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« Se résoudre aux adieux » de Philippe Besson

Je t’écris tout cela sans la moindre intention d’organiser ma pensée, au fil de la plume. J’écris ce qui me vient à l’esprit, sans respecter de logique, sans plus poursuivre un but.C’est ainsi : cette lettre est le produit d’un moment, celui strict de l’écriture, et le reflet de mes jours, que je n’ordonne pas. (p.66-67)

Pour tenter d’oublier son ancien amant qui l’a quittée, Louise s’exile à l’autre bout du monde, là où rien ne lui rappellera son histoire. A Cuba pourtant, elle ne peut s’empêcher de se ressasser les événements qui ont marqué cette relation, qui était, avouons-le, chaotique dès le départ. Il s’agissait en réalité d’une relation extraconjugale, et Clément a décidé de rester avec sa compagne « officielle ».

Elle décide alors d’écrire à cet homme, de longues lettres. A travers celles-ci, le lecteur découvre le fil de leur histoire : la rencontre, les émois, mais également les doutes et premiers signes de leur incompatibilité.

En dehors de ces souvenirs, elle y couche ses pensées quotidiennes, le déroulement de ses journées à l’étranger, ce qu’elle y trouve pour tenter de se ressourcer, et d’oublier son amour. Après Cuba, parce qu’il est encore trop tôt pour retourner à Paris, elle séjournera à New-York, Venise, et retournera au pays en faisant l’expérience de l’Orient-Express. Journaliste de métier, la jeune femme peut se permettre ces voyages puisqu’elle continue d’envoyer ses papiers à son employeur. Rien ne la retient sur ses anciennes terres, mais trouvera-t-elle l’apaisement tant attendu, ailleurs?

A travers ce monologue, aucune action ne permet de donner du relief ou du rythme à l’histoire. Et pourtant, le lecteur se laissera embarquer volontiers par les écrits mélancoliques de cette dame qui n’arrive pas à passer outre son histoire d’amour.

Ce sont les détails qui me crèvent plus le cœur, ce sont les choses de presque rien, qui se produisent sans que je les prévoie, surviennent sans prévenir, surgissent de mon quotidien, qui me mettent par terre. (p.28)

En décidant de tout plaquer et de partir vivre ailleurs, elle tente de se retrouver elle et de redonner un sens à sa vie. En tant que femme, Louise a aussi besoin de retrouver ses repères, d’envisager un avenir différent de ce qu’elle espérait, de revoir ses projets. Avec cette rupture, malgré tout assez brutale, puisqu’elle n’a plus aucun signe de Clément depuis cette décision, elle a grand besoin de retrouver confiance en elle. Et pourtant, loin de tout et surtout de lui, que décide-t-elle de faire? De lui écrire, et de ne parler que de lui et de leur histoire. Bien sûr, ça lui permet aussi de mettre noir sur blanc l’analyse de cet échec, vu qu’elle n’a plus personne à qui parler, mais est-ce vraiment la bonne solution d’écrire d’aussi longues lettres pour l’être encore aimé?

J’ai en effet eu un peu de mal à comprendre cette démarche, puisque la décision de Louise est clairement d’oublier cet homme. Néanmoins, les mots qu’elle trouve pour parler de leur amour passé évoluent au fil des mois et des voyages. Elle devient plus sûre d’elle, réenvisage un avenir sans lui, imagine se trouver un nouvel amoureux… Au final, j’ai constaté que ces lettres prenaient des allures de défouloir. Elles lui permettent d’extérioriser ses sentiments, et prendre du recul plus facilement. L’écriture est vue comme un moyen de guérison, en somme.

Je n’ai pas été ultra impressionnée par cette femme qui est assez banale. Elle ne le nie pas et se décrit comme tel dans ses missives. D’ailleurs, elle se demande si ce n’est pas sa personnalité trop linéaire, calme, sans trop de panache, qui a eu raison de son couple. Néanmoins, c’est une lecture qui est passée vite, qui m’a fait voyager. Philippe Besson a l’habitude de nous inviter dans ces lieux bien loin de notre environnement habituel pour une invitation au dépaysement. J’en au fait l’expérience avec Lisbonne (« Les passants de Lisbonne ») et Los Angeles (« Un homme accidentel »).

Et puis dans ce roman, on retrouve le Besson que l’on a toujours connu, là où il est le plus fort : dans l’analyse des émotions, des relations amoureuses, et des rapports humains. Une nouvelle fois, ce qu’il écrit sonne juste et nous parle.

Oui, cette Louise m’a touchée, sans pour autant m’émouvoir. J’ai sincèrement eu envie qu’elle s’en sorte, qu’elle s’échappe de ces vieux fantômes, plus forte, plus sûre d’elle, tout en ayant l’espoir de refaire sa vie un jour, peut-être aux côtés d’un autre homme.

Philippe Besson, « Se résoudre aux adieux », Éditions Julliard, 2007, 188 pages

« Lettres de l’intérieur » de John Marsden

Je crois que jamais je ne serais tombée sur ce roman jeunesse sans l’aide de ma complice Fanny. Comment en est-on arrivée à parler de cette correspondance entre deux jeunes filles, roman datant des années 90? C’est suite à notre lecture de « La folle rencontre de Flora et Max » et notre amour pour les correspondances que ce titre a été mis sur la table.

Bien qu’elle soit grande lectrice de magazine, Mandy n’a jamais ressenti la moindre envie de répondre à l’une des très nombreuses annonces laissées par ces mystérieuses inconnues. Et pourtant un jour, elle envoie une lettre à l’une d’elles. L’annonce n’a rien de spécial, elle n’a pas attiré particulièrement son attention, elle s’est juste décidée sur un coup de tête, histoire de voir… Tracey lui répond très rapidement. Une correspondance régulière commence ainsi entre Mandy et Tracey. Toutes les deux ont 16 ans, sont étudiantes et vivent en Australie, mais dans des coins éloignés. Les points communs entre ces deux-là sont par contre minimes. C’est certainement cette différence flagrante tant au niveau de leur personnalité, que de leur histoire, qui leur donne envie de poursuivre cet échange épistolaire. Les sujets sont propres à leur âge : elles parlent de leurs activités, de l’école, des garçons, de leurs passions…

Jusqu’au jour où les questions deviennent moins discrètes, où la proposition de se téléphoner, ou même de se rencontrer, est lancée. C’est Mandy qui est plutôt demandeuse, mais elle commence à se méfier face au manque de réactivité de la part de Tracey. Aurait-elle quelque chose à cacher? Et si finalement, après des dizaines de lettres envoyées, elle s’était fait une autre image de son interlocutrice?

Ce roman est très bien mené! Il joue sur plusieurs tableaux : alors que la première partie fait état des présentations d’usage et des journées banales des deux adolescentes, le livre laisse place dans un second temps à une ambiance beaucoup plus grave. Ce changement d’ambiance est particulièrement marqué par le ton employé par Tracey, qui se veut plus agressif. Je n’ai pas envie de dévoiler ce qu’il se passe car ça enlève tout effet de surprise. Ceci étant, c’est une véritable cassure qui s’opère. Il y un « avant » et un « après ». Après cela, la relation entre les deux filles va beaucoup évoluer et il devient impossible de lâcher ce bouquin. J’ai été déstabilisée par ce changement, dans le bon sens du terme. Les premiers courriers me semblaient légers, sympas, sans plus. Et c’est précisément cet élément déclencheur qui rend l’histoire beaucoup plus profonde.

Pour être tout à fait honnête, j’aurais vraiment voulu l’adorer ce roman. C’est un chouchou pour Fanny et j’étais très curieuse de le découvrir à mon tour. C’était plutôt bien parti, j’ai vite plongé dans cet échange de lettres. Mais la fin m’a beaucoup déçue. C’est sans doute parce que j’ai sollicité toute mon attention dans cette histoire, que le changement mentionné plus haut m’a tellement remuée, que j’attendais autre chose.

J’aurais pu imaginer mille scénarios, mais celui opté par l’auteur n’était pas du tout à la hauteur de mes attentes (avis tout à fait subjectif, évidement!). C’est cruel car l’ensemble du roman a réussi à me faire vibrer et frémir à la fois. C’est pour tous ces éléments réunis que « Lettres de l’intérieur » me restera malgré tout en mémoire pendant longtemps et je suis très heureuse de l’avoir lu. Merci Fanny 🙂

John Marsden, « Lettres de l’intérieur », traduit de l’australien par Valérie Dayre, Éditions L’école des Loisirs, collection Médium, 1998 (1ère édition : 1991), 182 pages

Derniers coups de cœur « petits lecteurs » #2

On lit tellement d’albums à la maison que je n’arrive pas à vous en présenter, ne fut-ce qu’une partie! Depuis peu, j’en pioche même à la bibliothèque qui me sont uniquement destinés! Du coup, j’essaierai de temps en  temps de revenir sur ceux qui m’ont particulièrement marquée, ainsi qu’à mon « petit lecteur »!

Je vous parle aujourd’hui de deux livres à côté desquels je ne pouvais passer, et qui m’ont beaucoup touchée.

Celui-ci, je l’ai lu au même moment que la BD de Fabien Toulmé « Ce n’est pas toi que j’attendais« . Il a eu une résonance particulière, puisqu’il traite du même sujet : la naissance d’une enfant touché par un handicap. Que ce soit à travers les dessins délicats ou les textes particulièrement sensibles, Béatrice Gernot et Diana Toledano traduisent à la fois avec force et douceur, toutes les émotions par lesquelles passent une famille touchée par une telle nouvelle. Il y a l’étonnement, la tristesse, qui laissent place très vite à l’entraide, l’amour, la volonté de protéger le nouveau né. Dans cet album, la relation avec la grande sœur est mise en avant et touche en plein cœur. C’est d’ailleurs elle qui s’exprime. Encore petite mais déjà assez mature pour comprendre que son petit frère est différent, la jeune fille prend son nouveau rôle très à cœur et sera aux petits soins d’Édouard. Une bien jolie façon d’aborder la différence avec les enfants, avec ce livre qui reflète l’image de la famille unie et soudée, tout en pudeur.

J’ai découvert il y a peu Alice Jeunesse, une maison d’édition belge qui publie autant de jolis albums que de romans jeunesse très attrayants! J’ai fait une razzia à la dernière foire du livre de Bruxelles!

Béatrice Gernot (auteure) et Diana Toledano (illustratrice), « Une place pour Édouard », Éditions Alice Jeunesse, 2016, 32 pages

A partir de 3 ans (mais je dirais un peu plus quand même).

Et celui-ci, c’est grâce à Fanny que je l’ai découvert! J’ai littéralement flashé sur la couverture et le titre!

C’est l’histoire d’une rencontre amoureuse. Deux personnes qui s’attendent, jusqu’au prochain rendez-vous. Pour mieux faire passer le temps, ils s’écrivent. Ils partagent leur quotidien, leurs petits maux, les pensées qui les traversent. Ils s’expriment sur cet amour si beau qui les unit. La semaine se détaille ainsi sous la forme d’une magnifique poésie. C’est un livre qui se lit dans un souffle, on laisse traîner les mots, les yeux s’attardent sur ces splendides dessins et leurs plus infimes détails. La dernière page se fait désirer… Un livre qu’on ne veut pas lâcher!

Thomas Scotto (auteur) et Ingrid Monchy (illustratrice), « Rendez-vous n’importe où », Éditions Thierry Magnier, 2003, 24 pages

Indiqué également à partir de 3 ans

Très envie de découvrir le travail de Thomas Scotto, avec ses romans notamment!

Épisode précédent de « Mes derniers coups de coeur petits lecteurs« 

« La folle rencontre de Flora et Max » de Martin Page et Coline Pierré

Je l’avais pas mal vu circuler en 2016 sur les blogs, ce roman. Et c’est fin de l’année, lors de ma période « jeunesse » où je me suis vraiment penchée sur son cas, sans attentes particulières.

On dirait que les vraies rencontres ne sont possibles que par accident. (p.81)

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Flora est incarcérée dans une prison pour mineurs parce qu’elle a tabassé une fille qui la harcelait depuis des mois. Un jour, elle a perdu son sang froid, elle ne le regrette pas. Mais la vie à la prison, il faut l’apprivoiser. De nature plutôt calme et réservée, Flora est malgré tout secouée par ce qu’elle a fait. Elle se sent jugée, notamment par ses parents. La jeune fille va alors trouver du réconfort dans les lettres de ce garçon prénommé Max, qui a décidé de lui écrire un beau matin, après avoir été attendri par son histoire. Ils sont dans la même école, et pourtant il ne se sont jamais rencontrés. C’est à travers cette correspondance qu’ils vont apprendre l’un de l’autre. Les mots de Max la touchent, lui parlent. Bien plus que la mince consolation que ses parents tentent de lui apporter. C’est sans doute parce que Max n’est pas un garçon comme les autres. Il est lui aussi enfermé, à sa manière.

Il a arrêté l’école et ne vit qu’à travers les murs de sa chambre. Il n’est plus possible pour lui d’entrer en contact avec qui que ce soit, si ce n’est ses parents. Et sortir… un effort surhumain qu’il ne peut surmonter pour le moment. Il a bâti un univers qui lui est propre, une carapace qui le protège.

A eux deux, ils vont trouver les mots qui rassurent, qui font tomber toutes ces étiquettes que le monde extérieur leur colle. A travers des anecdotes, des brèves du quotidien, ces petits gestes posés sans grande importance, ils vont commencer à voir leur vie autrement et trouver la force d’avancer chacun dans leur voie.

Ce petit texte est très doux. Il se lit d’une traite. J’ai été aspirée par ces mots lancés au hasard, sans aucun calcul. L’échange de courrier fonctionne particulièrement bien. On y retrouve un style propre à chacun, une sensibilité différente qui permet d’entrevoir de belles personnalités. Teinté d’ironie, d’humour décalé, cet échange dégage une force incroyable et une générosité sans pareille.

Les deux auteurs abordent à travers ce titre la différence, et l’extrême difficulté pour des ados de trouver leur place dans un moule qui ne leur ressemble pas. Un sujet qui peut parler à n’importe qui!

Tu m’aides à apprivoiser l’enfermement parce que avec tes mots je ne suis jamais seule. (p.75)

Martin Page et Coline Pierré, « La folle rencontre de Flora et Max », Editions L’école des loisirs, 2015, 200 pages