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« Marx et la poupée » de Maryam Madjidi

Attention, bijou!! Je suis tellement heureuse d’avoir laissé Delphine me convaincre avec ce titre!

Je pense n’avoir jamais lu d’histoire qui parle de façon aussi intime et ouverte de l’exil et du travail laborieux qu’est l’intégration dans un autre pays. Sur le sujet, je ne peux que faire le lien avec le très beau « J’ai longtemps eu peur de la nuit » de Yasmine Ghata. « Marx et la poupée » analyse encore plus profondément la longue et parfois douloureuse épreuve de refaire sa vie ailleurs, tout en essayant de faire le deuil de son pays d’origine quitté à contre-coeur.

Je comprends pourquoi Maryam Madjidi a été récompensée du Prix Goncourt du premier roman avec ce titre! Chacun de ses mots est à savourer! Le style est original, varié, utilisant plusieurs codes. lElle emploie un sens de l’humour discret frisant parfois avec l’ironie, et une telle poésie, pour nous dévoiler tout le chemin qu’elle a parcouru depuis ses 6 ans, pour se sentir enfin chez elle en France.

Elle n’est encore que dans le ventre de sa maman lorsque la révolution fait rage en Iran. Rêveurs et combattifs, ses parents tenteront de trouver leur place et de faire entendre leur voix, leur pensée. Mais au fur et à mesure que leurs amis se font soit tuer ou jeter en prison, ou encore torturer, ils prennent la décision de quitter le pays pour un autre où la liberté d’expression et la démocratie assureront une vie plus paisible à leur fille. Maryam a alors 6 ans lorsqu’elle arrive en France. Avec ses deux parents, ils passent les premières années sur le sol français dans un tout petit appartement miséreux. Très vite, elle fait son entrée à l’école. C’est avec ce passage obligé que commence la très longue période de transition et d’adaptation entre sa vie d’avant, celle de son enfance en Iran et désormais celle qu’elle doit recommencer en France.

Drôle d’image que cette mère et sa fille, immobiles au milieu de toute cette agitation, deux statues posées sur un banc, un peu pathétiques, chacune en proie à ses angoisses, s’excluant de la vie sociale qu’elles observent pourtant avec avidité. (p.99)

En alternant les époques, les narrations, ce récit peut paraître décousu. Car Maryam Madjidi offre un mélange de pensées, d’anecdotes et de bribes de son quotidien actuel. Pas vraiment un roman, il s’agit donc plus d’un ensemble de témoignages qu’elle nous livre, autour de thèmes bien précis.

La différence d’alimentation (et le fromage qui pue 🙂 ), de culture, la place de la femme dans la société, la jeune auteure explique en quoi son intégration a été périlleuse. Le thème le plus récurrent dans ce magnifique ouvrage, est l’amour de la langue. Comment passer d’une langue à l’autre, sans faire mourir celle qui a façonné son enfance et qui résonne encore avec tous les souvenirs qui lui sont liés? Son principe est le suivant : la langue façonne l’identité. Dès lors, à partir du moment où la jeune Maryam succombera au français, c’est l’iranienne qu’elle était qui disparaît. Cette double identité qui cohabite durant des années en elle, et qui finalement ne la lâchera jamais, est au centre de cet écrit.

(Au sujet du persan que le papa de Maryam veut continuer à parler à la maison)

(…)

– C’est notre langue, tu comprends, c’est tes racines.

– Je suis pas un arbre, j’ai pas de racines. C’est votre langue, plus la mienne. (p.143)

J’ai trouvé ses mots d’une infinie délicatesse, teintée parfois de tristesse, lorsqu’elle parle de cette dualité. La petite fille qu’elle était en a souffert et je l’ai trouvé extrêmement courageuse lorsqu’elle fait face aux propos racistes, aux moqueries de ses camarades de classe. En toutes circonstances, la jeune Maryam garde la tête haute, s’enferme de temps en temps dans sa bulle, mais avance quoi qu’il arrive. Plus tard, durant ses années universitaires, ou au fil des rencontres qu’elle fera, les questions et sous-entendus relatifs à ses origines persisteront.

Elle évoque également avec beaucoup de délicatesse l’amour de sa famille, en particulier de son oncle Saman emprisonné durant des années, et de sa grand-mère qui continuera de l’accompagner, grâce à une forme de transmission de pensées. Elle garde en elle les saveurs, les couleurs, la poésie propres à l’Iran. Son identité repose finalement sur un savoureux et passionnant mariage entre l’orient et l’occident dont elle a tiré de chaque côté, les meilleurs enseignements.

« Marx et la poupée » sonne comme une libération. Y prédomine, l’amour de la poésie et de la langue en général à travers lesquelles les émotions sont aussi bien apaisées, que dédoublées.

Un bijou à découvrir et à partager! Maryam Madjidi m’a bluffée et beaucoup touchée. J’ai savouré chacune de ses paroles! Merci Delphine 🙂

Maryam Madjidi, « Marx et la poupée », Éditions Le nouvel Attila, collection Incipit, 2017, 208 pages

« Les règles d’usage » de Joyce Maynard

Presque 15 ans jour pour jour, Joyce Maynard revient sur la plus grosse tragédie perpétrée sur le territoire américain. Les attentats du 11 septembre, ce sont plus de 3.000 victimes, et un visage en particulier : celui de la maman de Wendy, l’héroïne de ce roman, seulement âgée de 13 ans. Son monde s’écroule, ainsi que celui de Josh son beau-père et de son petit frère Louie, 3 ans. Au fur et à mesure que les jours passent, l’évidence apparaît, qu’ils ne peuvent évidemment envisager. Le père biologique de Wendy, Garret, décide alors de la reprendre chez lui en Californie. Un père absent durant toutes ces années, et qui tout d’un coup s’empare d’un rôle qu’il a du mal à apprivoiser. S’ajoutent à cette douloureuse épreuve, les doutes et interrogations que traversent les adolescents, les métamorphoses corporelles, tout cela si justement décrit par l’auteure (inspirée par ses enfants ados, dit-elle en début de livre). Loin de tout, Wendy réapprendra les « règles d’usage », manger, étudier, dormir… vivre. La musique et la littérature sont vus ici comme des pansements, des guides qui lui permettront d’avancer. Deux arts parmi lesquels elle enfuit son esprit pour y piocher tout ce qui pourra lui servir à sa propre évolution. Nombre de références ponctuent ce parcours et qui participent à la richesse du roman.livre_galerie_311

New-York n’existait plus, ni cette montagne de gravats haute de deux kilomètres, ni les avis de recherches placardés dans le métro, ni même Josh penché sur les albums de photos, ni Louie scotché devant la télévision qui n’était même plus allumée, ni le poids qui lui pesait sur la poitrine à la seule pensée de sa mère. La musique occupait tout son esprit, et pas seulement son esprit, mais son corps. Tout le reste avant peut-être changé, mais pas la musique. (pp.446-447)

Pour cette rentrée 2016, Joyce Maynard signe un roman délicat, dont j’ai sous-estimé la puissance émotionnelle – ce qui est loin d’être sa faute, je ne suis pas fan des histoires d’ados. Ce qui fait, à mes yeux, la réussite de ce nouveau titre est qu’elle arrive à rendre cette histoire lumineuse et optimiste, sur fond de tragédie et de la perte immense qu’est le décès d’un parent. On assiste à la lente mais sérieuse reconstruction de Wendy, cette fillette qui vient non seulement de perdre sa maman et qui doit, en plus, composer avec ce papa qu’elle ne connaît pas, dans un environnement qui lui est également totalement étranger.

Fait de nombreux retours en arrière, constitués de souvenirs que Wendy se remémore de sa maman, mais aussi avec Josh et son petit frère Louie, ce roman parle aussi de ces paroles qu’on a un jour eues envers des êtres chers, qui resteront gravées à jamais parce qu’on n’aura plus de seconde chance pour les rattraper. Maynard évoque ainsi douloureusement les regrets d’une gamine envers sa maman disparue, tout ce qu’elles ne pourront pas vivre ensemble, dont le poids l’enferme dans une carapace difficilement pénétrable.

Seuls le temps, et les rencontres, lui permettront de s’ouvrir à nouveau à ce monde qui n’est finalement pas si sombre que le laisse entendre l’actualité.

La vie était beaucoup plus simple avant, hein? dit Amelia. Tout est devenu trop compliqué.

Elle a probablement été toujours compliquée, répliqua Wendy. On ne le savait pas, c’est tout. (p.399)

Wendy est très émouvante, ainsi que tous ces seconds personnages qui l’entourent et qui ne lui veulent que du bien. Elle est dotée d’une impressionnante maturité et se servira au fil des mois de toutes ces nouvelles situations qu’elle vit, et qui sont à l’opposée de sa vie à New-York, pour sortir encore plus grande et incroyablement forte de ce deuil. J’ai également beaucoup aimé le personnage de Carolyn, la belle-mère de Wendy, cette femme un peu « à part », qui aime les cactus comme ses enfants et lit les lignes de la main, qui cherche timidement à s’approcher de Wendy pour lui offrir la présence féminine si importante pour une adolescente.

Ce sont des personnages qu’on a du mal à quitter, tellement on se sent bien parmi eux. A eux tous, se crée une force, une énergie, qui permet à chacun d’avancer dans ses propres tourments.

Un merveilleux roman sur la résilience, l’amour – fraternel, familial, amical – et la beauté des rencontres. Du grand et émouvant Joyce Maynard! Il sort ce 1er septembre.

Après « L’homme de la montagne« , et « Long week-end« , « Les règles d’usage » est clairement mon préféré.

Merci aux éditions Philippe Rey de m’avoir permis de lire ce roman en avant-première!

Joyce Maynard, « Les règles d’usage », (traduit par Isabelle D. Philippe), Editions Philippe Rey, 2016 (édité aux Etats-unis en 2003), 472 pages.