Archives du mot-clé Nouvelles

« Un kiwi dans le cendrier » de Catherine Deschepper

Quadrature est l’une des maisons d’édition belges que je lis le plus souvent, et toujours avec plaisir. Spécialisée dans les nouvelles, elle n’hésite jamais, en plus de cela, à proposer des nouveaux auteurs, bien souvent belges. C’est Mina qui, grâce à son challenge « A la découverte de… » lancé l’année passée, m’a fait découvrir cette édition. Depuis, c’est toujours avec grand enthousiasme et curiosité que je me lance dans la dernière publication de Quadrature, et dans la lecture de nouvelles à fortiori, proches de chez nous.

FullSizeRender(1)

Pour son premier recueil justement, Catherine Deschepper fait dans l’original pour présenter ses nouvelles dont les protagonistes sont trois figures féminines.

C’est autour de thématiques générales telles que les loisirs, le sexe, les lieux de vie, le(s) amour(s), que se déploient les histoires de ces femmes ordinaires. Ordinaires et universelles, puisqu’elles renvoient aux lectrices des situations de déjà-vu, des émotions partagées, des interrogations fondamentales. 3 profils bien différents, pour toucher la majorité : Emma, la trentenaire aux 4 enfants; Inès, la quarantenaire fraîchement divorcée; et Zoé, la cinquantenaire, célibataire et voyageuse. Bien sûr, l’une ou l’autre parlera davantage aux lectrices, en fonction d’un vécu ou d’une affinité particulière.

Ces bribes du quotidien sont décrites avec panache, ironie, parfois avec piquant, ou d’autres, avec plus de douceur ou de mélancolie. La diversité des sujets a été un parti pris, selon moi, gagnant car elle permet de sonder plusieurs bouleversements dont sont sujettes les femmes modernes: la maternité, le mariage, le vieillissement du corps.

Ces identités féminines sont émouvantes dans leur fragilité. Elles ne le montrent pas d’emblée, car, tout comme dans la vraie vie, c’est l’image de la femme forte, qui est prête à surmonter tous les obstacles, qui n’en a que faire de l’avis des hommes, qui domine. Chacune se complaît dans son rôle de maman, de mangeuse d’hommes, ou bien de femme libre. Néanmoins, le doute n’est jamais bien loin. La peur d’un avenir moins radieux, ou le poids des années qui commence à se faire sentir. Une fragilité et des doutes, joliment rendus dans ces nouvelles. Toutes ne m’ont pas particulièrement parlé, j’ai ressenti quelques inégalités parmi les sujets ou dans l’évolution des personnages. Mais de façon  générale, j’ai passé un bon moment, un sourire au coin des lèvres qui traduisait une expérience partagée.

Service presse reçu par l’éditeur.

Catherine Deschepper, « Un kiwi dans le cendrier », Editions Quadrature, 2014, 122 pages.

Rendez-vous du Mois belge autour d’une nouvelle ou d’un recueil de nouvelles.

Logo Folon Redstar 38 gras blanc ombre orange 1 sans bord

« La mer » de Yôko Ogawa

indexYôko Ogawa a signé ce recueil de nouvelles sous le signe de la poésie une fois encore, ce qui semble être sa marque de fabrique. Entre fantaisie et réalité, suggéré et présenté, elle nous emmène dans un monde presque enfantin où il est bon de se blottir. Je m’y suis installée confortablement parmi ces 7 histoires composant « La mer » et me suis laissée bercer par la mélodie Ogawa, une musique délicate et enivrante.

Les rencontres sont mises à l’honneur, celles qui arrivent sur le chemin sans crier gare et qui permettent à l’un ou l’autre des protagonistes de remettre en question sa façon de voir habituellement les choses. La magie issue de ces rencontres prend pour eux, comme pour le lecteur. Comme dans « L’annulaire », son imagination est parfois sollicitée. Elle lui permettra d’entrer dans un univers enchanteur et de ressentir au mieux l’attrait de cette rencontre, qui se passe bien souvent entre des personnages au cœur tendre.

Il s’agira de vivre passionnément ce timide échange entre futurs beaux-frères à propos de l’invention par l’un d’eux d’un instrument de musique unique au monde fait à partir d’une vessie de baleine, dont le son a le don d’emmener loin, très loin (« La mer ») ; l’amitié naissante entre un homme se situant en marge d’une société parmi laquelle il ne se retrouve plus et la petite-fille de sa propriétaire, âgée de 6 ans, muette depuis la mort de ses parents (« Le camion de poussins ») ; ou encore le défi lancé entre deux vieilles dames profitant d’un city-trip à Vienne pour retrouver un ancien amant perdu de vue depuis 30 ans (« Voyage à Vienne »).

Un souvenir qui n’a pas de titre s’oublie facilement. » (p.134)

Dès les premiers mots, Ogawa introduit un contexte, présente des personnages attendrissants et capte l’attention de son lecteur grâce à un enchaînement de mots tout en harmonie et un suspens qui ne s’essouffle pas. Les éléments sont dévoilés au fil des pages, semant la poésie au compte-goutte, qui caractérise si bien sa plume.

Les nouvelles sont variées, tant au niveau du fond que de la forme. On passe d’histoires plus longues de quelques 20 pages, à de très courts moments narrés sur 1 page seulement. Et l’impact n’en est pas moindre!

L’invitation au voyage est réussie, avec les scènes se déroulant aussi bien dans la capitale autrichienne que dans un bureau de dactylographie ou encore à bord d’un bâteau-mouche.

C’est un recueil qui m’a emportée, plus encore que son roman lu dernièrement, pour cette petite pointe de naïveté et de tendresse. Je n’en ai pas terminé avec cette auteure!

Participation au mois de la nouvelle de Flo.

Yôko Ogawa, « La mer », Editions Actes Sud, 2009, (Babel, 2013), 149 pages.

« Ce qui est arrivé aux Kempinski » d’Agnès Desarthe

Les nouvelles d’Agnès Desarthe on été reçues avec beaucoup d’enthousiasme et de compliments en mai dernier. Ayant beaucoup aimé son écriture et son univers vrai et caustique avec « Mangez-moi« , j’ai emporté ce recueil au retour de vacances cet été.

photo

Les histoires qui composent « Ce qui est arrivé aux Kempinski » m’ont emmenée faire une expédition surprenante dans un monde étrange, où le rêve est mêlé à la réalité, me désorientant plus d’une fois. Les personnages sont tout aussi troublants. Certains jouent sur un double visage, d’autres sont tellement énigmatiques qu’il m’a été parfois difficile de les suivre. Cela a été surtout le cas avec la première histoire « Faire son piano », au cours de laquelle je me suis clairement perdue. La seconde intitulée « Le disciple » où un professeur-narrateur recherche la perle rare pour l’assister, et faisant plusieurs bonds dans le temps au travers de sa carrière, m’a semée également.

A ce moment-là, j’étais donc plutôt sceptique sur le reste du recueil (et déçue de ne pas mordre à l’hameçon, après avoir mis beaucoup d’espoir dans cette lecture).

Mais par la suite, j’ai retrouvé ce que j’aime chez Agnès Desarthe. Une écriture vive, tranchante et généreuse. Amusante aussi. Elle m’a emportée. Cette auteure a une message à faire passer à travers toutes ces histoires : elle met en exergue la profondeur des êtres et des sentiments. L’accent est mis sur des figures fortes, qui ont une histoire à raconter. Desarthe revient souvent sur le passé des gens et s’arrête quelques instants sur ces événements qui les ont façonnés. Dans « Pseudonyme », un écrivain à succès est absorbé par le récit d’une vieille dame sur la violence dont elle a été victime tout au long de sa vie. « Le Comité » (de loin ma préférée) est un regard extérieur d’un groupement venu du Ciel, sur le parcours d’un couple, des premiers émois jusqu’à sa déchéance.

Comment s’expliquer qu’un couple comme le nôtre, où le dialogue et l’échange… Du jour au lendemain, oui, voilà, c’est comme ça, sans raison, ou bien par lassitude, deux personnes cessent de s’aimer. Je ne sais d’ailleurs pas si nous nous aimions encore. Il m’arrive de penser que nous ne nous sommes jamais aimés, aussi souvent que l’inverse. Parfois, je suis persuadée que nous nous aimons toujours, que nous nous aimerons à jamais. » (p.117)

Quant à « L’homme à la tête de hibou », le narrateur passe une croisière hypnotisante avec un homme qui lui raconte comment il a manipulé l’épouse de son meilleur ami.

Je me suis facilement laissée prendre au jeu de l’auteure qui aime semer le trouble au milieu d’une nouvelle, pour tout retourner  et remettre finalement en question l’histoire que l’on s’était imaginée. C’est là qu’entre en jeu la force de sa prose, qui arrive à captiver l’attention du lecteur et de le garder à ses côtés durant ce tourbillon d’interrogations. Des interrogations qui subsistent parfois à la fin d’une histoire, où l’on propose au lecteur d’imaginer la suite laissée en suspens.

Certaines nouvelles m’ont happée, tellement l’ambiance était palpable, soutenue, comme cette dame tourmentée par de vieux démons et s’interroge sur sa place sur cette terre, en tant que mère, épouse, femme, tout simplement dans  » Dans l’oreille du diable ».

Il faudra attendre la dernière composition pour enfin découvrir « Ce qui est arrivé aux Kempinski », qui referme de façon magistrale ce recueil indispensable.

Participation au mois de la nouvelle de Flo.

Agnès Desarthe, « Ce qui est arrivé aux Kempinski », Editions de l’Olivier, 2014, 191 pages.

« Les vrais héros ne portent pas de slip rouge » d’Axel Sénéquier

S’il déclare dans son titre que les héros ne portent pas de slip rouge, Axel Sénéquier ne se focalise pas uniquement sur les sous-vêtements de ses personnages, dans ce nouveau recueil de nouvelles. Il dessine surtout une belle palette de personnages modestes, discrets, qui deviennent tôt ou tard le héros de quelqu’un, ou bien leur propre guide. Le lecteur se délectera sans aucun doute de ces héros de l’ombre qui, en plus d’être touchants, donnent le sourire à l’issue des situations bien souvent cocasses imaginées par Sénéquier.

photo(1)

Si l’écriture est simple et facile, elle n’est pas pour autant sans effets. Au travers de chaque histoire, j’ai ressenti le même plaisir qu’une balade en plein air : agréable, qui fait du bien. Ce sentiment, je le dois sans aucun doute à la bienveillance qui caractérise ces hommes et ces femmes qui composent les 12 nouvelles de ce recueil. Que ce soit réfléchi, ou bien malgré eux, ils changent le cours d’une vie, rendent le sourire à une personne, ou un groupe de personnes, qui se trouvent dans une situation embarrassante. A d’autres moments, ces (anti)-héros décident de reprendre la main sur leur vie et d’en changer l’orientation en faisant quelque chose d’incroyable.

Un lien n’apparaît pas forcément entre ces aventures, même si l’art est présent, qu’il soit le décor ou l’intrigue : un homme profite d’une prise d’otage au cinéma pour enfin endosser le rôle de sa vie ; une peinture affreuse d’un animal à l’agonie ou comment un bien hérité retournera complètement son nouveau propriétaire ; une jeune fille devient soudainement radieuse sur les planches du théâtre après la réception de mystérieux messages de soutien. Les autres vécus prendront place dans des lieux plutôt communs, comme une maison de retraite, un cabinet de psychiatre, les rayons de Ikea ou encore une réunion pour fermeture d’usine.

Je l’avoue, certaines m’ont fait franchement rire. Et c’est parce que l’auteur a misé sur l’humour, sans tomber dans le ridicule, pour parler de ces figures du quotidien, qui peuvent paraître banales sur le coup voire ringardes, mais qui sont au final très attachantes.

Je ressors de cette lecture avec la sensation d’avoir traversé une vague de fraîcheur, après avoir côtoyé des gens sympathiques et bienveillants, comme on aime tant en rencontrer. Les amateurs de suspens n’y trouveront sans doute par leur compte, car l’enchaînement est souvent prévisible. Mais il y reste toujours cette petite surprise, la note positive, à la fin qui fait virevolter les scénarios envisagés.

Une lecture agréable, à déguster en toute modestie, pour prendre l’air.

(Service presse reçu de l’éditeur).

Participation au mois de la nouvelle de Flo et au challenge de Mina « A la découverte de Quadrature ».

Axel Sénéquier, « Les vrais héros ne portent pas de slip rouge », Editions Quadrature, 2014, 128 pages.

« L’Antarctique » de Claire Keegan

Avec « L’Antarctique », l’irlandaise Claire Keegan signe un recueil de nouvelles fidèles à son style, sombres, sur un rythme plutôt lent.

En piochant quelques nouvelles (je n’ai pas pu aller jusqu’au bout, je vous donne les raisons plus loin), j’avais toujours cette impression brumeuse, froide… proche du paysage irlandais finalement.

9782264053343

Une famille prête à exploser, une autre qui tente de bâtir une nouvelle histoire à partir des dégâts causés par la folie d’une mère.

L’auteure jongle beaucoup avec le suggéré, l’attente, et laisse parfois un lecteur interrogatif à la fin d’une histoire. Alors qu’avec son roman « Les trois lumières », j’avais beaucoup apprécié ce décor, un peu moins les non-dits, la magie n’a pas pris cette fois-ci. Cela doit vraisemblablement être dû à la saison (lu en été), à mes envies du moment (besoin de dynamisme).

Malgré le fait que je n’ai pas réussi à m’imprégner totalement de l’atmosphère, j’aime la façon dont Claire Keegan met en scène l’humain et sa férocité, parfois dérangeante d’ailleurs. Ses histoires ont tendance à coller à la réalité, en mettant particulièrement l’accent sur les problèmes relationnels : au sein d’une famille, entre un homme et une femme, entre sœurs.

Ces nouvelles méritent sans aucun doute d’être lues et intégrées au plus profond de son être, voire presque vécues. Cependant, une pause entre chaque histoire permettrait sans doute de les apprécier davantage, en évitant ainsi le sentiment d’avoir une (trop) grande similarité entre chacune d’elles (ce que j’aurais dû sans doute faire).

Ce recueil commence pourtant avec une histoire plutôt prenante, un duo homme-femme très énigmatique et à la chute imprévisible : une épouse rêve, le temps d’une journée, à une vie à l’extérieur de sa famille, où elle serait livrée à elle-même et surtout où elle suivrait ses envies. C’était sans compter les rencontres qui peuvent laisser un goût amer.

Chaque fois que la femme heureuse en ménage partait, elle se demandait comment ce serait de coucher avec un autre homme. » p.9

Le ton est donné et l’enchaînement des événements est très réussi. Cette première histoire, qui doit son titre au  recueil, se lit comme une claque. Elle me restera longtemps en mémoire.

J’ai également été touchée par la seconde histoire, le portrait d’une famille en déséquilibre, où une nouvelle fois, l’auteure pointe du doigt la distance entre un père et une mère et la vision des enfants au milieu de tout ça.

J’ai malheureusement eu l’impression de faire du sur place avec les suivantes, et qui m’ont juste laissée avec une incompréhension et des interrogations.

Sans doute que cela vaudrait la peine de reprendre ce recueil, dans un autre état d’esprit. D’autres lecteurs-trices l’ont appréhendé différemment, et l’ont justement beaucoup apprécié : Maryline, Phili, Flo.

Claire Keegan, « L’Antarctique », Editions Sabine Wespieser, 2010, (en poche 10/18, 2011), 251 pages. Traduit de l’anglais (Irlande) par Jacqueline Odin.

Participation au mois de la nouvelle de Flo.

« Le manège des amertumes » d’Isabelle Baldacchino

Voilà plus d’un mois que j’ai refermé ce premier recueil de nouvelles de la belge Isabelle Baldacchino, après avoir été grandement tentée par mon amie Mina. Et le plaisir a été à la hauteur de l’attente! Je dirais même qu’il s’agit de l’un de mes préférés, provenant de la maison d’édition Quadrature.

Image1Plusieurs éléments m’ont plu parmi ces quelques histoires. Tout d’abord, la proximité des histoires relatées, avec notre quotidien. Pas de maquillage, pas de superflu, encore moins d’artifices, tout paraît authentique et fidèle. Isabelle Baldacchino brosse des situations, moroses, sombres pour la plupart, qui plongent le lecteur dans une attente, une peur, un malaise : il s’agit par exemple de l’insoutenable attente pour qu’un être cher se réveille du coma; l’incompréhension répandue dans une classe scolaire suite au suicide d’un élève modèle ; le kidnapping d’une enfant vu par celle-ci ; les troubles et l’isolement d’un début d’Alzheimer ; un accident de voiture dont on devient le triste témoin. Les héros développent ainsi de la jalousie, de l’amertume, de la méchanceté, des envies de meurtre (!!), à l’encontre d’autrui.

Rien de très joyeux donc, mais l’auteure amène l’intrigue de façon si subtile et parfois décalée que je n’ai personnellement pas ressenti la lourdeur de l’atmosphère pressentie morose, donc. Que du contraire, je me répétais bien souvent « oh oui, c’est tout à fait ça! ». C’est notre monde, chacun choisit de suivre son chemin, en fermant parfois les yeux sur ce que vit notre voisin. En décidant de continuer à vivre sa vie, du « chacun pour soi ».

La diversité des personnages est également un élément que j’ai apprécié. Plusieurs casquettes qui se partagent ce recueil, avec pour seul point commun, l’usage du JE. Une vieille dame, une petite fille, un ado, un voisin vingtenaire, … ils présentent tous l’événement qui les traverse à cet instant, sans tomber dans le lugubre. Ils prennent soit le recul nécessaire le temps que ce mauvais moment ne soit plus qu’un souvenir à oublier, soit ils optent pour l’ironie, ou encore décident de le vivre tout simplement, en espérant connaître une éclaircie prochaine.

Ces histoires, c’est vous, c’est moi. C’est la représentation d’un monde individualiste où les gens cohabitent, se croisent, se parlent, sans vraiment prêter attention à l’autre. Toutes ces bribes de vies nous ramènent d’office à un événement vécu ou à une sensation ressentie. Basées sur une atmosphère semblable, les nouvelles du Manège des amertumes diffèrent par ailleurs de celles d’Emmanuelle Urien, pour la petite émotion qu’elle laisse entrevoir au final. C’est justement ce petit « plus » qui m’a permis d’apprécier davantage l’univers des amertumes.

Mention spéciale à l’ultime histoire qui orchestre tous ces visages en les entremêlant les uns aux autres, à travers la voix d’une narratrice (à moins qu’il ne s’agisse de l’auteure elle-même?) qui devient le témoin des doutes et surtout du toisement d’une population disséminée.

Une nouvelle contribution au challenge de Mina et sa Découverte des éditions Quadrature, ainsi qu’au Mois de la nouvelle de Flo.

Isabelle Baldacchino, « Le manège des amertumes », Editions Quadrature, 2013, 108 pages.

« A l’ombre de la fête », de Marie France Versailles

Elle a décidé de consacrer cette matinée libre à la rédaction de son petit discours et voilà que tout se mêle, l’enfance de son père sur laquelle sa tante a entrouvert une porte, la sienne, celle de ses filles, comme celles de tous ces hommes et ces femmes qui livrent au vent quelque chose d’eux et disent avec leurs mots la force et la fragilité de la vie. » (p.91 – Laurence)

28001100283200L

Dans ce recueil de nouvelles, il est bien question de cela: la force et la fragilité de la vie. Celle qui nous encourage à poursuivre nos rêves guidés par une passion dévorante, celle qui nous emmène dans les recoins de la ville pour retrouver un enfant en fuite, celle qui nous pousse à poser des mots sur une blessure encore vive. Et c’est aussi la fragilité des sentiments, des interrogations sur sa moitié qui surgissent après un appel téléphonique douteux ou des absences à répétition, les remises en questions lorsque l’on se retrouve seul durant une journée de boulot.

Au travers des 6 nouvelles composant « A l’ombre de la fête », Marie France Versailles ouvre une porte sur l’intimité des membres d’une même famille, ébranlés par des petits soucis quotidiens, ou les gros doutes surgissant face au poids du temps. Une grande famille de 5 enfants qui s’apprête à organiser une belle fête d’anniversaire pour les 80 ans de leur papa. Et comme bien souvent, c’est lors des réunions de famille que se dévoilent les secrets durablement enfouis.

J’ai particulièrement apprécié la douceur qui se dégage de ces portraits, et la façon dont Marie France Versailles présente les choses, dans un style limpide, agréable, et misant sur des descriptions détaillées. Le thème de la famille, celle qui d’une part garde des profonds secrets, et celle d’autre part  qui permet l’existence de liens fraternels forts et solidaires, m’attire naturellement. Ce joli recueil présente une famille ordinaire, qui nous parle forcément. J’ai été séduite par l’ambiance feutrée qui s’en dégage, agrémentée de jolis tableaux sur les saisons et le temps qui passent.

« Elle ouvre le carnet, l’aplatit sous la paume de la main, saisit son stylo. Encadré par la fenêtre, le jardin a l’immobilité d’un tableau où seul le feuillage du saule trahit le passage du vent. » (p.91 – Laurence).

Bel hommage aussi au livre,  à l’écriture, et à leur rôle en tant qu’échappatoire, voire guérisseur, d’un quotidien routinier, laissant une ouverture vers un peu de fantaisie.

Ces nouvelles m’ont permis d’entrer dans des histoires plus longues, m’offrant un autre aspect du format. Au final, je suis tellement séduite par les nouvelles que je les apprécie aussi bien courtes et incisives, que longues et détaillées.

Une autre contribution au challenge de ma chère Mina! Son avis sur cette lecture, ainsi que celui de Maryline.

Marie France Versailles, « A l’ombre de la fête », Editions Quadrature, 2010, 127 pages.

 

« Court, noir, sans sucre » d’Emmanuelle Urien

3381_625774Ce recueil de 15 nouvelles porte on ne peut mieux son titre et ne pouvait que me plaire: il propose au lecteur des histoires très courtes, sombres, sans aucune pointe d’acidulé. Chaque histoire parle de la mort, des démons que chacun porte en soi, mais aussi de l’indifférence entre les individus, ou des relations destructrices, que ce soit au sein d’un couple ou d’une famille.

Les nouvelles présentent soit un personnage seul face au désespoir ou à la maladie. Ils sont également, dans d’autres histoires, confrontés à l’égoïsme des uns, à la méchanceté ou encore à la violence des autres.

Elle n’a pas souri, pas pleuré non plus, sans doute parce qu’aucune de ces réactions ne pouvait convenir à la situation, ou peut-être parce qu’il n’y avait en elle ni larmes ni sourire. » (« Assistance technique » – p.9)

Si certaines scènes ne me laisseront pas un souvenir éternel, d’autres par contre m’ont captivée dès la première phrase. J’aurais pu alors être déçue de la brièveté du format, ce qui n’a pas été le cas. Le style d’Emmanuelle Urien y est pour beaucoup. J’ai adoré la façon dont elle introduit ses histoires, beaucoup dans le suggestif, laissant croire au lecteur qu’il a affaire à une situation presque banale, pour ensuite frapper d’un coup tel un coup de massue. La surprise était souvent au rendez-vous. Ce fut le cas avec « Assistance technique » et « Jardin secret ». « La vie à  un gramme près » est, pour ces raisons, de loin ma préférée.

L’humour, noir évidement, est très présent aussi, m’arrachant régulièrement un sourire. L’ambiance qui plane tout au long du recueil laisse le lecteur face à certaines réalités de la vie, des moins drôles, en évitant d’être pesant et déprimant. Cela était renforcé par des phrases courtes, percutantes, un style parfois oralisé et très agréable à lire. Le lecteur ne comprend qu’à la fin le sens du titre avec une chute plutôt bien amenée et surtout inattendue.

Un univers différent qui m’a séduite.

Les avis de Mina et de Carnet de lecture.

Et une nouvelle contribution au challenge de Mina et sa Découverte des éditions Quadrature.

Emmanuelle Urien, « Court, noir, sans sucre », Editions Quadrature, deuxième édition revue et augmentée, 2010, 113 pages.

« Demain, je franchis la frontière » d’Agnès Dumont

9782930538006Que ce soit sur un coup de tête, ou bien suite à une décision mûrement réfléchie, franchir la ligne du non-retour est toujours synonyme de changements. Il est loin d’être facile de prendre son courage et de faire, enfin, le grand saut. Mais la récompense à cette issue, en vaut parfois la chandelle.

Au contraire, elle peut aussi devenir lourde de conséquences. Si, personnellement, je pense que dépasser ses craintes et franchir la frontière sera toujours bénéfique pour l’auteur, Laurent Gaudé est plus craintif, en première page, « Aucune frontière ne vous laisse passer sereinement. Elles blessent toutes« .

Parmi ces 11 nouvelles, très agréables à lire, Agnès Dumont propose de donner plusieurs sens à la frontière. Pour cela, elle nous emmène dans le quotidien de personnages ayant un passé, un vécu, plutôt différents, même si la narration est à chaque fois assurée par un même portrait : celui d’une dame d’une quarantaine d’années, qui se trouve soit aux portes d’un nouveau destin, soit à l’issue d’un événement marquant. La proximité avec cette femme est souvent présente, c’est la « bonne mère« , celle qui s’ennuie dans son couple, l’autre plutôt « vieille fille », ou encore la célibataire endurcie.

L’équilibre est si fragile, un coup on a envie de traverser la frontière, pour voir un peu comment c’est du côté des grands, un coup on ressort ses Barbies et on s’enfonce avec délices dans les sentiers qu’on connaît. Pas besoin de bousculer quoi que ce soit. » (p.107)

Que ce soit « Comme une grenade dégoupillée« , en ayant « Rien à perdre« , ou avec « Dans la gorge un oursin« , franchir la frontière est donc définie sous plusieurs angles par l’auteure, dont l’intérêt a été pour moi d’envisager un éventail de nouvelles possibilités d’avenir. De manière générale, la notion-phare qui se dessine entre les histoires est la liberté : la liberté ressentie après avoir osé ; la liberté de se poser les bonnes questions avant ; la liberté de pouvoir changer les choses, tout simplement.

Les textes se suivent mais ne se ressemblent pas. Certains ont l’avantage d’être plus détaillés et de nous embarquer dans une ambiance, de faire davantage connaissance avec les personnages et de ne pas ressentir l’empressement comme je l’ai eu avec « Cruise control ». D’autres, plus concis, sont néanmoins aboutis. J’ai apprécié cette diversité, ce qui m’a évité d’avoir l’impression de tourner en rond autour d’une thématique commune.

Les mots d’Agnès Dumont sont mélodieux, teintés d’humour, d’un peu de sournoiserie, de policier, et de quelques belgitudes ça et là. Je les ai trouvés délicieux!

Agnès Dumont, « Demain, je franchis la frontière », Editions Quadrature, 2008, 111 pages.

 

Deuxième lecture dans le cadre du challenge « A la découverte de Quadrature« , de Mina.

melangedesgenres1Première participation également pour le challenge « Mélange des genres » de Miss Léo, catégorie « Recueil de nouvelles« .

 

« Cruise control » d’Aliénor Debrocq

debrocq_cruise_control-612x1024Ce recueil de 17 nouvelles est le premier ouvrage de la jeune belge Aliénor Debrocq, des éditions Quadrature.

A travers ces histoires, l’auteure présente des bouts de vie, à tendance plutôt sombres, et des personnages souvent marqués par une rupture : un licenciement, une rupture amoureuse, des complications familiales, un décès, un exil…

Dans un recueil de nouvelles, on s’attend à découvrir un lien entre les histoires, qui se dévoilerait au fur et à mesure de la lecture. Dans « Cruise control », celui-ci est plutôt compliqué à discerner, voire, absent. Si ce n’est l’extrême ressemblance entre les personnages, qui sont pour la plupart des femmes âgées entre 20 et 40 ans, ayant connu un échec, possédant un caractère bien trempé, ou encore, qui se trouvent à un tournant de leur vie.

Je n’ai pas l’habitude de lire des nouvelles, je pense d’ailleurs que ce fût ma première expérience. De ce fait, j’ai parfois ressenti une chute rapide, ou même avortée. Si certains textes me paraissaient aboutis, aux décor et personnages correctement plantés, d’autres au contraire m’ont paru vite « expédiés ». Ceci étant, je retiens de cette lecture un dépaysement certain tant au niveau du fond que de la forme.

De la forme, on en vient justement… « Cruise control » est en effet déroutant (c’est le cas de le dire haha!) pour son style d’écriture. C’est d’ailleurs ce qui lie les histoires, plus que la présence d’un élément commun aux sujets explorés. Défini par de nombreuses répétitions, le style choisi est très oral flirtant de temps en temps avec quelques vulgarités, comme dans « Marlène » ou « Tambouille tandem », mais qui permettait cependant de s’intégrer davantage dans l’univers proposé. L’emploi à plusieurs reprises de la 2ème personne du singulier était également perturbant, cela se ne rencontre pas souvent, mais qui collait finalement bien au style parlé. La lecture débute fort avec « Les douze volées », avec un TU dominant (celle que j’ai particulièrement aimée).

Tu voudrais retourner te coucher, plonger sous la couette, oublier, dormir donc oublier, mais tu sais déjà qu’au réveil rien n’aura changé, partout où tu iras tu n’entendras que l’absence de sa voix. C’est la première fois, le premier jour, tu te dis que demain ça ira mieux, le lendemain tu te le répètes, c’est une première fois qui va durer longtemps, longtemps, avant que le mur blanc soit redevenu un simple mur blanc. » (p.7).

Je ressors de cette lecture principalement curieuse. Curieuse de lire d’autres recueils, pour faire la comparaison des styles. J’en aurais bien l’occasion car je rejoints avec plaisir mes camarades du mois belge pour le challenge « A la découverte de Quadrature » organisé par Mina.

J’ai aussi aimé cette palette de personnages ébranlés, ou au contraire, en plein envol. Avec cependant quelques attentes non comblées.

Aliénor Debrocq, « Cruise control », Editions Quadrature, 2013, 115 pages.