ai adoré ce procédé, car même si les épisodes sont courts, on reste aux côtés des héros avec qui des liens peuvent se tisser.

Un beau coup de coeur pour ce recueil, pour l’auteure, pour ce dépaysement!

PS: si vous avez des conseils lectures sur les Inuits ou d’autres peuples autochtones, je suis preneuse, car j’ai vraiment adoré cette rencontre!

Lucie Lachapelle, « Histoires nordiques », Editions XYZ, 2013, 160 pages

Une lecture inscrite au challenge « Mai en nouvelles » organisé par Marie-Claude et Electra

« Et tous seront surpris » de Monique Persoons

Cela faisait bien longtemps que je n’avais plus lu de nouvelles, et ce recueil trônait sur ma bibliothèque depuis bien 2 ans!

Dans son premier recueil, Monique Persoons met en scène dans un humour noir, des moments de vie qui basculent. Les personnages sont, ou meurtris, ou en colère, ou encore jaloux. Et l’ultime décision qu’ils prennent, contre toute attente, ont la particularité de surprendre. Oui, le créneau de ce recueil passionnant est d’offrir aux lecteurs un virage à 360° à la fin de chaque histoire! Grâce à ce procédé, mais aussi parce que Monique Persoons arrive à nous embarquer dès les premiers mots dans ses histoires parfois bien déjantées, j’ai été littéralement captivée!

J’ai beaucoup apprécié l’humour omniprésent, qui joue sur le cynisme et le désespoir du personnage principal (bien souvent, une narratrice). Le style est fluide, les histoires se lisent à une vitesse folle. Elles sont courtes, élément que j’apprécie particulière dans le genre. Monique Persoons démontre toute son efficacité car en 3-4 pages par histoire, elle nous plonge dans une ambiance particulière, énigmatique, qui tient en haleine du premier au dernier mot.

J’ai également aimé les personnages, des gens ordinaires à la vie des plus banale. Ils sont lassés de cette (in)existence et cherche l’élément déclencheur pour changer la donne.

La surprise fut au rendez-vous dès la première histoire intitulée « Résurgence », que j’ai trouvé très réussie. Un excellent coup d’envoi!

Quelques nouvelles se distinguent parce qu’elles sont plus chargées en émotions. Je pense à « Un cercueil verni », qui m’a profondément remuée. D’autres sont vraiment comiques, ou plutôt ironiques. A travers des sujets comme les réseaux sociaux, l’infidélité, le mariage qui bat de l’aile, l’auteure met à mal les « vieux couples ». Un autre thème se retrouve dans la majorité des nouvelles, c’est la mort. Mais ne craignez pas le côté plombant! Les personnages sont malmenés, les issues sont rarement positives, mais c’est tantôt drôle, tantôt explosif.

Monique Persoons a créé une vraie belle surprise en moi, ce recueil m’a beaucoup amusée. Ceci dit, j’ai été très rarement déçue des recueils publiés par Quadrature…

Monique Persoons, « Et tous seront surpris », Editions Quadrature, 2016, 125 pages

Une lecture inscrite au rendez-vous de la nouvelle dans le cadre du mois belge organisé par Anne

 

« Des nouvelles de Mons » (Collectif)

Ce recueil édité chez l’excellente Luce Wilquin propose 10 histoires écrites par des auteurs belges, dont certains sont natifs du Hainaut, mettant en lumière la ville de Mons. Pour les français, il s’agit du chef-lieu de la province de Hainaut, située en Wallonie, à 1h de Bruxelles et de Lille, près de la frontière française à quelques kilomètres de Maubeuge. Cette ville a été fortement mise à l’honneur en 2015, en devenant « capitale européenne de la culture ».

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Ce sont de très jolies histoires qui nous sont présentées dans ce recueil, où les auteurs partagent un attachement sensible à cette ville. Ils évoquent chacun à leur tour, de façon différente, une atmosphère, une rencontre, une observation, au détour des rues montoises. Ce qu’ils témoignent est, je peux vous le certifier, assez fidèle à ce qu’on peut rencontrer dans la cité du Doudou. La Ducasse de Mons justement, plus familièrement appelée « le Doudou », n’a pas une place prépondérante, étonnamment, (car il s’agit de l’événement de l’année qu’attendent tous les montois!), mais elle laisse plutôt place au mythe de saint Georges et du dragon.

Il s’agit donc ici d’une invitation à se balader, à reconnaître des façades, à sourire aux personnes que l’on croise, à accepter le café d’un inconnu. Les atmosphères sont très présentes et c’est véritablement celles-ci qui m’ont séduite. Atmosphère de rue (à pavés évidemment!), de parcs, de lieux plus cachés qu’enferme le centre historique. Au gré des saisons, tantôt plus froides, tantôt lumineuses, sur le banc au beau milieu d’un espace vert, ou en terrasse sur la splendide Grand-Place, tous nous rappellent ce qui participe au charme de cette ville, entre modernité et architecture d’époque.

Les personnages qui se dessinent parmi ces courts textes sont assez diversifiés également, ce qui renforce le plaisir de l’évocation, le fait qu’elle se fasse à travers plusieurs voix. Elle est enfantine avec Nicolas Ancion et son très tendre « Georges et les dragons », féminine et sensuelle dans « A Mons un matin » avec Malika Madi et masculine dans « Le beffroi de mon jardin » de Rémi Bertrand. J’ai retrouvé la belle plume de Françoise Houdart, découvert celle de Toni Santocono, teintée d’humour. Daniel Charneux, qui a dirigé ce projet, y a également apposé sa plume.

Indéniablement, on est face à des textes de qualité, percutant dès les premiers mots, et dont la narration est incroyablement menée, avec parfois un effet de surprise à la fin qui accroît le bonheur de lecture.

Peut-être y ai-je été plus sensible, connaissant aussi bien cette ville où je travaille et vit? La superposition entre les mots, et les images réelles qui me venaient naturellement, est frappante!

Daniel Blampain, cité par Daniel Charneux dans sa préface, fait part de son « souhait de pérenniser la tradition du livre comme objet de cadeau ». Celui que je garde entre les mains en est un parfait exemple, merci Mina!

J’aurais bien voulu trouver une vraie légende, un bout de rêve, une histoire qui me fasse rêver. J’ai grandi, je me suis marié, j’ai évité de fumer des cigarettes mais je n’ai jamais retrouvé la magie de saint Georges et de mes combats imaginaires, casserole sur la tête, couvercle en guise de bouclier, quand j’attaquais les fauteuils du salon. (p.29 – « Georges et les dragons »).

Lecture dans le cadre du Mois belge d’Anne et Mina, pour le rendez-vous autour de la nouvelle

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Collectif, « Des nouvelles de Mons », Editions Luce Wilquin, 2010, 95 pages.

« Bref, ils ont besoin d’un orthophoniste! » de Gaëlle Pingault

Que ce soit neurologique, psychologique, suite à un accident, un choc ou une maladie, tous les personnages de Gaëlle Pingault ont eu besoin, un jour, de consulter un orthophoniste.

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L’auteure, elle-même orthophoniste, démontre ainsi toute l’étendue du métier en mettant en scène aussi bien des adultes, des enfants, que des seniors, dans le combat qu’ils mènent pour arriver à bout de ce qui les isole chaque jour un peu plus. Pas tout à fait sous la forme de nouvelles selon moi, elle présente ces scènes plutôt comme des témoignages. C’est soit la personne directement concernée qui prend la parole, dévoilant davantage ses émotions par rapport à son « handicap », ou bien une personne chère, extérieure. C’est bien souvent le cas d’un parent, abordant la différence de son enfant.

Sans grande surprise finalement, avec un fil conducteur identique et la conclusion « Bref, il a besoin d’un orthophoniste » qui se répète à chaque fois, ces histoires sont néanmoins touchantes. Gaëlle Pingault mise assez bien sur le ressenti des personnes qui dévoilent, avec une certaine pudeur, leurs émotions par rapport au problème qui les occupe.

L’originalité de ce recueil réside dans le fil rouge qui le traverse, en parallèle des nouvelles/témoignages : l’histoire de Laure et Elisa, deux voisines de palier. J’ai été davantage captivée par celle-ci,  mettant en lumière les maux actuels de notre société de l’apparence, sur un ton cynique qui sonne tellement  vrai. Laure, dans sa dépression et son désarroi par rapport à la vie, m’a réellement parlé (sans doute parce que ce sont des propos que j’aurais pu tenir!!).

Un très bon moment de lecture, qui m’a fait l’effet d’un pause amusante. Même si l’auteure assure qu’il s’agit bien d’histoires fictives, hormis celle concernant son papa, j’ai l’impression que ces textes sont le miroir de son expérience personnelle, de son quotidien. Une belle présentation de ce métier multi facettes, qui provoque des rencontres inattendues et terriblement humaines, sur un ton léger et agréable à lire.

On passe notre temps à être considérés comme des consommateurs, des travailleurs, des assistés, des parents, des célibataires, des chômeurs, des malades, des valides, des syndiqués-ou-pas, des clients, des conducteurs, des piétons, des riches, des pauvres, des je ne sais quoi encore. Morcelés. Débités en petits bouts. Tranches. Rondelles. Transformés en puzzle. Appartenant à des catégories et des sous-catégories qui se fichent de ce qui se passe à côté. A quel moment parvient-on à se sentir encore entier, un, indivisible? A savoir encore qui on est en vérité? (p.17-18)

Mina présente aujourd’hui un autre recueil Quadrature, dont l’auteure n’est autre que la soeur de Gaëlle Pingault!

Gaëlle Pingault, « Bref, ils ont besoin d’un orthophoniste! », Editions Quadradure, 2012, 115 pages.

« J’écris parce que je chante mal » de Daniel H. Rondeau

Quelle excellente idée de la part de Quadrature d’éditer ce recueil de nouvelles d’un auteur québécois, en Belgique. Composées, pour la plupart, de clins d’oeil d’un quotidien ordinaire, pour ne pas dire banal, ces nouvelles ne m’ont pas toutes touchée. Mais j’en garde un souvenir assez marquant, plusieurs mois après ma lecture.

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Le style, surtout, est à relever : sans fioriture, allant droit à l’essentiel. Daniel H. Rondeau parle de ce qui fait la vie de tout un chacun, avec ses joies, ses détresses, son lot de mauvaises nouvelles, et aussi ses petits riens qui illuminent une journée. Il touche, sans langue de bois. Il fait l’éloge de personnes que l’on pourrait croiser à tous coins de rue. Certains revenant à plusieurs reprises, comme si l’auteur lui-même n’arrivait à s’en éloigner.

Des thèmes de prédilection dans ce recueil – le couple, les ruptures, les rencontres du hasard, l’amitié – qui parlent à tous.

De l’amour, je ne connaissais que de rares et fugaces papillons. Le lendemain de mes rencontres, en me glissant hors des draps je respirais, indifférent, les réminiscences de la femme de la veille. Ces aventures ont rapidement pris l’habitude de se terminer avec Alexandre, autour d’un verre de scotch. (p.13 – Le roi se meurt).

Comme quoi, le bonheur peut vous filer sous le nez quand on s’attend à ce qu’il soit bien sapé même les samedis matin. (p. 31 – Aubaines)

Un recueil qui m’a paru irrégulier de par son trop grand nombre d’histoires, certaines ne dépassant pas le paragraphe ou la page. J’aime le court, mais dans ce cas, je n’ai pas pu être transportée. Ce qui n’enlève rien à la qualité de ce recueil, d’autres textes m’ont éblouie et me laisseront une empreinte. Ma préférée étant cet échange entre deux amis sur la définition du bonheur, un remarquable exercice tant sur le fond que sur la forme, le tout tenant sur une seule page (comme quoi!). Des mots à savourer.

Des anecdotes teintées de mélancolie et de sourires, voilà comment je pourrais résumer ce beau recueil de nouvelles, à picorer à tout moment, quand bon nous semble.

Une lecture partagée avec mon amie Mina!

Recueil reçu en service presse de l’éditeur.

Daniel H. Rondeau, « J’écris parce que je chante mal », Editions Quadrature (Editions Septentrion – Hamac, 2010), 2015, 135 pages.

Une nouvelle participation à « Québec en novembre » chez Karine et Yueyin

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« La mort de Mignonne et autres histoires » de Marie Hélène Poitras

« La mort de Mignonne et autres histoires » est un recueil particulier, un univers qui dérange, parfois, et qui marque, assurément.

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On entre dans ce monde, d’abord en poésie et en délicatesse avec la nouvelle-phare « La mort de Mignonne ». L’histoire d’un cheval qui déambule dans une ville, pour aller mourir seul, au milieu du monde humain. Impossible de passer à côté de la passion de Marie Hélène Poitras pour l’équitation, car c’est un sujet qui reviendra dans quelques autres histoires. Les personnages qu’elle met en scène dans le milieu équestre partagent un réel attachement pour leur animal, qui est souvent vu comme une bouée de sauvetage, l’élément qui leur permet d’avancer dans un monde d’adultes qui leur ressemble moins. Un amour pour les bêtes, où l’envie de les protéger surplomb leurs propres problèmes et difficultés. Cet attachement est émouvant, notamment dans « Nan sans Réal », où la jeune héroïne de cette nouvelle, déclare :

« M’offrir un cheval, c’était m’injecter une drogue dure dans le corps, me verser une cuillère d’héroïne dans le sang. […] Offrir un cheval à une adolescente, c’était ouvrir la porte à toutes sortes d’errances et ma mère voyait l’évidence : ce cheval était une bête splendide, magnétique. A partir de ce jour-là, je me détachai de ma mère et passai plus d’heures sur le dos de mon pur-sang que debout sur le sol à hauteur d’homme. » (p.172-173)

Par la suite, le style se corse, se durcit, évolue à la faveur de personnages plus ébranlés, qui se cherchent. Parmi ces histoires, le lecteur devient régulièrement témoin d’une naïveté perdue, d’une vérité qui éclate, et qui ne fait pas toujours que du bien. C’est le cas de « La beauté de Gemma », l’histoire d’une jeune fille qui fait une entrée subite dans le milieu du mannequinat, sans avoir été préparée à la méchanceté ni à la jalousie des autres.

« Comme une renarde à trois pattes », fait partie de mes préférées, où il est, une nouvelle fois, question de confidences et de lourds secrets. Un décor joliment planté, au fond des bois, où j’ai été imprégnée de l’ambiance et des odeurs liées à cette nature sauvage et fraîche.

Un intéressant clin d’œil à propos de la quête d’inspiration des écrivains et sur la frontière mince entre réalité et fiction, dans deux nouvelles qui se rejoignent « Lettre aux habitants de Rivière-bleu » et « La maison ».

On y retrouve une « langue » à part, des expressions typiques et bon nombre d’anglicismes qui m’ont fait voyager et m’ont beaucoup amusée : « Jean murmurait des choses très douces dans le cornet de l’oreille de Jeanne […] » (p.80) ; « Il était à peine 20h lorsque le premier invité, un nerd joufflu déjà soûl mort et portant une ceinture de Superman, était arrivé au party. » (p.56) ; « Tu avais acheté du mush au pusher de l’école […] » (p.57).

Même si j’ai un peu plus apprécié Marie Hélène Poitras dans sa fragilité, l’originalité de son écriture m’a déconcertée . Et en littérature, j’aime de temps en temps être bousculée!

Marie Hélène Poitras, « La mort de Mignonne et autres histoires », Editions Triptyque, (1ère édition : 2002), 2007, 187 pages.

Une nouvelle participation à « Québec en novembre » chez Karine et Yueyin

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« Un membre permanent de la famille » de Russel Banks

C’est avec la sensation de quitter des personnes devenues familières, presque des proches, que je referme le recueil de nouvelles de Russel Banks. Les aventures de ces hommes et femmes qui, à travers les mots et l’ingéniosité de Russel Banks, prennent de sacrés virages, m’ont captivée. L’auteur américain joue avec son lecteur, en l’emmenant dans des situations parfois abracadabrantes, parfois malsaines. Un jeu auquel j’ai, avec joie, mordu à l’hameçon. C’est le cas par exemple de « Blue » où une femme, que j’ai trouvée attachante, se rend dans un garage de son quartier où elle compte bien s’offrir une voiture après avoir économisé durant des années. Le hasard, ou la malchance, fait qu’elle se retrouve coincée parmi les véhicules et c’est le début d’une longue et effrayante nuit… à la belle étoile donc.

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Dans ces histoires, il est surtout question des relations entre hommes et femmes, au sein d’une famille, ou d’un couple. Dans les toutes premières nouvelles, l’auteur revient plusieurs fois sur le thème de la séparation, du divorce en particulier, ou de la mort. Il est alors envisagé comme l’élément perturbateur venant casser une harmonie, ou au contraire, comme le coup de pouce vers un nouveau départ. Deux histoires de famille me reviennent particulièrement : « Un membre permanent de la famille », où il désigne la chienne de compagnie comme le ciment d’une famille en pleine division; et « Oiseaux de neige », ma préférée du recueil, mettant très adroitement en scène la perte de repères, et ensuite, l’évolution intérieure d’une dame dont le mari vient brusquement de décéder.

Qu’elles soient courtes ou plus longues, les nouvelles de Russel Banks marquent. Alors qu’elles ont paru chez certains lecteurs, inégales, j’ai pour ma part été très touchée par « Transplantation » par exemple, l’histoire la plus courte et ô combien happante. Celles où il a pris le temps de planter un décor, un passé, des personnages plus travaillés, sont tout aussi riches car il propose à chaque fois une « vraie » fin.

Sa force, c’est la concision, des personnages sympathiques dans leur mélancolie, et surtout, sa façon de maîtriser le déroulement des événements. Les effets de surprise sont souvent garantis. Le dernier élément à savourer sans retenue : une langue riche, sans fioritures, qui dénonce un modèle américain pseudo parfait, et teintée d’une pointe d’ironie que j’ai adorée.

Russel Banks, « Un membre permanent de la famille », traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan, Editions Actes Sud, 2015, 239 pages.

« Singulière agape » d’Ethel Salducci

La maison d’édition « Luce Wilquin » promet « Quinze situations, autant de trajectoires. Impressions, souvenirs, sensations, pour raconter la vie, tout simplement ».

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La vie, justement, semble échapper à pas mal de personnages de ce recueil de nouvelles qui décident de prendre le large. Pour certains, rien d’irrémédiable, l’attachement à leur quotidien ou à leurs proches est bien trop important. C’est le cas de l’histoire qui ouvre ce livre, « En route vers la Sérénissime », de loin l’une de mes préférées. Pierrette, mariée et mère de famille, enfermée dans un boulot anodin, prend à la fin d’une journée banale, celle « de trop », un billet de train en direction de Venise. Elle y fera la rencontre d’un écrivain. Le compartiment deviendra le terrain de tous les désirs, et le lieu d’un bref et intense amour – échappatoire d’un jour.

Pour d’autres, il s’agit là d’une promesse d’ailleurs attendue, espérée depuis bien trop longtemps. Ils entrevoient alors dans une parole, une rencontre, le coup de pouce les invitant à prendre la porte. Cela donne naissance à des moments intimes, des tête-à-tête improbables où quelque chose de très intense se passe, comme dans « La grande maison ».

D’autres éléments communs se dessinent au fil de la lecture de ces moments de vie : des trajets en train où les rencontrent se font par le fruit du hasard… ou pas ; la passion pour l’écriture ; et surtout les souvenirs. Des âmes en peine, nostalgiques, ou simplement heureuses de retrouver une sensation vécue, y plongent pour échapper une nouvelle fois au présent.

Il lui reste encore une heure  et demi avant le départ de sa correspondance. La perspective de ce temps mort l’enchante. Comme le silence fait partie intégrante du rythme musical, les pauses permettent d’aérer le quotidien, d’accueillir ce qui va suivre. » (p.111 – « Indélicatesse »)

Tout est effleurements, sensations délicates et douces atmosphères parmi lesquels le lecteur se blottit. Il s’agit très exactement du genre d’histoires qui m’emmènent loin, que je veux garder auprès de moi le plus longtemps possible et que j’ai envie de retrouver à ma guise. Je reportais la lecture de la nouvelle suivante pour que la dernière page tarde à arriver.

Ethel Salducci rend grâce à tout ce qui nous entoure, ces petites choses qui émeuvent, par le biais d’une observation minutieuse aux yeux émerveillés et curieux, qu’elle pratique, je l’imagine, au quotidien.

Avec une maîtrise des descriptions et de ces sensations en apparence anodines, elle imprègne le lecteur de ses personnages charismatiques dès les premières lignes.

Enfin, une très belle langue et un amour des mots mis en valeur par un ton doux et modeste, faisant de ce premier écrit une véritable réussite!

C’est un goût d’été, gourmand, ensoleillé et enveloppant.

Service presse reçu de l’éditeur.

Ethel Salducci, « Singulière agape », Editions Luce Wilquin, 2015, 136 pages.

 

« L’eau du bain » de Dominique Loreau & Loustal

L-EAU-DU-BAIN-1Avec ce recueil de nouvelles, Dominique Loreau nous invite dans un monde étrange, aux situations invraisemblables, où les banalités sont mêlées au loufoque. Les 11 histoires sont caractérisées par un revirement de situation incroyable et déstabilisant. J’ai eu le sentiment, plusieurs fois, d’être laissée sur le carreau, décontenancée par une chute, excellente, mais inattendue.

Parmi ces histoires, souvent racontées à la première personne, un vieil homme est enfermé tout entier dans un aquarium, un couple se perd en plein désert et rencontre des vendeurs d’enfants, une femme tombe nez à nez avec un inconnu dans son propre lit, un bébé est absorbé par l’eau du bain…

Le style est agréable et fluide, m’embarquant bien volontiers dans ces scènes abracadabrantes. L’auteure manie l’humour à différents degrés, amer, noir, malsain. D’autres nouvelles, celles que j’ai préférées, sont plus douces, comme celle qui ouvre ce petit livre, intitulée « Les choses en face » : une dame est coincée avec un homme lors d’une réception et essaie de s’en défaire par tous les moyens. Un brin moqueur, une scène qu’on a tous vécu, terminée le sourire aux lèvres.

C’est donc ces ambiances particulières et étranges que je retiendrai du titre, davantage mises en valeur, à mon sens, que les personnages ou le fond des histoires.

Il s’agit du premier recueil de nouvelles de Dominique Loreau, dont elle a déjà su cerner avec talent le maniement de la chute, de la concision, tout en faisant voyager son lecteur. Il me tarde de lire son roman « L’ombre dans le miroir », également paru aux éditions Esperluète.

« L’eau du bain » offre du dépaysement et une coupure idéale avec d’autres lectures en cours. Les textes sont merveilleusement accompagnés d’illustrations sobres et précises, que j’ai beaucoup appréciées. Elles apportent la touche concrète à ces atmosphères plus floues.

« Je me laisse emporter par une vague d’ivresse qui finit par me submerger et m’effrayer. Je vole si haut que j’en ai soudain le vertige. Comment redescendre? En mangeant. Mais il devient impossible d’avaler tout ce que j’engouffre en parlant. Je commence à étouffer sous le regard souriant d’un petit homme chauve qui m’écoute passionnément sans s’apercevoir de mon inconfort. » (p.10 – Les choses en face)

Une contribution au challenge de Mina « A la découverte des éditions Esperluète« .

Dominique Loreau (nouvelles) & Loustal (dessins), « L’eau du bain », Editions Esperluète, 2004, 72 pages.

« Les blondes à forte poitrine » d’Isabelle Baldacchino

Je vous faisais part en novembre dernier du bonheur d’avoir goûté au premier recueil de nouvelles d’Isabelle Baldacchino, Le manège des amertumes, et de mon envie pressante de continuer dans cet univers particulier. Plusieurs mois plus tard, comme pressenti lors de la rédaction de ce billet, c’est surtout le ton qui me reste, le style amer et sombre, avec, ceci étant, une petite pointe d’émotion qui a su me toucher à pratiquement chaque nouvelle. C’est donc avec une grande impatience que j’ai attendu son nouveau recueil, tout juste reçu pour ce Mois belge, il y a 1 semaine. Ce deuxième titre devait avoir la pression car ce n’est pas une admiratrice, qu’il devait arriver à convaincre, mais bien deux! En effet, c’est une Mina tout aussi enthousiaste qui m’a accompagnée durant cette lecture.

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Isabelle Baldacchino l’a intitulé « Les blondes à forte poitrine », un titre interpellant, qui fait sourire, laissant déjà entrevoir un univers différent (plus humoristique?) que son prédécesseur. La comparaison entre les deux lectures, inévitable mais que j’aurais sans doute dû éviter, s’arrêtera vite car j’ai compris très tôt que l’auteure a décidé de jouer dans un autre registre.

Dès les premières nouvelles comme « Coprolalie« (un mot que je ne connaissais d’ailleurs pas!), et cela se répètera dans pas mal d’histoires comme « Petite conne » et « Indigne« , le ton est vif, cru, grossier même. L’auteure a continué d’employer une narration à la première personne pour la majorité de ses textes, comme dans son premier recueil,  appuyé donc par ce style direct. Bien entendu, cela va de pair avec les personnages imaginés : ils sont pour la plupart blessés, désemparés, ou au contraire, en colère. Ils crient leur solitude, l’indifférence ou l’injustice dont ils sont victimes.

J’aime les plates, les planches, les plus très fraîches. Les poilues, les tachées, les fanées. Je les prends par trois, une grosse, une maigre, une avariée.

J’aime les femmes laides. (J’aime – p.28)

Dans tous les cas, ils ont un message à faire passer. J’aime ces histoires qui sont loin d’être lisses. Mais je l’avoue, pour moi, c’était à l’excès. Un juste équilibre entre les deux m’aurait davantage sied. D’autres m’ont mise mal à l’aise de par le sujet ou l’ambiance abordés, comme Au suivant.

Néanmoins, certains textes ont réussi à me toucher. Ils ne sont pas particulièrement tendres pour autant, mais ils dévoilent de façon plus délicate la face cachée de ces personnes en détresse ou isolées. C’est le cas avec « Rauque mon chou« , où une dame passe systématiquement un soir par semaine accoudée à un bar à observer le monde qui l’entoure; la soeur aînée qui garde en elle beaucoup de rancoeur et qui risque de tout faire éclater lors d’une énième « Réunion de famille« , ou encore cette femme bien dans sa peau mais trop « Ronde » par rapport à ce que nous dicte la société.

Il y a eu de l’amusement aussi, de l’ironie. Dans « Courbe de Bézier« , la plus longue (12 pages), la vie d’un fonctionnaire maniaque se retrouve complètement retournée à cause… d’une chaise Ikéa, déposée chaque matin devant sa porte de maison. Le grain de sable qui chamboule l’engrenage d’une vie (trop) rangée.

Ce recueil, j’ai vite compris qu’Isabelle Baldacchino avait eu envie de le saupoudrer d’une part de sa vie. Les clins d’oeil sur la région du Borinage sont récurrents, bien connue pour ses anciennes mines de charbonnage (auxquelles elle rend hommage dans « Marcasse« , un texte sombre mais touchant sur le quotidien dangereux aux lendemains compromis d’un minier) ou sa population plus précarisée (« On the road again« ). Évidemment, elles ont eu un écho particulier en moi, qui partage les mêmes origines, et des sourires que me valait la dérision employée par l’auteure.

« Les blondes à forte poitrine » se détache clairement de son prédécesseur, notamment pour le ton plus cru et la brièveté des textes (les histoires me paraissant parfois survolées). Malgré mon sentiment mitigé, une affinité particulière me lie à l’univers d’Isabelle Baldacchino que je retrouve nul part ailleurs.

L’avis de mon amie Mina, également déstabilisée, mais avec qui j’ai adoré échanger en temps réel nos impressions!

Isabelle Baldacchino, « Les blondes à forte poitrine », Editions Quadrature, 2015, 115 pages.

Service presse reçu de l’éditeur.

Lecture dans le cadre du Mois belge d’Anne et Mina.

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