Archives du mot-clé Paternité

« Point cardinal » de Léonor de Récondo

Combien de temps faut-il pour être soi-même? (p.96)

Léonor de Récondo m’a toujours beaucoup émue, notamment grâce à son écriture si raffinée. Que ce soit avec Pietra Viva ou Amours, deux histoires se situant à des époques différentes, elle m’a marquée. Elle trouve les mots simples pour aborder des sujets forts et plante des scènes inoubliables.

Dans son nouveau roman Point cardinal, elle a décidé de changer et d’imaginer un univers contemporain où elle aborde des sujets bien encrés dans notre époque : la quête d’identité, le regard des autres, le jugement de valeurs, mais aussi une faculté d’ouverture et d’acceptation de l’inévitable.

Laurent est un père et un mari aimant. Il a rencontré Solange très jeune mais entre eux, tout semble couler comme un fleuve paisible. Leur famille n’est qu’harmonie et bonheur. En façade du moins car à l’intérieur de Laurent, c’est un tourbillon, un orage. Mathilda a décidé de s’exprimer. Même si elle a émergé il y a peu, elle vit en lui depuis toujours finalement. Seulement Laurent n’a jamais voulu l’écouter. Pour le moment, les seules fois où il vit en Mathilda sont bien pauvres, c’est lorsqu’il sort au Zanzibar avec son amie Cynthia. Elle est la seule pour le moment à savoir, et à le soutenir. Mais l’homme qui désormais ne vit qu’en façade n’en peut plus, il est temps pour lui de s’assumer. Est-ce que sa famille, ses deux enfants Thomas et Claire, âgés de 16 et de 13 ans, sa chère épouse, comprendront? Le soutiendront?

(…) Mathilda était entrée en lui avec fracas. Elle s’était imposée brutalement, tout son corps en avait été meurtri. Elle s’incarnait, et lui avec elle. Il n’avait plus aucun doute sur la raison de ses douleurs. (p.37)

Tout est dit, le décor est planté. Avec Point cardinal, on se retrouve au même titre que Laurent face à un chamboulement des plus extrêmes. Changer de vie n’est pas chose aisée, mais changer de sexe! Il s’agit de tout reconstruire, de trouver de nouveaux repères. Mais surtout vivre avec le regard des autres, accepter le refus des êtres aimés, c’est celui qui fait le plus mal.

Les mots de Léonor de Récondo sont simples et forts à la fois. Son texte est un ouragan, elle fait tout exploser dans l’entourage de Laurent. Sans aucun jugement, elle explore cette quête d’une nouvelle identité, la volonté pour un homme de réaliser son rêve le plus intime, celui de devenir enfin la femme qu’il a toujours voulu être. Le plus difficile en effet, sont les répercussions sur sa famille, et l’auteure décrit ces scènes avec de la justesse mêlée à la colère évidement et aux mots qui font mal. Tout est en équilibre et il devient impossible pour le lecteur/la lectrice, de ne pas avoir envie de soutenir Laurent.

J’aurais bien aimé lire davantage de pages sur Solange, cette femme qui voit son monde s’écrouler le jour où elle découvre le secret de Laurent. Car elle se retrouve, elle aussi, inévitablement et profondément concernée par ce changement : peut-elle rester l’épouse d’un homme qui devient une femme? Qu’en sera-t-il de leur vie intime? Par ailleurs, le sujet aurait également pu être exploité un cran plus loin, mais je ne crois pas que c’était dans l’objectif de l’auteure. Elle a plutôt voulu mettre l’accent sur les conséquences sur l’entourage de Laurent. En tout cas, elle a réussi à décrire ce thème très finement.

C’est un gros coup de coeur, vous l’aurez compris. J’ai été hypnotisée par cette parenthèse, douloureuse et heureuse à la fois, dans la vie de Laurent et de sa famille. Un livre qu’on lâche difficilement et qui ne s’oublie pas. Un bijou!

PS : mon seul achat jusqu’à présent d’un livre de la rentrée littéraire 2017!

Léonor de Récondo, « Point cardinal », Éditions Sabine Wespieser, 2017, 224 pages

Publicités

« Les petites victoires » d’Yvon Roy

Merci, merci, merci Yvon Roy! Grâce à cette petite pépite, vous m’avez sortie d’un état proche de la déprime qui me touchait pratiquement depuis l’éprouvante lecture du dernier Joyce Maynard (on en reparle plus tard). Mais comment ai-je fait pour passer autant de temps sans lire une BD en plus! Allez hop, me revoilà en selle pour le rendez-vous du mercredi!

Marc et Chloé filent le parfait amour depuis quelques temps. Tout semble en équilibre dans leur vie, alors ils se lancent dans le projet d’agrandir leur famille. Olivier naît peu après, pour leur plus grand bonheur! Surtout celui de Marc, qui, inconsciemment, se projette énormément à travers son fils. Mais alors que leur bébé fête ses 18 mois, les jeunes parents se rendent compte que quelque chose cloche. Leur petit n’évolue pas comme la « normale », il ne parle pas du tout, semble « ailleurs ». Après des examens, la réponse à leurs questionnements tombe : Olivier est autiste.

A partir de ce jour, Marc et Chloé vont devoir apprendre à revoir tout le système d’éducation qu’ils avaient imaginé pour leur enfant. C’est leur quotidien qui est chamboulé avec cette nouvelle. D’ailleurs, leur couple ne résistera malheureusement pas à cette épreuve. Néanmoins, ils feront tous deux preuve d’une incroyable complicité et tenteront de rester unis quoi qu’il arrive, pour le bien-être du petit Olivier.

« Les petites victoires », c’est avant tout un grand message d’amour d’un père envers son garçon. Après avoir fait le « deuil » de la famille qu’il s’était imaginé, Marc accompagnera Olivier dans chacune des grandes étapes de son évolution et de sa vie, en laissant de côté sa vie personnelle et professionnelle. Ce qui est incroyable dans ce témoignage, c’est le courage de ce papa qui se sent parfois pris au dépourvu, mais qui ne baisse jamais les bras. Il croit en les capacités de son fils et veut lui donner toutes les cartes en main pour lui permettre de progresser. Et surtout, il suit son instinct de papa, en faisant fi des recommandations des professionnels. Les progrès d’Olivier sont spectaculaires et leur relation est d’autant plus soudée et complice.

C’est une histoire très touchante. Yvon Roy parle évidement de son cas personnel, mais à choisi de mettre de la distance entre les personnages et son propre vécu, en les nommant autrement, par exemple. Véritable leçon de vie et de persévérance, l’auteur démontre avant tout que rien ne vaut les intuitions d’un papa et d’une maman.

De plus, il a réussi un équilibre parfait selon moi entre un style graphique assez simple mais proche de la réalité, avec un trait fin, et un texte sans fioritures, qui raconte justement et tout en retenue les émotions qui viennent droit du cœur.

Le lien avec l’album de Fabien Toulmé qui a aussi fait part de son expérience avec sa petite fille trisomique dans « Ce n’est pas toi que j’attendais » est évident dès les premières pages, mais j’avoue avoir préféré la retenue et la sensibilité de ces « petites victoires ».

Yvon Roy offre finalement un message universel, sur la plus belle des relations, celle entre un parent et son enfant. Surtout, il met le doigt sur l’importance de les soutenir en dehors des chemins balisés. Enfin, il aborde tout en finesse la différence d’un enfant autiste, parfois de façon imagée. Une très belle lecture avec beaucoup de moments riches en émotions et qui donne la « gnak ».

Yvon Roy, « Les petites victoires », Éditions Rue de Sèvres, 2017, 150 pages

 

bd-de-la-semaine-saumon-e1420582997574

Je fais ma rentrée au rendez-vous de la BD, cette semaine chez Stephie

« Éviter les péages » de Jérôme Colin

Comme tous les ados, j’ai rêvé à un destin extraordinaire. Et comme tous les adultes, en grandissant, j’ai juste fait ce que la vie attendait de mois : aller tout droit, sans éviter les péages. p.17

IMG_2008

Le narrateur, dont on ne connait le prénom, est un chauffeur de taxi de 38 ans, avec le moral dans les chaussettes (et c’est peu le dire!). Il se trouve à un carrefour de sa vie où il hésite entre tout plaquer pour vivre pleinement le goût du risque – « éviter les péages », citation d’Alain Bashung et son « Osez Joséphine », dont j’aime beaucoup la métaphore – ou bien poursuivre son quotidien rangé, de mari et père de trois enfants, travaillant la nuit et sillonnant le centre de Bruxelles au gré des rencontres avec ses clients. Qu’est-ce qui a dérapé pour qu’il remette tout en cause? Pourquoi se pose-t-il ces questions à ce moment-là? Le lecteur le découvre notamment très peiné de la perte son papa, mort trois ans plus tôt d’un cancer. Perte de repères, de modèle, d’appui. Cela donne des moments très émouvants dans le livre, où le narrateur discute avec son papa, en plein milieu du cimetière, et dont les seules réponses sont évidement, le silence.

C’est la grande question des choix qui traverse ce roman. A l’aube de la quarantaine, cela semble tout à fait légitime de se demander si on peut encore plaire, de s’imaginer une deuxième vie avec une autre personne, de rêver d’aventure, de journées imprévisibles, où les surprises ont encore le pouvoir de nous émouvoir.

(…) Est-ce qu’il me reste des choses à faire sur cette terre?

Je ne le crois pas. J’ai déjà aimé fort. J’ai joui. J’ai eu trois enfants. J’ai voyagé un peu. J’ai rencontré des gens. Je connais déjà mes meilleurs amis. Qu’est-ce qu’il me reste à faire d’important? Rien, je crois. A trente-huit ans, l’essentiel a été fait. La partie est déjà finie! Et ça me rend dingue. p.79

Alors qu’un soir, il partage un verre avec son meilleur ami dans un bar, avant de prendre son service, notre homme a un coup de foudre pour Marie, une connaissance à son ami. Tout bascule. Il plonge alors les yeux fermés dans cette histoire passionnée durant un mois. Un mois, c’est court, mais tellement fort. Ils se découvrent déjà totalement amoureux l’un de l’autre. C’est donc très vite qu’il prend la décision d’interrompre cette aventure, avant d’atteindre le point de non-retour, et de prendre de la distance avec son épouse, pour réfléchir et faire le bilan de sa vie.

Cela faisait presque un an que ce roman m’attendait. Jérôme Colin n’est pas un inconnu en Belgique, même s’il s’agit de son premier roman : homme de radio sur la chaîne de service public francophone, il est également animateur sur la RTBF télé dans une émission intitulée « Hep taxi! » où il partageait le rôle de… chauffeur de taxi! et de journaliste, avec pour client à chaque tournage, une célébrité. Il me tardait de découvrir l’écrivain, métier qu’il lui tient particulièrement à cœur, en plus du passionné de musique rock et du journaliste, que je connaissais déjà. Dans les émissions qui ont suivi la parution de son bouquin, il revenait régulièrement sur le besoin de sortir les mots et d’extraire cette histoire de lui. Très vite, j’ai aperçu une incroyable ressemblance entre lui et son personnage. « Eviter les péages » a donc une grande part d’autobiographie, et je crois que je suis partie de ce constat dès le début de ma lecture. A mes yeux, c’est lui, Jérôme Colin, qui parle, qui ouvre son cœur à un nouveau public, qui décide de dévoiler un autre pan de sa personnalité, qui renverse l’image du gars jovial, bavard et dynamique qu’on a l’habitude d’entendre. Pour certains auteurs, écrire son histoire devient un exutoire, mais il peut s’agir aussi d’une véritable confidence offerte aux lecteurs.

C’est évidement un texte mélancolique, mais tellement réel et ancré dans un quotidien qui pourrait être le nôtre, homme ou femme. Tout quitter ou continuer ce chemin déjà balisé, au cours duquel les surprises diminuent, mais qui est confortable et surtout, où il ne nous manque de rien.

La musique, véritable moteur dans ce roman, sert de guide tout au long du questionnement du narrateur. Elle a toujours été essentielle à ses yeux, et elle continue de l’accompagner, quelque soient les obstacles à franchir et les décisions à prendre. Leonard Cohen, Alain Bashung, autant de grands noms qui résonnent en chacun de nous, et encore plus quand on s’imprègne de cette histoire.

Que c’est bon d’avoir mal quand le bourreau est une chanson douce. p.79

C’est un roman qui m’a beaucoup plu, pour son sujet, son traitement, où tout est toujours mitigé, sur la tangente, à l’instar du personnage qui ne sait jamais choisir. Ni jamais noir, ni trop lumineux. Il est sensible, tout comme le personnage principal, et vrai. Jérôme Colin, rencontré lors de la Foire du Livre de Bruxelles en début de cette année, a plusieurs fois confié qu’il avait trouvé une nouvelle voie, désormais devenue une drogue. Il s’est collé à l’écriture, et il ne peut plus s’en passer. C’est une histoire qui a un sens et un message qui peut servir à chacun de nous. Le seul regret pour moi est cette sensation d’inachevé, ressentie à plusieurs reprises. L’impression que l’auteur a amené plusieurs thèmes, qu’il n’a pas exploités jusqu’au bout. Plusieurs portes entrouvertes, vers lesquelles il n’a pas pu s’enfoncer. J’aurais aimé poursuivre sur ces thèmes, tellement j’ai apprécié son regard sur ceux-ci, à la fois personnel et universel. Ceci étant, je comprends mieux lorsqu’il annonce que d’autres livres suivront prochainement.

Un auteur à suivre, et un titre à lire pour celles et ceux qui aiment les questions existentielles, les rencontres fortuites qui donnent un sens à la vie, la musique rock des 70′-80′ et les ambiances moroses.

Jérôme Colin, « Eviter les péages », Éditions Allary, 2015, 197 pages.

Lecture dans le cadre du Mois belge d’Anne et Mina.

Logo Folon Redstar 38 gras blanc ombre orange 1 sans bord