Archives du mot-clé Polar/Thriller

« Hortense » de Jacques Expert

Sophie Delalande a été folle de sa fille dès les premières secondes qu’elle l’a mise au monde. Bien entendu le contexte de cette naissance y est pour beaucoup. Éperdument amoureuse de Sylvain, un type volage, sans attache, très mystérieux et surtout bel homme, Sophie s’est retrouvée seule durant la grossesse et les premières années de sa fille, Hortense. Le papa n’ayant jamais eu l’intention de s’engager, encore moins d’être père.

Les années passent, Sophie et Hortense sont très fusionnelles. Jusqu’au jour où Sylvain refait surface, et demande le droit de voir sa petite fille. Son ex-compagne tient là sa vengeance et refuse catégoriquement le moindre contact avec celui qui les a abandonnées lâchement. Juste avant son troisième anniversaire, Hortense est enlevée par son père, dans l’appartement de sa maman qui a été battue et ligotée.

img_2764

22 ans plus tard, en 2015, Sophie n’a jamais retrouvé la trace ni la moindre information sur l’enlèvement de sa fille. Disparus en pleine nature! Ont-ils changé d’identité, se sont-ils expatriés? Sont-ils morts? Malgré les enquêtes, détective privé, passage à la télévision, sortie médiatique, rien n’a jamais abouti. Sophie est aujourd’hui une pauvre femme, paraissant bien plus âgée, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle a perdu toute envie de vivre depuis cette terrible nuit de 1993. Néanmoins, jamais elle n’a perdu l’espoir de tomber sur une piste, un jour ou l’autre.

Et c’est justement l’un de ces jours ordinaires, où elle se fait bousculer en rue, qu’elle croit reconnaître Hortense, désormais âgée de 22 ans. Sophie en est certaine, elle a bien reconnu sa fille! Elle la suit jusqu’à l’hôtel où elle travaille et y retournera chaque soir. D’abord pour avoir une confirmation, ensuite pour réfléchir à la façon de présenter la chose à sa tendre petite…

Je suis essoufflée. Est-ce de pluie ou de sueur, mon visage ruisselle. Je dois être écarlate, et mes cheveux trempés sont une ruine. Il faut que je reprenne mes esprits et que je me rajuste avant de tenter quoi que ce soit. Je ne peux pas me présenter à elle dans l’état où je suis. Elle me prendrait pour une folle.

Mais je l’ai retrouvée. J’exulte, tout en étant saisie de panique. Il ne faut pas que je la perde. Ce serait trop injuste. (p.59)

Voilà encore un roman Sonatine très prenant et réussi! Je n’avais encore jamais lu Jacques Expert, mais avais entendu beaucoup de bien de ses talents de conteur. Une chose est certaine, il fait preuve avec « Hortense », d’une juste maîtrise du suspens et du dénouement.

« Hortense » est captivant dès le départ! Et pourtant, je n’ai pas du tout développé d’empathie pour cette mère anéantie. Malgré ce terrible chagrin qui la touche, Sophie ne possède pas de capital sympathie ni de sensibilité particulière. J’ai également trouvé le style froid, ce qui a nécessairement mis une distance avec les personnages. Cette jeune fille, prénommée Emmanuelle, que Sophie retrouve en rue est également bien mystérieuse. C’est ce petit jeu de confusion constante que j’ai surtout apprécié dans ce roman. Jamais on n’arrive à se dire s’il s’agit bien d’Hortense. Il y a un toujours un indice qui fait peser notre ressenti d’un côté ou de l’autre de la balance.

Tous les ingrédients sont réunis pour ne pas s’ennuyer une seule seconde avec ce livre entre les mains. Surtout avec un dénouement aussi inattendu que spectaculaire!

J’ai dernière acheté « Deux gouttes d’eau » du même auteur, très réussi également paraît-il!

Jacques Expert, « Hortense », Editions Sonatine, 2016, 319 pages

Publicités

« Tout n’est pas perdu » de Wendy Walker

Après avoir découvert le très beau roman de Celeste Ng, j’ai enchaîné avec une autre publication de Sonatine, parue il y a quelques mois. Alors que le premier est plutôt lent, très psychologique et basé sur les non-dits au sein d’une famille, ce titre-ci offre beaucoup plus de suspens, de questionnements, de remises en doute, de la belle manipulation comme je l’apprécie dans ce genre de « page-turner ».

ob_136fe6_couverture-roman-walker-tout-pas-perdu

Dans le village de Fairview situé dans le Connecticut, un fait divers atroce va bouleverser la quiétude habituelle des lieux, et ses habitants. Au moment où une soirée réunissait la plupart des jeunes de l’école de Fairview, Jenny Kramer, 16 ans, se faisait sauvagement violer dans le bois juste à côté du rendez-vous festif. Un événement écœurant, d’une violence sans nom, revu dans les moindres détails par le narrateur de l’histoire. Ce narrateur, il s’agit d’un psychiatre de Fairview, Alan Forrester, qui a très vite été chargé du dossier. Jenny a en effet survécu, physiquement en tout cas, à ce qui lui est arrivé, mais pour ce qui est du mental, rien ne peut effacer pareil acte. Et pourtant, très rapidement après son admission à l’hôpital, les médecins ont pris la décision, avec ses parents, de lui administrer un traitement qui est reconnu efficace pour supprimer complètement du cerveau le moindre souvenir d’un événement bouleversant, comme un viol. Mais quelques mois après cette intervention, et le retour à la maison de Jenny, le psychiatre est contacté car la jeune fille n’arrive évidement pas à passer au-dessus de ça. Tel que le conçoit le traitement, elle n’a en effet plus aucun souvenir du viol en lui-même, ni de son agresseur, ni des circonstances, etc, mais elle ressent des choses. Comme si son corps et son cerveau n’avaient su balayer définitivement les émotions liées à l’acte. Il s’agit donc là d’un traumatisme purement émotionnel, et non factuel, lié à quelque chose qu’elle ne peut se rappeler. Le lecteur est ainsi face à une jeune fille complètement désorientée, incomprise, seule avec ses « fantômes » qu’elle sent au fond d’elle. Le doigt est mis sur les limites du traitement, en ajoutant à cela un manque cruel de témoignages et d’indices qui accéléreraient indéniablement l’enquête. Forrester se lance donc dans ce travail de longue haleine pour ouvrir les tiroirs de la mémoire de Jenny et tenter de remettre, avec elle, les images, les odeurs et les sons de cette terrible soirée. En parallèle, il suit également les parents de la jeune fille, évidement marqués par ce qui lui arrive. Dans le cabinet du psychiatre, chaque protagoniste laisse s’échapper leurs propres démons, et jette le voile sur les failles d’une famille en apparence soudée. Difficile en effet de trouver sa place à la maison en ce moment, entre le besoin de régler ses comptes avec soi-même, et l’envie irrépressible de trouver le coupable, rendre justice, et tourner enfin la page.

Dans ce roman, ce qui frappe le lecteur dès les premières phrases, c’est le style narratif opté par l’auteure, que j’ai trouvé tout simplement fabuleux. Alan Forrester, le psychiatre, relate les faits et les séances qu’il réalise avec les Kramer, de façon presque objective et extérieure. Il décrit méthodiquement les mécanismes du cerveau humain et de la mémoire, en s’appuyant sur le cas de Jenny et d’anciens patients, comme s’il s’adressait à un enquêteur, ou plutôt, tel que je l’ai perçu, au lecteur. Je me suis dès lors immédiatement senti impliquée, et bien « dans » le récit. Passé cet aspect très « protocolaire » et médical du témoignage, ce médecin à la déontologie qui semble presque irréprochable va commencer, contre toutes attentes, à partager ses ressentis. Que les choses soient claires, j’ai adoré ce personnage! Mais je n’en dirai pas plus…

« Tout n’est pas perdu » est particulièrement efficace, et rempli les attentes du lecteur qui se tourne vers ce genre de littérature: c’est un incroyable « page-turner » au côté addictif très marqué – et marquant! L’intrigue, rythmée par les nombreux rebondissements et surprises, se dénoue de façon constante à chaque chapitre. Et le suspens reste à son comble jusqu’à la fin, laissant un lecteur à la limite de l’hystérie (je parle de moi ^^) une fois le livre refermé.

Autre élément fort apprécié, est la crédibilité de la méthode imaginée par Wendy Walker, de l’effacement des souvenirs, qui ne paraît finalement pas si farfelu que cela. Elle le précise d’ailleurs dans quelques notes à la fin du bouquin.

« Tout n’est pas perdu » m’a fait vivre des émotions incroyables, du stress, et surtout beaucoup d’empressement à poursuivre la lecture et connaître la suite de l’histoire. L’auteure fait preuve d’une grande maîtrise, d’inventivité et d’audace! Je suis ravie de son adaptation au cinéma qui est déjà au programme!

Wendy Walker, « Tout n’est pas perdu » (traduit par Fabrice Pointeau), Editions Sonatine, 2016, 352 pages.