Archives du mot-clé Premier roman

« Les fidélités » de Diane Brasseur

J’ai déjà lu d’autres romans sur les couples illégitimes, que j’ai beaucoup aimés: « L’attente » de Catherine Charrier et « Infid’elles » de Catherine van Zeeland. Si dans le premier, c’est le regard amoureux et émouvant de la maîtresse qui prend toute la place, le second offre une alternance chez les narrateurs, passant de l’homme, à la maîtresse et l’épouse. Avec « Les fidélités », Diane Brasseur se met dans la tête du mari qui trompe, au moment où il voit des sentiments apparaître, ainsi que les interrogations sur la suite de cette relation extra-conjugale.

IMG_1845A 54 ans, cela fait un an que cet homme partage une double vie avec une fille beaucoup plus jeune, de 23 ans sa cadette pour être exacte. Alix réunit la plupart des caractéristiques de la jeune femme moderne et bien dans sa peau, la fougue, la liberté, la curiosité, l’envie, un appétit sexuel sans pudeur et insatiable. Il a déjà trompé sa femme, nous avoue-t-il, mais cela restait des aventures sans lendemains. Alix prendra très vite une place importante dans sa vie. Est-ce la peur de vieillir qui le pousse dans les bras de cette jeune femme? Le besoin de (re)vivre des expériences sexuelles moins routinières? Nous sommes mis sur cette voie au début du roman, mais assez vite, on se rend compte qu’il y a autre chose.

Alix sera omniprésente dans ses pensées, elle est son soleil, son énergie, sa promesse de jours plus lumineux. Même si les mots ne sont que murmurés, certains laissent une trace indélébile. Et si un avenir était possible? Et si la perspective de fonder une nouvelle famille devenait tout d’un coup envisageable? Diane Brasseur laisse la porte ouverte à tous ces projets qui, à peine formulés, font déjà l’effet d’un énorme tourbillon dans leurs vies.

Tout cela est retranscrit tout en retenue et humilité, laissant entrevoir énormément de tendresse et de respect pour les deux femmes. Un parti pris plutôt attendrissant chez un homme (ou bien c’est mon côté naïf!).

Il ne veut blesser personne, et pour cela, il s’est plutôt bien protégé dès le début de la relation. Aucune promesse. Il aime sa femme, qu’il ne voit cependant que les week-ends, lorsqu’il rentre au domicile conjugal à Marseille. Le reste du temps il est à Paris où est situé son cabinet, avec Alix. Mais rien ne laisse présager un souhait de quitter ni sa femme, ni sa fille de 14 ans, ni son père, gravement malade, installé chez eux depuis peu.

J’ai immédiatement été déconcertée par la façon dont l’auteure a décidé de mener son récit. Des phrases courtes, des bribes de pensées, qui n’ont pas forcément de lien. Il passe ses journées à ressasser les souvenirs des 12 derniers mois, ceux de sa rencontre avec Alix, et la façon dont tout a commencé. Souvent, il divague, imagine la réaction de sa femme si elle apprenait tout. Et les conséquences chez l’une comme chez l’autre…

Cet homme est divisé, et ça le rend vulnérable aux yeux du lecteur, même féminin. Un enjeu gagné pour Diane Brasseur, car bien souvent, l’homme a le mauvais rôle dans pareil cas. Elle arrive à le rendre émouvant dans son questionnement et sa perte de repères.

Roman très sensuel également, avec des passages qui ne cachent plus grand chose de l’intimité du couple illégitime. Le sexe est omniprésent, mais pas que. Là où on ne verrait qu’une histoire de cul, on devine pas à pas un lien plus important qui va au-delà et qui mêle des sentiments forts. D’où l’ultime décision qui se fait de plus en plus pressante. Le lecteur ne peut que deviner cette urgence et craindre ses répercussions. Un suspens bien mené.

Une belle découverte que ce court roman qui se lit très rapidement. Un parti pris intéressant, un thème développé qui exclut les clichés et ne laisse aucune place au jugement. Diane Brasseur, une auteure que je suivrai, juste pour l’enivrement que m’ont procuré ses mots dans cette histoire moderne.

C’est Anne qui me l’a fait découvrir.

Diane Brasseur, « Les fidélités », Allary éditions, 2014, 174 pages.

« L’étrangère » de Valérie Toranian

Toute saga familiale possède ses scènes primitives qui soudent un clan autour d’une destinée commune. (p.118)

Pour son premier roman, Valérie Toranian rend hommage à sa grand-mère, touchée à 17 ans par le génocide arménien, qui l’a contraint à tout quitter à Amassia, sa ville natale, l’été 1915.

Dans cette histoire romancée basée sur des faits réels, elle relate l’incroyable force dont a fait preuve Aravni pour passer à travers ce terrible crime. L’auteure débute par ce jour où tout a commencé, avec les hommes d’abord, arrachés à leurs familles par les armées turcs, pour ne plus jamais revenir. Les femmes et les enfants ensuite, renvoyés de l’Arménie par convois où la souffrance était quotidienne. Aravni a perdu son papa et son jeune mari, ensuite sa maman et sa petite soeur. Elle a survécu aux côté de sa marraine Mérivé, d’un courage incroyable et d’une force de caractère et d’espièglerie qui leur ont permis de sortir de ce cauchemar. Elles rejoignent un train pour Alep après plusieurs mois entassées comme des bêtes dans les wagons de l’horreur.

IMG_1839

Face à ces témoignages dont certains extraits glacent le sang (je me rappellerai toujours de l’image de ces mamans éplorées qui décident soit de laisser mourir leur bébé pour mettre un terme à leur souffrance, ou bien d’en faire don aux familles aisées croisées sur le chemin), l’auteure revient sur certaines périodes de son enfance, par jeux de flashbacks qui permettent de souffler, d’alléger quelque peu la lecture.

Une jeune narratrice attendrissante, aux multiples questionnements. D’abord sur son identité, son physique (les cheveux bouclés qu’elle aimerait échanger contre une blondeur toute lisse), et surtout sur l’histoire de sa famille. Personne n’en parle, mais il demeure dans l’appartement familial  et chez sa grand-mère, le poids des silences qui oppressent.

Avec une grand-mère, on a toujours envie de s’enlacer, de rire, de manger des gâteaux, de partager des moments qu’on ne retrouve pas avec sa maman.

Ce n’est qu’à l’âge adulte que Valérie arrive à faire parler Aravni. Celle-ci accepte d’ouvrir les portes qu’elle a gardé fermées durant tant d’années, et dont la douleur est intacte. Enfin elle découvre l’âme en peine qui se cache derrière la froideur de sa grand-mère et sa réticence à s’ouvrir aux autres. Enfin elle comprend…

Ce livre, c’est le cri de colère d’une petite fille à propos de l’injustice qu’a traversé sa grand-mère et qui perdure. C’est le témoignage poignant et émouvant d’une femme dont la vie n’a pas fait de cadeaux, même en arrivant à Marseille avec son nouveau mari, mais qui ne se plaint jamais. C’est un besoin de reconnaître un pan de l’histoire, dont les dégâts continuent d’être minimisés. C’est l’importance de connaître son identité pour pouvoir avancer. Mais c’est aussi un merveilleux exemple de résilience et de courage.

Pour moi les forces de ce roman, c’est une construction en deux temps judicieusement exploitée, des personnages terriblement attachants et un cadre historique expliqué sans fioritures ni jugements et de façon très juste, qui laisse entrevoir l’espoir.

Ce livre, peu vu sur les blogs il me semble, est douloureux mais magnifique! Lisez-le!

Valérie Toranian, « L’étrangère », Flammarion, 2015, 238 pages.

Extraits:

Le génocide n’était plus un massacre abstrait et mystérieux donc aucun livre ou film ne parlait. C’était une blessure physique qui me hérissait les poils, me faisait trembler et provoquait  les mêmes symptômes chez tous les membres de ma famille. p.118

Le matricule à cinq chiffres, tatoué sur la peau des déportés d’Auschwitz. Je savais parfaitement de quoi il s’agissait : ma connaissance de la déportation juive était infiniment supérieure à celle des marches de la mort arméniennes. Je regardais le tatouage en silence. Je me disais que Mathilde avait de la chance. Sa grand-mère, contrairement à la mienne, avait une preuve. p.198

« Sukkwan Island » de David Vann

C’est en revenant sur ses coups de cœur de 2015 que Moka m’a donné très envie de lire ce titre qui l’a complètement bouleversée. Comme j’avais envie, en plus, de découvrir les éditions Gallmeister, il n’en fallait pas plus pour me convaincre. Un roman justement trouvé à la bibliothèque!

IMG_1808

Une chose est certaine, cette histoire ne laisse pas indemne! C’est ce qui revenait le plus souvent dans les retours au sujet de « Sukkwan Island », le contrat a dès lors été rempli.

Jim Fenn propose à son fils de 13 ans, Roy, de passer un an sur une île au sud de l’Alaska. Perdu au milieu de rien, ce bout de terre représente l’endroit idéal pour Jim de se retrouver avec son garçon, qu’il connaît finalement bien mal. C’est aussi l’opportunité pour cet homme de couper radicalement avec sa vie qui ne le comble plus. On découvrira très vite que d’autres problèmes plus profonds et qui le minent au quotidien, ont été les déclencheurs de cette décision. Sur ce bout de terre, promesse d’un nouveau départ, Jim a tout vendu au profit d’une cabane, petite mais fonctionnelle. Le couple amerri en été, période la moins rude, pour se donner le temps de trouver ses marques. Il s’agit d’adopter un mode de vie aux antipodes de la leur, mais c’est bien là le but recherché par Jim. Roy est moins enthousiaste, mais il y voit une opportunité de se rapprocher de son père qu’il ne sent pas au top de sa forme. Les voilà seuls au monde, aucune possibilité de quitter Sukkwan Island, si ce n’est d’appeler un porte-avion via la radio, seul moyen de communication qui les relie au monde réel.

Ce « nature writing » est une immersion totale dans la nature sauvage, autant pour le lecteur que pour le couple. David Vann livre une description froide mais authentique d’un monde qui se laisse difficilement apprivoiser. La première partie de ce livre se charge de planter le décor et se focalise sur l’installation de Jim et Roy sur l’île. Je m’y suis plongée, méfiante, je l’avoue. Vann décrit l’organisation des ressources, la chasse, la pêche, les codes de survie, mais aussi les bruits de la forêt et une météo aléatoire. Le tout dans une atmosphère qu’on sent résolument tangible et dangereuse. Cela m’a semblé lent et plat. Mais je me suis vite rendu compte que le procédé était très judicieux, car il instaure petit à petit une tension, un poids. Divers événements vont noircir rapidement cette aventure. Cela commence par le massacre des provisions et du peu de matériel et confort que les habitants de la cabane possèdent, par un ours. Ou encore les problèmes personnels de Jim remontant à la surface en pleine nuit, à travers des pleurs désespérés, et qui inquiètent beaucoup Roy. Le suspens est omniprésent, sans pour autant laisser deviner un tel basculement.

Il cherchait une deuxième vie, un moyen de fuir son existence rangée mais ô combien tourmentée par ses problèmes avec les femmes notamment. Jim apprendra que la fuite n’est pas forcément la solution et que les démons nous rattrapent vite. Un retour à la vie sauvage en fait rêver plus d’un, mais à travers les mots de l’américain David Vann, elle prend un tournant tragique et profondément sombre. Dès le départ, on sent l’étouffement de ce huis-clos, renforcé par un manque total d’espace dans le texte. Un suspens palpable, mené avec talent et une économie de fioritures. C’est très bien mené, et le lecteur s’en retrouvera totalement bouleversé.

Un premier roman marquant et maîtrisé!

David Vann, « Sukkwan Island », Editions Gallmeister, 2010 (1ère édition : 2008, Folio 2012), 192 pages.

« La fractale des raviolis » de Pierre Raufast

On en avait tellement parlé sur les blogs de ce premier roman que je savais que j’allais le lire. Mais vous me connaissez, je préfère découvrir ces romans-vedettes après tout le monde, une fois que les projecteurs sont redescendus.

818HbcsSIHL

Je n’ai pas été déçue! « La fractale des raviolis » a atteint toutes les promesses lues à son sujet, et avant tout, celui de passer un excellent moment. L’histoire a cette particularité d’avoir été construite sur le même schéma que celui des poupées russes. On commence l’aventure aux côtés de cette épouse dont les doutes sur l’infidélité de son mari se confirment : « Je suis désolée ma chérie, je l’ai sautée par inadvertance ». S’ensuivent alors des envies de meurtre, évidemment, qui n’en aurait pas?! Mais un meurtre qu’on souhaite masquer en un accident, alors qu’un plan machiavélique est déjà en train de se mettre en place sous la forme d’un empoisonnement. Mais comme tout plan qui se prépare minutieusement à l’avance et qu’on attend fébrilement, rien ne se passe comme prévu! Et c’est le point de départ vers d’autres portes qui s’ouvrent les unes à la suite des autres, sur d’autres univers incongrus, que l’auteur a pris soin de lier par un infime élément. J’applaudis d’ailleurs cette cohérence dont fait preuve « La fractale des raviolis » dans l’enchaînement de toutes ces histoires. L’espace-temps est bousculé, le lecteur rencontre des personnages atypiques, comme Paul Sheridan au don improbable de voir le rayonnement infrarouge, de l’écrivain Grimalov qui lutte sans vergogne contre une invasion de rat-taupes, Rémy le grand tacticien, ou encore, l’arnaqueur des cimetières dont le procès offrira plusieurs clefs de compréhension sur l’ensemble. Des histoires qui auraient pu se lire séparément, qui vivent et fonctionnent déjà très bien indépendamment du reste, et qui ont donc cette particularité de s’encastrer à merveille.

C’est inventif, addictif, et bourré d’humour. Pour son premier roman, Pierre Raufast s’est bien certainement amusé en entrant dans ce jeu de boîtes surprises, dont il nous livre les rouages sur son blog. Un plaisir indéniablement partagé avec ses lecteurs. Je me suis RE-GA-LEE, en grande amatrice de pâtes que je suis! L’une de mes plus belles surprises de 2015!

Je vais d’ici quelques jours me plonger avec grand enthousiasme dans son second roman, La variante chilienne, très bien reçu également de la part des lecteurs.

Pierre Raufast, « La fractale des raviolis », Editions Alma, 2014 (Folio, 2015), 234 pages.

« Les arbres voyagent la nuit » d’Aude Le Corff

Quel dommage que les arbres ne voyagent pas, pense-t-elle. Ils peuvent être plusieurs fois centenaires, mais restent toute leur vie enracinés au même endroit. A quoi bon? (p.131)

FullSizeRenderAlors que les retours sur « L’importun » se sont multipliés sur les blogs il y a quelques mois, c’est avec le premier roman d’Aude Le Corff, « Les arbres voyagent la nuit » que j’ai eu envie de découvrir cette nouvelle plume féminine française.

On ouvre le livre avec la rencontre de Manon, fillette discrète et plutôt mature pour ses 8 ans, qui, une fois de retour de l’école, se pose au pied du bouleau dans la cour commune de l’immeuble à appartements où elle vit. Immédiatement, on sent que quelques chose la contrarie : sa maman est partie voilà 4 mois, en ne donnant aucune nouvelle. Face à cette disparition, et un papa désemparé, elle s’enferme dans un monde bien à elle, où elle parle aux fourmis, caresse les chats toujours dans le même sens, et surtout trouve un échappatoire dans les histoires qu’elle lit au pied de cet arbre. Et elle en inquiète plus d’un, la petite Manon : sa tante Sophie, tout d’abord, qui n’arrive plus à engager une conversation avec elle, et Anatole, un professeur de français à la retraite, tous deux habitant dans le même immeuble. C’est avec le livre « Le Petit Prince » qu’Anatole arrivera doucement à gagner sa confiance. Un jour, une lettre tombe avec quelques nouvelles d’Anaïs, la maman de Manon. Le coup d’envoi pour une longue route vers le Maroc, avec à son bord, Manon et son papa Pierre, Anatole et Sophie, est lancé.

Dès le début, et au fil des chapitres, 4 personnages attendrissants se dessinent. En voulant rassurer au mieux la petite fille, et en l’encadrant de la meilleure façon qui soit, les trois adultes laissent échapper quelques souvenirs, des moments heureux, nostalgiques. Ils repenseront à des images regrettables du passé, ou s’occuperont plutôt à combler les interrogations qui les tourmentent depuis trop longtemps.

Aude Le Corff possède une écriture qui m’a beaucoup touchée. Tout est doux dans ce roman : le style, les personnages, et même la façon de philosopher aux côtés du sage Anatole. Ce road-movie improvisé offre au lecteur des descriptions saisissantes sur les paysages rencontrés et de nombreux petits clins d’œil à une nature poétique. Le charme opère surtout dans les relations qui se nouent entre les 4 personnalités. Ainsi, l’amitié naissante entre Manon et Anatole m’a particulièrement émue. Ils vont chacun à tâtons, mais se rendront compte qu’ils se nourrissent chacun de la présence de l’autre. Une façon d’avancer main dans la main, dans l’entraide et le partage. Quoi qu’il se passe, ils en sortiront tous grandit. L’amour de la littérature y a une place prépondérante aussi, vue comme un échappatoire, une façon d’enjoliver, ou plutôt de réinterpréter les choses que l’on vit.

Voilà un roman typique pour s’évader, voyager à travers la France, l’Espagne, jusqu’aux portes du Maroc, et surtout sourire et voir le monde extérieur autrement, avec bien plus de poésie.

La répétition teinte de banalité n’importe quel chef-d’oeuvre de la nature : on admire, on contemple puis on intègre le paysage, avant de se fondre en lui. Les souvenirs remontent et s’évaporent. Notre corps devient nébuleux. On peut rencontrer aussi bien le vide que le tout. Ne plus penser à rien comme dresser le bilan d’une vie, en étant aspiré par quelque chose de plus global qui nous échappe. » (p.210)

Aude Le Corff, « Les arbres voyagent la nuit », Editions Stock, 2013 (Pocket, 2015), 293 pages.

« Nos mères » d’Antoine Wauters

Rencontré l’année passée lors de la Foire du Livre de Bruxelles, Antoine Wauters y a remporté le prix Première avec « Nos mères », une histoire qui secoue, réveille, mais aussi empreint d’humanité et d’espoir. C’était l’occasion de le sortir de ma bibliothèque pour clôturer le Mois belge.

Le petit Jean vit avec sa maman et son grand-père dans une maison au bord des montagnes, dans un pays du Proche-Orient que j’imagine être la Syrie. Cette famille amputée par la mort du père, tressaille au quotidien et tente de survivre à cette guerre qui n’en finit plus. Car si elle se concentre encore pour le moment dans la capitale, le risque de fusillades est bien présent à chaque coin de rue. Une situation malsaine qui pèse beaucoup sur le moral de la maman, qui a non seulement perdu son mari, doit s’occuper de son père dont la santé se dégrade de jour en jour et continue de protéger son garçon en lui promettant une vie meilleure. Elle trouve la solution, malgré le terrible déchirement qu’il provoquera, en l’envoyant dans un centre d’adoption où une famille décidera très vite de l’accueillir en Europe.

IMG_1131

Antoine Wauters a décidé de découper ce roman en trois parties  : les deux premières présentant deux périodes dans la vie de Jean, qui fait le pont entre la Syrie et l’Europe, et une troisième qui concerne sa maman d’adoption sur laquelle je reviens après.

Les mots sont forts pour dénoncer un environnement dangereux, étouffant, qui n’envisage pas de lendemains meilleurs. Que du contraire, à mesure que l’on avance dans le texte, on ressent la menace s’approcher et le fil prêt à casser à n’importe quel moment. Une explosion toute proche également au sein de cette petite famille coincée entre quatre murs et qui attend. Le confinement de Jean dans le grenier et le repos forcé du grand-père au rez-de-chaussée sont des ambiances moroses judicieusement rendues par un style désorganisé et brut, qui donne à deviner ce qu’il est en train de se passer. Le décor ne se dévoile qu’au fil des pages. Ce sont des paragraphes qui surgissent de partout, des phrases courtes, répétitives, un cheminement parfois compliqué, pour mieux se rendre compte, par ailleurs, de l’imaginaire développé par Jean : plusieurs voix s’élèvent en lui, il évoque « ses mères », pourtant seule, s’invente une amie prénommée Luc. L’état mental de la maman va crescendo aussi, dont j’ai ressenti le désespoir grâce, toujours, à la force utilisée par l’auteur tant dans le style que dans les mots. C’est tranchant.

Elles crient.

Leur enfant.

Elles osent poster leur corps sur la terrasse grise de la maison jaune.

Mon enfant, mon amour.

Elles osent crier.

Ma brebis, ma poule d’eau, mon amour.

Elles ont, sur la terrasse, des larmes fraîches sous leurs pieds nus. » (p.12)

Ensuite vient la seconde partie, plus lumineuse, où Jean avance pas à pas dans cette nouvelle vie européenne. Rien n’est évident puisqu’il doit non seulement retrouver ses repères dans cet environnement plus matérialiste, mais surtout se laisser aller avec sa mère d’adoption, Sophie. La relation qui se tisse très timidement entre ces deux êtres blessés par un passé encombrant, est témoignée avec plus de poésie cette fois-ci et une grande tendresse du côté des deux personnages. Si Jean doit accepter de laisser derrière lui une enfance meurtrie et une maman qui a tout sacrifié pour son bonheur, Sophie est également poursuivie par de vieux démons sur lesquels nous revenons dans la troisième partie. La boucle est bouclée, et chacun doit fermer ces portes pour écrire une nouvelle page de leur histoire.

Ce roman est un tourbillon d’émotions, qui touche au coeur. Très riche au niveau des thèmes abordés, comme la cruauté de la guerre, l’adoption, les relations familiales, la reconstruction personnelle, « Nos mères » ébranle. La plume d’Antoine Wauters est coupante en début de texte, et poétique ensuite. J’ai aimé ce changement de style, qui a permis de faire surgir les émotions liées à ces deux périodes de vie diamétralement opposées. C’est surtout la seconde partie qui m’a intéressée, où l’on devient le témoin de l’évolution de Jean. Il a su malgré tout trouver ses marques en se nouant notamment plusieurs amitiés qui l’ont guidé vers une destinée qui semblait claire dès le départ. L’amour des mots, encore une fois, pour s’échapper d’une réalité et se reconstruire avec l’aide d’un entourage aimant bien que maladroit. J’ai beaucoup aimé les personnages, principaux et secondaires. Chacun à son niveau apporte sa pierre à l’édifice pour participer à la construction de cette famille nouvelle.

Un premier roman intense, vivifiant et un hommage très humble à toutes nos mères…

Antoine Wauters, « Nos mères », Editions Verdier, 2013, 144 pages.

Dernière lecture dans le cadre du Mois belge d’Anne et Mina!

Logo Folon Redstar 38 gras blanc ombre orange 1 sans bord

 

« Si tu passes la rivière » de Geneviève Damas

Depuis que les mots me venaient, le silence ne me faisait plus peur, peut-être parce que je savais qu’avec un rien, je pourrais le chasser alors qu’avant, ils se collait définitivement à mes os. » (p.130)

Au milieu des terres de la ferme familiale, François, 17 ans, est obnubilé par la rivière coulant juste en face. Irrésistiblement attiré vers celle-ci, il ne s’est pourtant jamais approché de cette frontière interdite par son père qui le bannirait sur le champ s’il la franchissait. Tant de mystères, pourquoi? Il semble qu’il soit le seul à s’en préoccuper, contrairement à ses autres frères dont il se sent, par ailleurs, si différent. Tous travaillent ardument à la ferme, chacun ayant un domaine précis : François, ce sont les cochons. Le nigaud, le fada, tel qu’il se perçoit, s’isole, et réfléchit : qu’est devenue Maryse, sa grande sœur, qui a osé un jour franchir la rivière? La seule personne en qui il avait confiance est partie sans un mot, mais sans doute avec beaucoup de secrets. Y trouverait-il réponse aux si nombreuses interrogations qui le tourmentent de plus en plus? La plus merveilleuse issue serait de dénouer les fils de ses origines, de son passé, qui lui révèleraient sans doute la figure qui lui manque le plus : celle de sa maman, qu’il n’a jamais connue.

FullSizeRender(3)

Ce roman d’apprentissage retrace avant tout la fabuleuse évolution du petit François, sur fond de lourds secrets familiaux. Trouver sa place au sein d’une fratrie de 5 enfants n’est évidemment pas choses aisée, mais au-delà de cette position hiérarchique, il se sent différent. Bébé, il ne se retrouve sur aucune photo, n’est jamais dans les bras de sa maman. D’ailleurs, aucune information à son sujet ne s’échappe du silence de cette maison froide, où règnent l’ordre, la peur, la domination paternelle. François trouvera donc sans doute quelques éléments de réponse en sortant de là, au fil des rencontres qu’il nouera avec d’autres villageois. Une très belle amitié se tisse d’ailleurs avec le curé du village, Son Roger qui, en lui apprenant à lire, lui offrira une véritable porte ouverte sur un monde qui lui semblait tellement flou et étranger. Le partage des mots, un cadeau si précieux, à travers la lecture de l’Auberge de l’Ange-gardien de la comtesse traverse ce roman comme la lumière. François s’ouvrira au monde tout au long de cet apprentissage et décodera les silences, les rumeurs qui veulent fuir ou les mots à demi prononcés.

J’ai été particulièrement séduite par l’environnement, le cadre de cette histoire. L’appartenance à la terre y est très présente, et le travail, la valeur première pour cette famille enfermée sur elle-même. L’esprit du village ressort à merveille des phrases de Geneviève Damas : la proximité incontournable mais parfois contraignante, et les relations presque intimes entre les habitants de ce patelin. En osant enfin mettre son nez hors de la ferme, François s’émancipera notamment grâce aux liens nouveaux formés avec les villageois (Roger le curé, la vieille Lucie, Amélie, les autres maraîchers). Des personnages secondaires, et pourtant si importants, pour lesquels j’ai développé de l’affection au fil de la lecture et des rencontres.

Le style – parler – est également en cohérence avec le cadre rural, appuyé par un vocabulaire propre au milieu (sans être péjorative). François, le narrateur, raconte avec la naïveté de son manque d’expérience et la spontanéité propre à sa jeunesse. Une grande tendresse se crée avec le lecteur, à qui il aime s’adresser de temps en temps.

« Si tu passes le frontière » est donc une invitation à suivre le cheminement personnel du jeune François, envers et contre son père, pour découvrir enfin son passé, et de là, son identité. Un charmant voyage, tout en douceur, qui se termine un peu vite à mon goût, tellement j’aurais aimé le poursuivre.

Avec ce premier roman, Geneviève Damas a séduit le lectorat belge en publiant chez Luce Wilquin, une valeur sûre je dirais presque, et en remportant le Prix Rossel en 2011. Depuis, c’est le monde entier qui a succombé à cet ado en quête d’amour.

Une lecture partagée avec Florence et Julie.

Geneviève Damas, « Si tu passes la rivière », Editions Luce Wilquin, 2011 (Le Livre de Poche, 2014), 158 pages.

Lecture dans le cadre du Mois belge d’Anne et Mina.

Logo Folon Redstar 38 gras blanc ombre orange 1 sans bord

« Karen et moi » de Nathalie Skowronek

A la lumière d’une lampe de poche, je lisais La ferme africaine et elle c’était moi, et moi j’étais elle. Karen, my sister. Comme elle, je venais d’un monde qui m’étouffait, petite fille choyée de la bonne société, pélican noir au milieu de demoiselles bien peignées, comme elle j’étais la moins préparée à faire face à cette force que je sentais rugir et qui me poussait vers l’ailleurs, loin, très loin de ce pour quoi j’avais été programmée (enfance sans histoire, études honorables, beau mariage). J’étais une écorchée vive, un sac de larmes. » (p.10)

La narratrice de ce roman se sent différente, depuis son plus jeune âge. Elle n’est à sa place nul part, simule des conversations anodines, joue un rôle dans une vie qui l’enferme. Elle brûle de l’intérieur, et attend le déclic pour sortir de ce moule où elle n’en peut plus de faire semblant. Sa bouée de sauvetage se concrétise en la personne de Karen Blixen née Christenze, une grande dame de lettres danoise du début du xxème siècle. A ses côtés, elle trouve la force d’avancer parmi cette vaste comédie qu’est son quotidien, et en parallèle, lui inspire le projet d’écrire. Une sorte d’exutoire. Ce personnage féminin, dont on ne sait finalement que peu de choses, entame donc d’écrire la biographie de cet écrivain qui la fascine depuis leur première rencontre, alors qu’elle n’a que 11 ans, avec « La ferme africaine ».

FullSizeRender(1)

Nathalie Skowronek choisit la simplicité, le respect et la retenue pour aborder ce duo féminin qui ne s’est jamais rencontré, et qui partage bien plus de points communs que l’amour des livres. La narratrice avoue au lecteur ses pensées les plus enfouies sur le sens qu’elle veut donner à sa vie, et les rêves qui la font vibrer, parfois avec une rage réellement contagieuse. Se dessine alors en miroir une partie de la vie de Karen Blixen et les événements qui l’ont marquée : son étouffement au Rungstedlund, le mariage arrangé avec Bror, seule solution pour s’échapper, et son départ pour le Kenya où ils ouvrent une plantation de café – ses plus belles années – son coup de foudre pour Denys, et son retour dans la maison familiale après avoir tout perdu.

Au fil du récit, ces deux femmes qui ne supportent aucun code, tentent de trouver leur chemin, en n’écoutant qu’une seule voix, malgré la pression extérieure : celle de leur cœur. La narratrice s’enfouit dans l’histoire de son auteure adorée, s’adresse directement à elle, Karen de mes songes, double de moi-même, l’encourage dans ses choix cornéliens et avance avec elle dans les pénibles épreuves. Les images se superposent et finissent par s’imbriquer les unes dans les autres.

Pour son premier roman, la belge Nathalie Skowronek entend donner raison à l’amour des mots et aux rencontres littéraires dans la poursuite de ses rêves. Dans un style doux et très agréable, la lecture est fluide, aérienne. Parfois, les mots se font plus durs lorsque l’indifférence devient étouffante. Elle m’a donné envie de me plonger dans cette incroyable expérience au Kenya dont Karen Blixen est la plus fière, dans « La ferme africaine ». Et évidement de poursuivre avec son écriture qui m’a transportée. Un très bel hommage aux hommes et femmes de lettres qui ne cessent de nous guider.

Mon premier coup de cœur de ce Mois belge!

Nathalie Skowronek, « Karen et moi », Editions Arléa, 2011, 146 pages.

Lecture dans le cadre du Mois belge d’Anne et Mina.

Logo Folon Redstar 38 gras blanc ombre orange 1 sans bord

« Blanès » d’Hedwige Jeanmart

Il s’agit d’un premier roman qui fut couronné d’un prix littéraire en Belgique en décembre dernier, le Prix Rossel. Pour cette histoire, Hedwige Jeanmart a superbement maîtrisé les longues descriptions qui font penser au lecteur qu’elles n’ont aucune utilité, et qui finalement, l’enfoncent dans une atmosphère vraiment à part.

832724496_B974209184Z.1_20141204184718_000_G6R3J0IP6.1-0

Connaissant le culte que voue son mari, Samuel, à l’écrivain chilien Roberto Bolaño, Eva lui propose de passer une journée à Blanès, situé à 1 heure de Barcelone où ils vivent. Cet auteur, tombé sous le charme de la petite station balnéaire, y a d’ailleurs passé la fin de sa vie. Il est y devenu un symbole, laissant derrière lui une empreinte indélébile, et surtout de nombreux admirateurs, baptisés depuis lors, les bolanistes. La journée se passe donc de façon tout à fait ordinaire, Eva et Samuel profitent des joyaux des lieux touristiques : balades, restaurants, glaces. Mais en rentrant chez eux ce soir-là, Samuel dépose ses clefs sur la table, dit quelque à Eva et… se volatilise. Plus aucune trace de son mari! Abasourdie, restée en dehors de toute réalité, Eva le déclare « mort ». Il s’agit évidement d’une figure de style, qu’elle aura bien du mal à accepter, mais voilà le déclenchement d’une descente aux enfers pour la narratrice. Elle décide alors de retourner à Blanès, persuadée d’y trouver un indice, soit dans la ville-même, soit autour du fantôme Bolaño.

Avec « Blanès », on entre tout simplement dans la tête d’Eva. Ce qu’elles pensent de la vie, de son entourage, des gens, d’un environnement, d’elle-même. Tout est passé au peigne fin, tout est partagé. Elle décrit tout ce qui l’entoure, les banalités les plus futiles, avec un regard complètement désintéressé car elle se trouve dans une tout autre dimension. Eva tente de faire le deuil de son mari et s’enfonce dans des recherches invraisemblables dans Blanès. Ses repères ont explosé et son quotidien est fait, au début du roman, d’une répétition de faits et gestes devenus exclusivement mécaniques : dormir, manger, marcher.

Ce que j’ai aimé dans ce roman est la confusion que sème dès le départ l’auteure, entre la réalité des faits (Samuel plaque tout) et la sur-interprétation d’Eva. Le lecteur ne peut être que troublé. Attention toutefois à ne pas tomber dans l’excès, en jouant trop sur le côté mystérieux. L’auteure l’évite justement puisqu’au fil des pages, la brume se lève au même rythme que l’esprit d’Eva se libère. C’est en partie grâce aux rencontres qu’elle fait à Blanès, de personnes qui continuent à paraître étranges aux yeux du lecteur, toujours sous le prisme de la narratrice. Il y a Yvonne, Inderpal, Jorge, Santi… Certains sont bolanistes, d’autres sont juste de passage, mais tous l’aideront d’une façon ou d’une autre, à chercher la clef de l’énigme qui la tourmente.

Dans « Blanès », tout est donc dans l’ambiance, l’interprétation qu’on donne aux choses qui nous entourent, même si on est hors réalité. J’ai mordu à cette ambiance, me sentant par moment clairement déstabilisée. Hedwige Jeanmart est une conteuse. Je suis restée accrochée à ses mots, malgré la lenteur du style. Et l’introspection qu’elle propose ici avec Eva est très réussi. Un titre dont on a peu entendu parler, et qui vaut le mérite d’être découvert.

Hedwige Jeanmart, « Blanès », Editions Gallimard, 2014, 266 pages.

Lecture dans le cadre du Mois belge d’Anne et Mina.

Logo Folon Redstar 38 gras blanc ombre orange 1 sans bord

« Infid’elles » de Catherine van Zeeland

André et Sophie sont mariés depuis de nombreuses années, ont donné naissance à plusieurs enfants et ont vécu des moments passionnels, d’amour, de voyages et de complicité. Mais voilà que le bateau prend le large à la venue de Julie, « l’autre femme ». Une relation extra-conjugale débute entre André et cette autre amour, plus jeune que lui. Mais lui, n’arrivant pas à se décider entre les deux femmes de son coeur, met un terme à cette histoire. Jusqu’au jour où ils se recroisent. La flamme n’est pas éteinte.

FullSizeRenderDivisé en 3 parties, où les personnages prennent tour à tour la parole, ce roman présente la mort du couple André-Sophie, et la naissance de l’autre. C’est d’abord « l’addition », où le triangle amoureux reprend, où les questions et les sous-entendus refont surface et la peur. Julie et Sophie font chacune état de leurs sentiments, d’un côté naissant, curieux et impatients. De l’autre, ce sont les doutes, et déjà le moment de dresser le bilan d’un mariage qui se meurt. Ensuite, vient le tour de « la division » où tout éclate, autant la vérité que la sphère familiale. Le lecteur reste avec Sophie et André qui tentent de prendre les bonnes décisions, tout en sensibilité et respect. C’est peut-être la partie la plus oppressante, le lecteur étant tenu en haleine face au dilemme et à l’attente. Vient enfin « la soustraction », la libération en quelque sorte, où reste seule Sophie en pleine reconstruction. Elle a passé sa vie à se représenter à travers cette figure masculine, son roc. Elle doit maintenant retrouver sa place de femme, une raison d’avancer, besoin de penser à elle. Enfin.

Beaucoup de poésie, de tendresse, malgré la douleur ressentie à travers cette pénible décision de la séparation, ressortent de ce court roman. J’ai aimé que la parole soit donnée aux trois candidats, pour saisir plus profondément ce qu’ils traversent. Il n’y a aucun parti pris, tout est si limpide, même si les sentiments ne se commandent pas. S’y dégage beaucoup de respect pour la femme trahie, qui fait preuve d’une force et d’une dignité incroyables.

Bien plus que sur l’infidélité ou la nouvelle histoire d’amour, ce roman s’attache à la mort d’un couple dont il faut faire le deuil. Il y a évidement la souffrance, les « pourquoi? », les « reste avec moi », les questions. Et après, la porte se referme et c’est une nouvelle page à écrire. Seule, mais avec de l’espoir.

L’écriture est précise, pure, vraie, entrecoupée de temps en temps par des instants musicaux. Un très beau roman, qui reste.

Un prêt de Mina!

Catherine van Zeeland, « Infid’elles », Editions Avant-Propos, 2013, 142 pages.