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« Je me promets d’éclatantes revanches » de Valentine Goby

J’aime qu’il n’y ait pas de « message » dans l’oeuvre de Charlotte Delbo. Elle est une somme de poèmes et récits sans visée autre que la restitution à l’humanité de sa propre et entière mémoire par le truchement de la langue. (p.155)

La toute première fois que Valentine Goby a entendu le nom de « Charlotte Delbo », la rencontre lui a paru comme une évidence. L’évidence de devoir connaître ce parcours extraordinaire d’une ancienne prisonnière des camps, et l’évidence de devoir le porter au plus grand nombre. Des mots qui furent quasi placés sous silence quelques années plus tôt. C’est une autre grande dame, Marie-José Chombart de Lauwe, qui énonce le nom de Charlotte Delbo à Valentine Goby, en 2015. Elles se rencontrent dans le cadre de la préparation de son roman de l’époque, « Kinderzimmer ». L’auteure s’enferme alors dans une bibliothèque pour ne perdre aucune miette des ouvrages publiés par celle qui deviendra très vite un véritable modèle de courage pour l’auteure. Issue d’une famille d’immigrés italiens, Charlotte Delbo se marie à Georges Dudach, un militant communiste. Ils sont tous deux arrêtés en 1942. Lui est fusillé, elle, fera partie du tristement célèbre convoi du 27 janvier 1943 l’envoyant à Auschwitz. Elle y connaîtra évidement les pires atrocités, des images à jamais gravées dans sa tête. En 1944, elle change de camp et part pour Ravensbrück et est rapatriée en France en 45.

S’enfermer dans le silence à jamais ou avancer, tel est le dilemme de Charlotte Delbo, après avoir traversé une période aussi sombre et inhumaine. Alors elle se met à l‘écriture. Elle ne commence pas vraiment puisque son désir d’écrivain est apparu bien avant la guerre. Mais l’écriture apparaît ici comme un besoin vital de s’exprimer et de partager. Son œuvre littéraire est longue mais ne sera pas diffusée comme l’écrivaine l’espérait.

La liberté retrouvée est un vertige, souvent une illusion. On n’est pas libre, occupé de cauchemars. (p.134)

Voici en quelques mots l’incroyable histoire de Charlotte Delbo, que je découvrais à mon tour au travers des mots de Valentine Goby, une auteure que j’apprécie beaucoup. Je n’avais jamais entendu parler de cette grande dame qui avait tant de choses à dire.

Les mots de Valentine Goby m’ont encore plus éblouie dans ce texte. Ils ont quelque chose de très personnel, ils sont perçus par le lecteur comme une confession. Je les ai trouvés spontanés et en même temps, parfaitement choisis, en adéquation avec le destin qu’elle nous présente. Ils lui rendent grâce. Dès que j’ai entamé cette lecture, j’ai su qu’elle méritait toute mon attention, que chaque mot aura son importance et qu’ils me permettront de m’imprégner véritablement des événements ainsi narrés.

La narration justement, m’a beaucoup plu aussi. J’ai trouvé une auteure traversée par divers sentiments : l’admiration tout d’abord, la curiosité, ensuite la peur, le dégoût des événements relatés, à nouveau l’admiration pour cette femme qui, une fois la guerre terminée, veut continuer d’en parler, et ensuite la désolation et l’incompréhension face au quasi rejet de ses ouvrages. Des sentiments qui nous arrivent, à nous lecteurs-trices, grâce à nouveau à un talent indéniable de raconteuse, de transmetteuse.

Un titre qui sonne comme un cri de joie, de la part de Charlotte Delbo. Et comme un cri rempli de promesses, de la part de Valentine Goby. La promesse de continuer à parler de cette héroïne, de partager son histoire, son existence. De continuer à la faire vivre au travers des mots.

Deux portraits se distinguent ainsi dans « Je me promets d’éclatantes revanches », qui ont des points communs à divers égards, et avant pour pour l’amour du partage via l’écriture. Ce livre renferme également un très joli hommage au pouvoir de l’écriture sur l’humain.

Elle, elle veut être Electre doublée d’une poète : « plus que se souvenir, c’est porter au langage ». Son obsession pour la forme est le rempart le plus sûr contre l’oubli. (p.127)

J’y ai découvert une facette beaucoup plus intime de Valentine Goby, que j’apprécie encore plus aujourd’hui, ainsi que la personnalité incroyablement combattive et passionnée de Charlotte Delbo.

Je ne lis jamais de récit, me portant beaucoup plus facilement vers les romans. Mais j’avoue qu’un texte comme celui-ci remue et marque. En plus de cela, l’objet est magnifique, avec une couverture rouge vif et des reliefs aux lettres, un objet précieux.

Valentine Goby, « Je me promets d’éclatantes revanches », Éditions L’iconoclaste, 2017, 178 pages

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« J’ai longtemps eu peur de la nuit » de Yasmine Ghata

Après ma lecture de « Petit pays« , plusieurs m’ont donné envie de poursuivre sur le thème du génocide rwandais avec ce roman sorti en même temps que celui de Gaël Faye et, par ailleurs, un peu moins exposé.

J’ai vraiment beaucoup aimé le point d’accroche de cette histoire : Suzanne anime des ateliers écriture dans les écoles, et au lancement de l’un d’eux, elle décide d’inviter ses élèves à s’exprimer autour d’un thème bien précis : « l’objet de famille« . Il fallait qu’ils trouvent un objet qui a du vécu, qui a traversés des générations, qui est important à leurs yeux ainsi que pour leur famille. Dès la première rencontre, Suzanne est attirée par un jeune garçon noir plutôt taiseux au fond de sa classe. Elle SENT qu’il a quelque chose à raconter, que le besoin de s’ouvrir est très fort. Mais elle devine aussi qu’il faudra du temps, de la patience et beaucoup de douceur.

C’est donc à travers le thème de la transmission, du témoignage, que Yasmine Ghata aborde le terrible sujet de la guerre. Développer cette approche en utilisant l’objet comme déclencheur de souvenirs était très intéressant. Personnellement, j’aime me raconter les événements passés autour d’un objet, d’une photo. Ils gardent une trace de celles et ceux qui nous ont été si chers. Comme s’ils avaient incorporé en eux une trace indélébile de leur passage sur terre. Ces objets sont aussi remplis d’amour, l’amour que l’on continue de porter à nos regrettés disparus.

Le jeune garçon qui est au centre du roman et qui va raconter son histoire, c’est Arsène. Il a 8 ans seulement lorsque la guerre éclate. Issu d’une grande fratrie, il sera pourtant le seul à s’en échapper. Sa grand-mère l’a en effet poussé à la fuite, en se cachant dans une valise. Cette valise, bien plus qu’une compagne de route, permettra sa survie. C’est celle-ci, précisément, qu’il présente à Suzanne, le jour de l’atelier d’écriture. La sortir de son armoire est déjà un exploit en soi. Comme pour marquer une scission entre sa vie d’avant et celle à Paris, il ne l’a plus ressortie. Mais elle a encore quelque chose à lui offrir, cette valise. La possibilité d’enfin parler pour, peut-être, tourner la page. Digérer ce mal qui continue de le ronger, malgré tout, inconsciemment sans doute. Faire sortir les mots qui brûlent, tenter de transmettre les images qui cognent dans sa tête. Il est heureux là en France. Un couple aimant et protecteur de parisiens l’ont adopté, après avoir été secouru par les casques bleus à moitié conscient, après de longues journées à errer sur ses anciennes terres ensanglantées. Mais il saisit pourtant cette opportunité pour ouvrir son coeur et faire parler sa mémoire.

Tu as peur d’ouvrir cette valise, peur de poser ton regard sur les ténèbres qu’elle renferme. Pur toi, elle loge un cadavre : celui de ton enfance pillée, en lambeaux. (p.24)

Arsène va trouver auprès de Suzanne une alliée et une oreille pour écouter son courageux parcours. Toujours à huis-clos cependant. Comme lorsque l’on confie un secret. De con côté à elle, peut-être est-ce parce qu’elle garde au fond d’elle des souvenirs qui font mal, que Suzanne se sent d’emblée proche du jeune élève?

Même s’ils se différencient en de nombreux points et particulièrement au niveau du style d’écriture et du point d’accroche, je n’ai pu m’empêcher de comparer ces deux récents romans sur le génocide rwandays. Et j’ai été beaucoup plus émue par celui-ci, je l’avoue. J’ai suivi avec admiration le parcours relaté par Arsène. Subjuguée également par le courage dont il fait preuve pour survivre au drame. J’ai  également été attachée à Suzanne, qui a cette volonté d’accompagner son élève dans ce travail de reconstruction qu’elle provoque sans l’avoir prémédité, finalement.

Tu n’as jamais oublié son visage, ni même sa voix. Elle t’a sauvé la vie, tu es ici grâce à elle et tu n’as jamais cessé de croire qu’elle te protègerait encore. Tu as toujours senti son regard sur toi, ses yeux à peine entrouverts dotés de lourdes paupières. (p.151)

La distinction entre le récit d’Arsène et les moments présents est clairement établie grâce à une double narration, une fois en « tu » et une autre, extérieure. Si j’ai trouvé cette technique originale et judicieuse, elle m’a surtout permis d’entrer attentivement dans le témoignage si poignant du garçon. Le lecteur est directement intégré au récit, permettant de saisir la dureté du moment.

Un roman vraiment émouvant qui, en quelques pages, fait passer des larmes à l’espoir. Merci à Fanny pour ce prêt et cette très belle découverte, qui a écrit un très joli billet sur ce roman.

Yasmine Ghata, « J’ai longtemps eu peur de la nuit », Edition Robert Laffont, 2016, 156 pages