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« Le tort du soldat » d’Erri De Luca

Ce très court récit de 89 pages  se développe en deux parties, occupées par des narrateurs différents. Dans un premier temps, il s’agit d’un homme d’origine italienne, passionné par la langue juive et la littérature yiddish, chargé de traduire les derniers récits d’Israel Joshua Singer, frère du Prix Nobel Isaac Bashevis Singer. Il explique avec beaucoup de sincérité, tout en simplicité, sa passion, la façon dont il a appris seul le yiddish « parlée par onze millions de Juifs d’Europe de l’Est et rendue muette par leur destruction ». Il revient aussi sur l’horreur de la seconde guerre mondiale et les traces qui restent dans d’anciens camps, tellement pénibles à observer encore à l’heure actuelle. Dans une auberge des Dolomites, dans les montagnes italiennes, où il se concentre sur sa traduction, il se retrouve assis à une table où boivent une bière une fille et son père. La réaction de ce dernier est surprenante, voire radicale.

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C’est cette fille qui prend la parole lors de la seconde partie du récit où elle revient principalement sur les mensonges qui ont constitué son enfance. Sa mère lui a en effet caché que son grand-père était en réalité son père, et qu’il était recherché en tant que criminel de guerre. Elle apprend alors la vérité sur son identité et celle de son père, lorsque sa maman, après plus de 20 ans à se cacher, décide de les quitter tous les deux. La narratrice est ainsi forcée de vivre avec un père qu’elle ne connaît pas, de surcroît, ancien nazi, qui reste tourmenté par la défaite de 45.

Il jouait au soldat vaincu, dont le tort est la défaite survenue avant, une fois pour toutes.(p.67)

Ce livre parle de la cruauté d’un pan de l’histoire à jamais dans nos mémoires, à travers les différents regards de ces protagonistes. Cette femme est particulièrement touchante. En quête de vérité et de sens à donner à sa vie, elle se cherche et n’arrive toujours pas à établir de véritable communication avec son père. Comment vivre en tant que fille d’un criminel nazi?

Dans une langue poétique et singulière, Erri de Lucca revient sur cette tragédie qui continue de poursuivre beaucoup de personnes. Il met ainsi en scène une rencontre fortuite dans une auberge pour tout faire exploser et ramener la justice et la vérité. Une délivrance pour certains.

Même si je n’ai offert à ce récit toute l’attention qu’il mérite, parce qu’il est vraiment très joliment écrit, il me donne néanmoins l’envie de poursuivre dans l’oeuvre d’Erri de Luca.

Erri De Luca, « Le tort du soldat » (traduit par Danièle Valin), Editions Gallimard, 2014 (Folio, 2015), 89 pages.

« La petite dame en son jardin de Bruges » de Charles Bertin

Dans le cadre du Mois belge et sur les conseils toujours intéressants d’Anne et de Mina, j’ai débuté mon exploration de la littérature belge avec un petit bijou de poésie et de tendresse.

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Le baiser que ma grand-mère me donnait au seuil de la nuit était un rite de bonheur auquel je n’aurais renoncé pour rien au monde. (p.49)

Dans « La petite dame en son jardin de Bruges », Charles Bertin nous invite à entrer dans son intimité de petit garçon en nous présentant les souvenirs partagés avec sa chère grand-mère. Ce récit, qu’il a écrit sur le tard, dans la septantaine bien entamée, est un extraordinaire hommage à la femme qui lui apprit tant de choses, et surtout la curiosité, l’envie de se surpasser et de profiter des plaisirs quotidiens. N’ayant eu que très peu accès à l’éducation durant son enfance, c’est après la mort de son mari que la petite dame s’est ouverte aux joyaux de la littérature et aux autres formes d’art qui attisaient chaque jour un peu plus son avidité de découvertes. C’est ce qu’elle a voulu transmettre à son petit-fils chéri en qui elle croyait éperdument, lors des étés qu’il passait en sa maison de Saint-André (Bruges). Cette maison où il vécut les plus grands bonheurs de sa vie. Car ce texte n’est pas seulement une lettre d’amour qu’il adresse à sa grand-mère, c’est aussi un merveilleux tableau de la ville de Bruges qu’il peint si joliment avec une palette de couleurs et de lumières exquises.

Il y a des réalités vécues et transmises par d’autres, qui trouvent un écho particulier dans notre propre mémoire. C’est exactement ce que j’ai ressenti durant cette lecture. De nombreux états me traversaient au fil des pages, les frissons, un sourire, les yeux humides. J’eus l’impression que Charles Bertin sautillait d’un pied à l’autre, tantôt en laissant parler ce petit garçon qu’il a été, naïf et idolâtrant sa grand-mère, tantôt en revenant à la réalité d’aujourd’hui, empreint de nostalgie et d’une extrême tendresse. C’est un récit qui aborde également l’esprit d’un lieu de vie, d’une maison, d’un jardin. Comme si les murs étaient plus que de simples témoins de ces moments de vie, « J’ai toujours éprouvé le sentiment que le bonheur de vivre s’enrichissait d’une stimulation insolite sous son toit » (p.17).

Je garderai un grand souvenir de ce récit qui m’a réellement touchée et émue.

Charles Bertin, « La petite dame en son jardin de Bruges », éditions Actes Sud, un endroit où aller, 1ère éd. 1996, 159 pages.

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