« Anka » de Guillaume Guéraud

« C’est juste l’histoire d’un rapprochement. Entre un adolescent vivant sans repères et une femme morte sans attaches. »

Qu’est-ce que c’est joliment écrit, en quatrième de couverture. Une phrase qui résume à elle seule le sujet de ce roman de Guillaume Guéraud.

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Anka, une jeune fille de 29 ans meurt dans un parc dans d’affreuses souffrances, et personne ne s’en rend compte. Elle part seule. Seule, comme elle l’a été durant ces dix années passées en France. Pourtant, elle venait y chercher du réconfort, un espoir. En Roumanie, il n’y avait pas d’avenir.

A partir de cette triste fin, l’auteur déroule sa vie, remonte les jours, semaines, mois, années, de cette solitude qu’était la vie d’Anka. Personne ne semble perturbé par cette disparition, sauf peut-être ceux qui profitaient d’elle, son ancien proprio, des gars pas commodes…

Et c’est à l’annonce de sa mort, qu’un jeune garçon, Marco, remuera les souvenirs et lourds secrets pour en savoir plus sur cette mystérieuse jeune fille. Quel est le lien avec Marco? Anka était en fait mariée à son père, Thomas Fontan. Ce sont les flics qui, en débarquant un jour à leur appartement, où Marco est seul à faire ses devoirs, qui lui annoncent le décès de sa mère… Sa mère? Sa mère est morte?! Une fois le choc passé et les révélations faites, quel impact ce mariage blanc ainsi avoué aura sur cette famille qui l’ignorait? Marco, en tout cas, en sera chamboulé!

Alors que mon sang bouillonnait. Alors que mes jointures craquaient. Alors que j’avais suffisamment de force pour faire pencher la terre à l’envers.

Mais rien ne tenait debout.

Et toujours ces étincelles dans ma tête. Ces crépitements. Cette urne et cette plaque.

Il fallait peut-être que je commence par mettre de l’ordre. (p.95)

On est très loin des giclées de sang, des yeux qui se révulsent, et des cadavres par terre, qui caractérisent l’univers de ce sacré personnage qu’est Guéraud! Quoi que, il y un peu de sang ici… ! Il nous raconte plutôt comment un décès, ma foi banal, va profondément toucher un jeune ado. A travers cet aveu de mariage blanc, on a l’impression que Marco se tiendra comme responsable de la vie misérable, et de la mort, d’Anka. Bien sûr, son papa est touché par cette perte, quoi que… Le reste de la famille, sa maman, sa soeur, n’en ont que faire. Au plus vite elle est enterrée, au plus vite on oublie cette histoire. Pour Marco, l’impact est autre. L’image de sa famille est ébranlée, le couple que forme ses parents est égratigné, et le visage de cette mystérieuse inconnue revient sans cesse le hanter…

Comment son père a pu faire un mariage blanc? Juste pour le fric? Ces questions laisseront place à une forme de violence et de haine qui s’installent dans sa cage thoracique. Cette boule grossira au fur et à mesure que Marco reviendra sur les pas d’Anka.

Guillaume Guéraud s’offre à nous dans une version plus psychologique et introspective. De quoi prouver à nouveau toute l’étendue de son talent!

Guillaume Guéraud, « Anka », Editions du Rouergue, Doado noir, 2012, 109 pages

« Le Garçon » de Marcus Malte

Ils ont été nombreux les billets, et les éloges, à propos de ce roman! Aussi, ce n’est pas le mien qui apportera quelque chose de nouveau. Tout ce que je peux partager, c’est à quel point j’ai aimé ce roman. A quel point il m’a hypnotisée durant ces jours, ces semaines de lecture. Et en plus, ce fut un plaisir partagé avec mon amie Fanny dont vous pouvez lire le billet ici. Un coup de cœur pour nous deux! Peut-il en être autrement avec un tel texte?

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On ne sait rien sur ce garçon. Ni son âge, ni son origine, ni où il habite. De fait, il ne parle pas. Rien, pas un mot, pas un son. Au début du livre, on est en 1908, c’est une scène renversante qui embarque immédiatement le lecteur : le garçon en train de porter sur son dos sa mère agonisante vers un lieu où elle se reposera pour l’éternité. Entre eux, une relation complexe, avec des mots à sens unique. Lorsqu’elle s’éteint, le garçon est livré à lui même. Il marche, des jours, des nuits, part à la conquête de quelque chose (un signe, une rencontre?). Cette première partie m’a fortement fait penser au dernier roman de Sylvie Germain « A la table des hommes ». A la différence que le roman de Marcus Malte se démarque largement, avis tout à fait personnel, pour la beauté et la puissance de son écriture. On sait d’emblée que le bout de chemin qu’on entreprend avec le garçon va nous bouleverser. Les détails, qui ont une grande place, si minutieusement éparpillés par l’auteur, des odeurs, des sons, des coups d’œil furtifs, m’ont embarquée : ce que lisais, je le voyais, je le ressentais.

Ce livre, qui nous présente quelques dizaines d’années de la vie du garçon, est une succession de rencontres qu’il fera et sur lesquelles il s’appuiera pour découvrir le monde dans lequel il vit, bien malgré lui. Évidemment le fait qu’il soit dépourvu de la parole lui permet d’avoir ses autres sens accentués. Mais ce manque lui offre autre chose : un regard un peu naïf mais extrêmement lucide sur ce qui nous entoure et nous détermine toutes et tous : un environnement, des relations, la hiérarchie entre les Hommes. Un ressenti intérieur qui est transmis avec beaucoup de poésie et qui touche énormément.

Les rencontres qu’il fait, ce sont des familles rassemblées au beau milieu d’une forêt et qui vivent reclus. C’est l’Ogre des Carpates qui en a tellement bavé et qui enseigne à son jeune protégé la philosophie de la vie. C’est Emma et son papa, rencontrés suite à un accident de la route. Et quelle rencontre… Emma est certainement le personnage le plus éblouissant et le plus incroyable de ce roman! Entre eux, c’est une complicité et des émotions folles qui les uniront durant des années. Grâce à elle, il est né une seconde fois : elle lui donne un nom, un statut, une maison. Elle lui enseignera aussi l’amour de l’art à travers la musique, le piano et la littérature.

Un soir, avant de s’endormir, et sans rire cette fois, elle se dit que la vie ne vaut que par l’amour et par l’art. (p.225)

Après vient l’horreur de la Grande Guerre 14-18 pour laquelle le garçon n’a d’autre choix que de se battre. Marcus Malte bascule dans les détails de l’horreur, mais toujours servis par une plume fabuleuse.

Ce roman, c’est un enchantement de la première à la dernière page, se situant entre la fable douce-amère et le roman d’apprentissage. Un texte passionnant et riche, qui nous force à nous interroger sur notre propre condition. Des émotions multiples qui donnent des papillons dans le ventre, ou plutôt qui tordent l’estomac.

Bien sûr, un tel personnage ne peut que devenir fantasme. Le garçon sans voix dont l’empreinte est, par ailleurs, si grande. Un grand roman qui se hisse dans le top de mes livres préférés.

Et des passages à lire et à relire…

« Et de grâce faites que le mystère perdure. L’indéchiffrable et l’indicible. Que nul ne sache jamais d’où provient l’émotion qui nous étreint devant la beauté d’un chant, d’un récit, d’un vers. » (p. 99)

« La vie a au moins ceci de bien c’est qu’elle déborde quelquefois de son lit. » (p.159)

Marcus Malte, « Le Garçon », Editions Zulma, 2016, 544 pages

(Prix Femina 2016)

« Au revoir là-haut » de Christian De Metter et Pierre Lemaitre

Je l’avoue : j’ai emprunté cette BD pour pouvoir découvrir l’histoire de Pierre Lemaitre, au lieu de me lancer dans le pavé! Cela fait trop longtemps que « Au revoir là-haut » me tente et tomber sur cette autre version représentait une aubaine.

C’est donc chose faite! Le « hic » : la BD est tellement grandiose que j’ai encore plus envie de lire le roman!!

img_2947Brièvement, l’histoire est celle de l’amitié entre deux hommes. Albert Maillard et Edouard Péricourt, deux combattants français de la 1ère guerre mondiale. Et malheureusement, c’est la veille de l’armistice que l’effroyable se produit : Albert est enseveli dans un mont de terre, de déchets et de restes humains. Il est sauvé de justesse par son fidèle Edouard. Le malheureux sera par contre défiguré par des projectiles d’obus venu s’abattre juste à côté de lui. Mais ce qu’il vient de se passer n’est pas le fruit du hasard ni un accident. Elle fait suite à l’odieuse trahison de leur supérieur Aulnay-Pradelle, pris en flagrant délit de meurtre au sein de sa propre troupe.

Les deux hommes tentent alors de se reconstruire, et restent inséparables, accompagnés de la jeune et douce Louise. Quand la vie reprend son cours, après la guerre, ils se sentent plus que jamais trahis, isolés, mal considérés. C’est alors que l’occasion de tirer leur vengeance leur apparaît soudain comme une évidence. Ils imaginent mettre sur pied une véritable escroquerie qui touchera ceux qui les ont laissés de côté, comme des moins que rien.

Parfois, souvent, les lecteurs qui ont vraiment adoré un roman, ont peur de voir les traits des personnages qui les ont fait autant vibrer. Parfois, les images, les dessins ne se révèlent pas à la hauteur de cet imaginaire personnel qui a pris naissance dans la tête du lecteur.

D’autres fois, ces dessins portent le personnage imaginaire, lui donnent une autre dimension, plus forte, plus… humaine. Ce n’est plus juste un sentiment, une représentation floue, un voile. Ils leur donnent vie. Alors même si je n’ai pas lu le roman de Pierre Lemaitre, qui me semble absolument fabuleux après la découverte de cet album, je trouve que le talent de Christan De Metter a permis d’arriver à ce résultat. Donner vie aux personnages imaginés par le romancier. Il s’agit d’un travail tout simplement bluffant. On sent que le portraitiste a marché sur des oeufs, qu’il ne voulait commettre aucune approximation dans les visages qu’il offrait à Albert et à Edouard.

Christian De Metter a traduit à merveille à la fois la part sombre de ce roman, avec le détestable Pradelle. Et son côté lumineux, qui rend espoir, grâce aux planches consacrées à Péricourt, ses masques, sa complicité presque enfantine avec la jolie Louise. On lit la bienveillance, l’amitié, l’humanité, dans les yeux de Maillard. Ce sont des visages précis à l’extrême, qui vous hypnotisent.

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Autre challenge dans pareille entreprise : résumer un roman de près de 600 pages en un album sans rien dénaturer et en conservant les émotions qui prennent naissance à partir des détails. Une nouvelle fois, l’exercice est salutaire.

C’est une économie de textes, contrairement au pavé de la version initiale et des dessins qui se suffisent à eux-mêmes. Les personnages en disent tellement long. Ce sont des regards époustouflants, remplis d’émotions. Prenez le temps de vous poser sur ces regards qui vous laisseront sans voix! Une merveille!

Une BD qui se lit en apnée totale, d’une seule traite. Une fois terminée, on a déjà envie de s’y replonger. Un album qui traduit un grand respect du dessinateur envers le romancier, et son travail. Ces deux objets, le roman et l’album, se complètent à merveille et semblent à présent indissociables.

bd-de-la-semaine-saumon-e1420582997574 Cette semaine chez Mo’!

Pierre Lemaitre et Chistian De Metter, « Au revoir là-haut », Editions Rue de Sèvres, 2016, 168 pages

« Petit pays » de Gaël Faye

Le roman s’ouvre sur les mots d’un homme, vivant à Paris, qui semble être à côté de sa vie. Il erre, ne sait pas ce qu’il veut, quel sens donner à son existence. Il multiplie les filles, sans jamais s’attacher. Il pense à Ana

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C’est alors qu’il remonte les souvenirs. Ces souvenirs qui l’ont façonné. A ses 10 ans, au Burundi, lorsqu’il y vivait avec son père, sa mère et sa sœur. Au moment où tout était paisible et lui, innocent. C’est l’histoire de Gabriel, ou plutôt, de Gaby.

Ce sont les mots d’une enfance joyeuse, qui défilent d’abord, dans un pays où il se sent bien. Son père est français et sa maman est rwandaise.

Bientôt ce sera la fin de mon anniversaire, je profitais de cette minute avant la pluie, de ce moment de bonheur suspendu où la musique accouplait nos cœurs, comblait le vide entre nous, célébrait l’existence, l’instant, l’éternité de mes onze ans, ici, sous le ficus cathédrale de mon enfance, et je savais alors au plus profond de mois que la vie finirait par s’arranger. (p.110)

Gaël Faye, qui s’ouvre à travers ce personnage de Gabriel, se replonge dans ce qui était alors ses plus belles années : l’odeur des fruits, les premières cigarettes, les bières. C’est la période les 400 coups avec les copains! Gino son frère de sang, Armand et les jumeaux. A eux cinq, c’est une petite bande qui vole quelques fruits, se moque gentiment des voisins… Des p’tits mecs qui veulent parfois jouer les caïds mais qui gardent leur âme d’enfant. Il y a cet endroit, l’impasse, où il se réfugient, dans un ancien combi VW, qui renferme tous ces moments de bonheur qu’on n’oublie jamais.

Mais Gaby sent que quelque chose se trame, particulièrement alerté par le comportement changeant de son père. Une musique classique à la radio, et tout est compris. La guerre a éclaté au Rwanda, pays limitrophe, et surtout, le berceau de sa mère.

Je voulais me lover dans un trou de souris, me réfugier dans une tanière, me protéger du monde au bout de mon impasse, me perdre à nouveau parmi les beaux souvenirs, habiter de doux romans, vivre au fond des livres. (p.188)

Tout ce cocon que Gaby tentait de maintenir bien précieusement vole alors en éclat. Malgré tout, il ne veut pas se laisser atteindre par la violence et la haine qu’il sent dans l’air et qui gagnent son entourage. Il devient également le témoin de la déchéance de sa maman, qui a assisté au massacre de sa famille au Rwanda. Chaque personne qui lui était chère, sera touchée à jamais par ce génocide. Il essaie malgré tout de rester dans sa bulle. Les livres prêtés par une dame grecque vivant tout à côté, lui offrent cette enveloppe sécurisante. Mais la barbarie s’étend, elle n’a plus de frontières.

Même si je n’ai pas ressenti l’extase partagée par la grande majorité des blogeurs-ses, j’avoue avoir été totalement séduite par l’écriture si poétique de Gaël Faye. Avec des mots simples, il nous plonge dans une atmosphère enveloppante. Une poésie qui n’amoindrit en rien ces horreurs, mais qui donne une dimension plus aérienne et délicate de la situation. Je n’ai vraiment accroché qu’à la seconde partie du roman où je deviens hypnotisée par les mots de ce jeune Gabriel. Il sous-entend les événements qui secouent le Rwanda et qui touchent directement sa famille, sans jamais entrer dans la violence. On reste avec lui dans sa bulle. Ce regard innocent, parfois même naïf, qu’il garde à tout prix, m’a touchée. Je trouve merveilleux et très intelligent le ton, le style que l’auteur emploie pour aborder ce pan de l’Histoire.

Au final, Gaël Faye ouvre son cœur d’une façon juste et poétique, et se livre dans ce très beau premier roman, son « Petit pays », qui reste à jamais gravé dans sa mémoire. Ses lecteurs sont chanceux de cette évocation qu’ils devraient partager, à leur tour, encore et encore. Enfin, c’est un livre qui peut convenir au jeune public aussi.

Un texte sincère et précieux!

Grâce à mes lectures, j’avais aboli les limites de l’impasse, je respirais à nouveau, le monde s’étendait plus loin, au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient sur nous-mêmes et sur nos peurs. (p.170)

Gaël Faye, « Petit pays », Editions Grasset, 2016, 217 pages

« Plus tard je serai moi » de Martin Page

Comment réagir quand nos parents ont le sentiment de pouvoir choisir ce qu’on veut faire de notre vie, sans demander notre avis? Crise de la quarantaine? Stress soudain face à l’évolution de leur enfant?

Séléna est en tout cas confrontée du jour au lendemain à mille interrogations de la part de ses parents et à une turbulence de ce genre. Turbulence, ou devrait-on dire, raz-de-marée, qui va bouleverser le calme et l’harmonie qui régnaient jusqu’alors dans cette famille tranquille.

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C’est décidé, Séléna sera artiste! Décidé, enfin, elle n’est encore qu’au collège et n’a pas vraiment réfléchi à ce qu’elle voudrait faire plus tard. Mais ses chers parents, ont décidé que c’est la meilleure voie à suivre pour elle. Quelle chance pour elle, de ne pas être forcée à suivre des études supérieures, à imaginer un mode de vie plus bohémien, très loin du métro-boulot-dodo. Mais… ce n’est pas elle qui l’a choisi! Et même si l’idée paraît séduisante, Séléna veut avoir le libre de choix de prendre cette décision toute seule.

Seulement, ses parents ne s’arrêteront pas à cette simple discussion. Celle-ci a ouvert les portes à une véritable course au plus « offrant » : une palette d’aquarelle, un carnet, un appareil photo, un piano… jusqu’où vont-ils s’arrêter? Couper le chauffage peut-être? Arrêter de faire les courses? C’est bien connu, tous les artistes aujourd’hui sont passés par des phases difficiles durant leur enfance!

Après avoir lu « La folle rencontre de Flora et Max » écrit par Martin Page et Coline Pierré, j’ai eu envie d’en savoir un peu plus sur l’œuvre de celui-ci.

Très clairement, le style est différent! On entre dans un univers plus loufoque et déjanté, alors que celui du roman écrit à quatre mains y était doux et sensible.

J’avoue avoir perdu pied à plusieurs reprises dans cette histoire de parents qui imposent leurs choix à leur enfant. Face à cette ascension de gestes et d’achats, je n’ai pas vraiment été convaincue. Je n’ai pas réussi à me situer entre le côté grotesque et ridicule du comportement des parents de Séléna, et entre la part limite surréaliste, extraordinaire, voire drôle, de la situation. C’est un roman sympa, avec un message intéressant, mais je n’ai pas été emportée par les événements. Séléna ne m’a pas spécialement conquise non plus. Alors que j’aurais aimé qu’elle tape du poing sur la table, qu’elle crie haut et fort qu’elle seule a les clefs de son destin entre les mains, elle m’a paru bien trop effacée.

Je ne regrette pas pour autant d’avoir choisi ce titre, soufflé par Folavril, et lirai volontiers autre chose de Martin Page (peut-être l’un de ses romans pour adultes). Mais l’attachement n’a pas pris avec celui-ci.

En tout cas, elle ne vivrait pas une vie qui ne serait pas la sienne, elle ne passerait pas à côté des choses qui comptent pour elle. Restait à savoir exactement ce qu’elles étaient, ces choses. (p.64)

Martin Page, « Plus tard je serai moi », Edition du Rouergue, Doado, 2013, 73 pages

« Au bureau des objets trouvés » de Junko Shibuya

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Au bureau des objets trouvés, où travaille ce charmant petit chien, on y pioche des écharpes douillettes, des habits de soirée, des lunettes, des chapeaux

Chaque jour, les propriétaires malheureux s’y rendent pour tenter de retrouver ce qu’ils ont malencontreusement perdus. On y découvre alors qu’il s’agit de bien plus qu’un simple accessoire : c’est une partie intégrante d’eux-mêmes qui leur est restitué. De quoi leur redonner du baume au cœur! Quant au petit chien, c’est un véritable bonheur que d’aider ces visiteurs!

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Voilà un album qui ne paie pas de mine, mais que j’ai trouvé très sympa! Au fil des pages, on s’est amusé avec mon fils à deviner qui se cache derrière l’animal dévêtu, et qui essaie de retrouver une partie bien caractéristique de lui-même. Tout ce qui touche aux animaux généralement plaît beaucoup mais il y a ici cette idée supplémentaire de partage, d’entraide, de générosité.

Enfin, on découvre à la fin du livre que celui qui est derrière le bureau des objets trouvés est en réalité le petit-fils du chien qui y travaille d’habitude, et qui, très satisfait de sa journée grâce à toutes ces rencontres, souhaite y retourner !

Junko Shibuya, « Au bureau des objets trouvés », Editions Actes Sud Junior, 2016

« Hortense » de Jacques Expert

Sophie Delalande a été folle de sa fille dès les premières secondes qu’elle l’a mise au monde. Bien entendu le contexte de cette naissance y est pour beaucoup. Éperdument amoureuse de Sylvain, un type volage, sans attache, très mystérieux et surtout bel homme, Sophie s’est retrouvée seule durant la grossesse et les premières années de sa fille, Hortense. Le papa n’ayant jamais eu l’intention de s’engager, encore moins d’être père.

Les années passent, Sophie et Hortense sont très fusionnelles. Jusqu’au jour où Sylvain refait surface, et demande le droit de voir sa petite fille. Son ex-compagne tient là sa vengeance et refuse catégoriquement le moindre contact avec celui qui les a abandonnées lâchement. Juste avant son troisième anniversaire, Hortense est enlevée par son père, dans l’appartement de sa maman qui a été battue et ligotée.

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22 ans plus tard, en 2015, Sophie n’a jamais retrouvé la trace ni la moindre information sur l’enlèvement de sa fille. Disparus en pleine nature! Ont-ils changé d’identité, se sont-ils expatriés? Sont-ils morts? Malgré les enquêtes, détective privé, passage à la télévision, sortie médiatique, rien n’a jamais abouti. Sophie est aujourd’hui une pauvre femme, paraissant bien plus âgée, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle a perdu toute envie de vivre depuis cette terrible nuit de 1993. Néanmoins, jamais elle n’a perdu l’espoir de tomber sur une piste, un jour ou l’autre.

Et c’est justement l’un de ces jours ordinaires, où elle se fait bousculer en rue, qu’elle croit reconnaître Hortense, désormais âgée de 22 ans. Sophie en est certaine, elle a bien reconnu sa fille! Elle la suit jusqu’à l’hôtel où elle travaille et y retournera chaque soir. D’abord pour avoir une confirmation, ensuite pour réfléchir à la façon de présenter la chose à sa tendre petite…

Je suis essoufflée. Est-ce de pluie ou de sueur, mon visage ruisselle. Je dois être écarlate, et mes cheveux trempés sont une ruine. Il faut que je reprenne mes esprits et que je me rajuste avant de tenter quoi que ce soit. Je ne peux pas me présenter à elle dans l’état où je suis. Elle me prendrait pour une folle.

Mais je l’ai retrouvée. J’exulte, tout en étant saisie de panique. Il ne faut pas que je la perde. Ce serait trop injuste. (p.59)

Voilà encore un roman Sonatine très prenant et réussi! Je n’avais encore jamais lu Jacques Expert, mais avais entendu beaucoup de bien de ses talents de conteur. Une chose est certaine, il fait preuve avec « Hortense », d’une juste maîtrise du suspens et du dénouement.

« Hortense » est captivant dès le départ! Et pourtant, je n’ai pas du tout développé d’empathie pour cette mère anéantie. Malgré ce terrible chagrin qui la touche, Sophie ne possède pas de capital sympathie ni de sensibilité particulière. J’ai également trouvé le style froid, ce qui a nécessairement mis une distance avec les personnages. Cette jeune fille, prénommée Emmanuelle, que Sophie retrouve en rue est également bien mystérieuse. C’est ce petit jeu de confusion constante que j’ai surtout apprécié dans ce roman. Jamais on n’arrive à se dire s’il s’agit bien d’Hortense. Il y a un toujours un indice qui fait peser notre ressenti d’un côté ou de l’autre de la balance.

Tous les ingrédients sont réunis pour ne pas s’ennuyer une seule seconde avec ce livre entre les mains. Surtout avec un dénouement aussi inattendu que spectaculaire!

J’ai dernière acheté « Deux gouttes d’eau » du même auteur, très réussi également paraît-il!

Jacques Expert, « Hortense », Editions Sonatine, 2016, 319 pages