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« Ce que tient ta main droite t’appartient » de Pascal Manoukian

La vie est un goutte-à-goutte fragile. Elle s’égrène seconde par seconde. Un rien peut en arrêter le cours. (p.118)

Ils avaient tout pour être heureux et l’horreur s’est intercalée entre eux deux.

Karim et Charlotte se préparaient à devenir parents, vivaient chaque jour avec des papillons dans le ventre, se concentraient sur leurs projets. Et un soir, alors que Charlotte fête la vie avec ses deux meilleures amies à la terrasse du Zebu Blanc à Paris, Aurélien ouvre le feu et se ensuite fait exploser, emportant la douce jeune femme.

Le monde de Karim s’écroule, comment survivre face à ça? Comment retrouver des repères? Quelques jours seulement après les faits, il prend une décision : il part en Syrie, dans le fief de l’État islamique, pour savoir. Savoir comment ils font pour transformer à ce point des jeunes désabusés, pour arriver à commettre un tel acte. Comment ils arrivent à le faire en prônant le coran et la religion islamique. Car Karim est musulman. Et cette religion-là, celle utilisée par Daesh, ne correspond en rien à celle que ses parents lui ont inculquée.

Tout va très vite, un compte facebook, quelques contacts, et le voilà parti en Syrie, passant par Bruxelles et la Turquie. Il n’ira pas seul, Anthony, Sarah et leur petit Adam ainsi que Lila, jeune parisienne de 15 ans tout juste mariée à un gars là-bas par écrans interposés, sont aussi du « voyage ». Karim se fond dans la masse, avec beaucoup de mal. C’est l’incompréhension qui règne. Mais il espère obtenir les réponses à ses nombreuses questions, tout en sachant qu’il n’en sortira pas indemne. Son souhait ultime est de se retrouver face à celui qui a recruté Aurélien, l’assassin de sa Charlotte, un dénommé Abou Ziad. Il est l’un des principaux chefs du plus grand réseau terroriste au monde, dont la tête est estimée à plusieurs millions d’euros.

Avec son second roman, Pascal Manoukian expose la plus cruelle réalité de l’époque actuelle. Sans aucun filtre, il développe un sujet qu’il maîtrise et donne de la matière aux lecteurs-trices qui pourront peaufiner leur analyse de ce qui se passe actuellement. Il s’attarde notamment sur le mode de fonctionnement de Daesh. Ancien reporter de guerre, il revient ainsi sur la genèse de cet organisme terroriste basé uniquement sur la haine envers le modèle occidental. Que ce soit au sujet des stratégies prises par les plus grandes puissances au monde, dans leur quête de l’or noir notamment, ou des enjeux géopolitiques des conflits du Proche et Moyen-Orient, Il expose les faits tels qu’ils se sont déroulés, assez objectivement, et sans tabou.

Le texte est basé sur de nombreux retours en arrière, qui expliquent pourquoi les choses sont ainsi aujourd’hui. C’est très intéressant, par exemple, lorsqu’il explique, par la voix de ses personnages, pourquoi Molenbeek a la mauvaise réputation qu’on lui connaît. Ou encore, pour quelles raisons les jeunes partent en Syrie.

Désormais, il n’est d’équité entre les confessions que devant la mort et les destructions. (p.219)

J’ai senti de sa part, une réelle volonté de remettre les pendules à l’heure, en ce qui concerne notamment la stigmatisation de la population musulmane. Il marque une vraie différence entre les discours des dirigeants de l’EI et ce que dit concrètement le coran. Dans le roman, on tombe à la fois sur des jeunes personnes qui ont subi un véritable lavage de cerveau et qui saisissent le coran pour justifier leurs actes, et d’autres qui ont pratiqué la religion musulmane et qui se rendent compte de la manipulation (comme Karim).

Autre élément que développe l’auteur est l’utilisation des réseaux sociaux comme outil de propagande et principal mode de recrutement des candidats au djihad. Il le fait dans le détail puisque son personnage principal est à la base monteur de films, et qu’il va utiliser son expérience pour s’incruster encore plus finement au sein de l’organisme.

Il offre des clefs de compréhension, en remontant des années en arrière. En abordant le conflit syrien en particulier, il revient également sur les principaux génocides de ces dernières décennies. Bien que très intéressants, ce sont ces passages qui m’ont malheureusement paru les plus longs. Ce qui m’intéressait le plus était de suivre Karim. J’ai trouvé le style d’écriture plutôt froid, principalement accentué par toutes ces descriptions. Néanmoins, l’écriture est percutante et marque indéniablement les esprits.

C’est un roman très intéressant. Dur, violent, sans aucun doute. Mais ultra nécessaire. J’étais déjà renseignée sur le sujet et grâce à cette lecture, j’ai le sentiment d’avoir appris de nouveaux éléments. L’auteur éclaire le lecteur-trice sur la triste actualité, à travers un texte fort et des images qui marquent. Il tire également une sonnette d’alarme à nos concitoyens pour ne pas tomber dans la réponse trop facile du racisme. La haine ne peut pas se résoudre par la haine. (J’y ai d’ailleurs trouvé un écho au film de Lucas Belvaux récemment vu au cinéma, « Chez nous »).

Sans en dévoiler plus évidement, la fin à laquelle je ne m’attendais absolument pas, clôt à merveille ce parcours terrible d’un homme qui découvre la noirceur la plus totale de l’être humain. Une grosse claque! Je ne peux pas en parler en terme de coup de cœur, mais plutôt en gros coup de poing. C’est un livre qui m’a marquée, et qui me restera en mémoire pendant très longtemps.

Pascal Manoukian, « Ce que tient ta main droite t’appartient », Éditions Donc Quichotte, 2017, 286 pages