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« Un léger désir de rouge » d’Hélène Lépine

Juste avant le coup d’envoi du Mois belge ce mercredi 1er avril, je voulais revenir sur cette superbe lecture d’une auteure québécoise, dont le titre « Un léger désir de rouge » a été réédité chez Luce Wilquin en ce début d’année.

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Toulouse a 28 ans et est trapéziste dans une troupe de cirque. Un univers qui lui donne des ailes et parmi lequel elle se sent en harmonie, qu’elle partage avec son partenaire de travail et amoureux. Le sort s’abat sur elle lorsqu’elle se découvre un cancer du sein qui tire un trait sur ce monde. Son compagnon ne le supporte pas et la quitte. Un coup du destin que Toulouse a beaucoup de mal à supporter, d’autant plus qu’elle doit en même temps faire face à un changement corporel important. Elle retourne dans la maison familiale, où elle cohabite avec son plus jeune frère et sa demi-sœur. Un environnement très compliqué, qui ne l’aide certainement pas à surmonter les terribles épreuves que lui impose la maladie. Toulouse, pour se vider la tête et trouver un refuge ailleurs, commence à écrire des lettres à Moumbala, un ami imaginaire. Elle y pose des mots terribles sur son quotidien, en y évoquant la relation qui se détériore de jour en jour avec sa famille, mais aussi son parcours avec la chimio et son combat contre le cancer.

Malgré toutes ces pénibles épreuves que sont la maladie et la rupture avec son compagnon, Toulouse garde la tête haute et avance, seule, avec Moumbala comme pilier. Elle trouve en effet le courage de se battre, de trouver sa place, au sein d’une fratrie très compliquée, avec pour seuls remèdes l’amour des lettres et un esprit encore suffisamment rêveur pour s’échapper de la réalité. Elle trouve une issue parmi les souvenirs de moments passés dans les bras de sa grand-mère, se remémore les paroles d’encouragement de celle-ci. Les carnets de son ancêtre, écrits au gré de voyages, sont également pour elle une porte sur un autre monde qui lui veut du bien et où elle préfère s’imaginer. Elle nouera par ailleurs une belle complicité avec Blanche, sa compagne de chimio, une relation délicate où tout est effleuré, tout est soufflé.

Maintenant, je dois oublier la Toulouse entière que j’étais, l’aérienne, la voltigeuse. Il me faut apprivoiser l’amazone que je suis devenue. » (p.11)

Le rapport au corps (une lecture qui fait écho avec Les corps inutiles traitant lui aussi des séquelles corporelles et lu tout juste avant) est décrit tout en subtilité. Les marques de la maladie sont dites avec retenue, pour évoquer ce sujet finement à travers la voix tremblotante de Toulouse.

Ce n’est pas un texte évident, les écrits de Toulouse sont difficiles à encaisser. Mais son courage se propage au travers des pages pour garder à ses côtés le lecteur. On l’accompagne dans ce pénible parcours, en tentant de comprendre pourquoi. Pourquoi ses frères sont si durs, pourquoi Odilon l’a lâchée, pourquoi tous ces obstacles. A 28 ans, Toulouse a une incroyable force, tout en gardant une certaine naïveté enfantine. On a envie de la prendre dans nos bras, alors que c’est elle qui nous porte tout au long du livre!

L’écriture est incroyablement juste et délicate, tout en étant très dure par moment. L’espoir traverse ce roman. Les mots et l’imaginaire sont des exutoires, des compagnons de fortune, bien plus salvateurs que l’entourage. Voilà le message qu’Hélène Lépine fait passer à travers le témoignage de Toulouse. Une claque et une très belle lecture!

Anne rend un bel hommage à ce titre ici.

Roman reçu par l’éditeur.

Hélène Lépine, « Un léger désir de rouge », Editions Luce Wilquin, 2015 (1ère édition : les Editions du Septentrion, 2012), 128 pages.

« Les vrais héros ne portent pas de slip rouge » d’Axel Sénéquier

S’il déclare dans son titre que les héros ne portent pas de slip rouge, Axel Sénéquier ne se focalise pas uniquement sur les sous-vêtements de ses personnages, dans ce nouveau recueil de nouvelles. Il dessine surtout une belle palette de personnages modestes, discrets, qui deviennent tôt ou tard le héros de quelqu’un, ou bien leur propre guide. Le lecteur se délectera sans aucun doute de ces héros de l’ombre qui, en plus d’être touchants, donnent le sourire à l’issue des situations bien souvent cocasses imaginées par Sénéquier.

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Si l’écriture est simple et facile, elle n’est pas pour autant sans effets. Au travers de chaque histoire, j’ai ressenti le même plaisir qu’une balade en plein air : agréable, qui fait du bien. Ce sentiment, je le dois sans aucun doute à la bienveillance qui caractérise ces hommes et ces femmes qui composent les 12 nouvelles de ce recueil. Que ce soit réfléchi, ou bien malgré eux, ils changent le cours d’une vie, rendent le sourire à une personne, ou un groupe de personnes, qui se trouvent dans une situation embarrassante. A d’autres moments, ces (anti)-héros décident de reprendre la main sur leur vie et d’en changer l’orientation en faisant quelque chose d’incroyable.

Un lien n’apparaît pas forcément entre ces aventures, même si l’art est présent, qu’il soit le décor ou l’intrigue : un homme profite d’une prise d’otage au cinéma pour enfin endosser le rôle de sa vie ; une peinture affreuse d’un animal à l’agonie ou comment un bien hérité retournera complètement son nouveau propriétaire ; une jeune fille devient soudainement radieuse sur les planches du théâtre après la réception de mystérieux messages de soutien. Les autres vécus prendront place dans des lieux plutôt communs, comme une maison de retraite, un cabinet de psychiatre, les rayons de Ikea ou encore une réunion pour fermeture d’usine.

Je l’avoue, certaines m’ont fait franchement rire. Et c’est parce que l’auteur a misé sur l’humour, sans tomber dans le ridicule, pour parler de ces figures du quotidien, qui peuvent paraître banales sur le coup voire ringardes, mais qui sont au final très attachantes.

Je ressors de cette lecture avec la sensation d’avoir traversé une vague de fraîcheur, après avoir côtoyé des gens sympathiques et bienveillants, comme on aime tant en rencontrer. Les amateurs de suspens n’y trouveront sans doute par leur compte, car l’enchaînement est souvent prévisible. Mais il y reste toujours cette petite surprise, la note positive, à la fin qui fait virevolter les scénarios envisagés.

Une lecture agréable, à déguster en toute modestie, pour prendre l’air.

(Service presse reçu de l’éditeur).

Participation au mois de la nouvelle de Flo et au challenge de Mina « A la découverte de Quadrature ».

Axel Sénéquier, « Les vrais héros ne portent pas de slip rouge », Editions Quadrature, 2014, 128 pages.

« Les carnets de Douglas » de Christine Eddie

« Parapluies« , est le titre du nouveau roman de Christine Eddie, bien de circonstance. La couverture colorée honorée par ces fleurs (ou oiseaux ?) en plein envol avait déjà attiré mon regard. C’est donc avec grande attention que j’ai lu les éloges faites à son égard de la part de Lucie. Et finalement, c’est sur son premier roman, « Les carnets de Douglas« , que j’ai jeté mon dévolu pour faire connaissance avec l’auteure franco-québécoise. Toujours aux éditions Heloïse d’Ormesson, que j’apprécie particulièrement.

IMG_0076Au centre d’une forêt, une force invisible va lier deux êtres que la vie n’a pas épargné jusqu’à présent. Romain Brady, issu d’une famille de riches entrepreneurs en immobilier, n’entre pas dans ce moule préconçu par des parents trop investis dans un monde artificiel. Ce qu’il aime c’est la musique, la clarinette, et la poésie. Il reste enfermé dans sa bulle jusqu’au jour où il décide de fermer la porte définitivement de ce monde bien trop éloigné du sien, il a 18 ans. Eléna Tarvernier, toute jeune, assiste à la violence dont est victime sa maman, Rose, prisonnière des mains de son bourreau de mari. Le jour où le sang coule sur le carrelage et les flammes jaillissent de la maison, Eléna s’enfuit pour un petit village, Rivière-aux-Oies.

Les doux mots et les courts chapitres, qui font balancer le lecteur du côté d’Eléna et ensuite de Romain, vont se rejoindre pour lier à tout jamais les deux âmes soeurs. Entre timidité, apprivoisement, découverte, complicité et amour, ils vont s’unir envers et contre tous au milieu de cette forêt qui ressemble désormais à leur seule maison, leur bulle. La suite du roman, que je n’ai pas envie de dévoiler tellement le revirement est réussi et inattendu, aboutit sur un triangle mystérieux qui, lui aussi, s’oblige à rester uni et solide, qu’importe le regard des autres et les nombreux « on dit ».

D’une part l’histoire est originale, captivante, ensorcelante. D’autre part, elle est écrite sans fioritures, en toute simplicité, telle un conte, avec de jolies descriptions de la nature. Nos sens sont mis en éveil à travers la mélodie de la clarinette de Romain, au creux de cette forêt qui lui appartient. Un roman que je relirai, sans aucune doute, pour saisir davantage la portée de chaque mot et profiter encore mieux de cette lecture.

Merci Lucie pour ce bijou! Voici son avis sur ce roman.