« Je n’ai rien vu venir » d’Eva Kavian

Faut-il tomber au plus bas de l’échelle sociale pour être dans le monde réel? (p.86)

A 68 ans, Jacques doit se rendre à l’évidence : il a besoin d’aide. Après la faillite de l’entreprise pour laquelle il travaillait, les ennuis se sont enchaînés. Les factures impayées ont entraîné la coupure du gaz, de l’électricité. Ce monsieur a du ensuite vendre ses livres pour pouvoir manger, et finalement quitter son logement qu’il louait. A la rue depuis plusieurs jours, il se tourne bon gré mal gré vers une résidence située à Namur qui abrite des sans-abri. Il n’a pas d’autres mots : « Je n’ai rien vu venir ». Jamais il n’aurait pensé que ça pouvait un jour lui arriver. Malgré cet échec, Jacques garde sa fierté et refuse qu’on le compare aux autres pensionnaires. Il partagera une chambre avec 3 autres personnalités bien trempées. Il y a tout d’abord Momo, trentenaire hyperactif, toujours soucieux à se rendre utile aussi bien à la résidence que pour ses collègues. Filleul Royal, au passé troublant et qui a déjà essayé de se suicider plusieurs fois. Et enfin Ramon, qui noie son chagrin dans la boisson. Mais derrière chacun de ces visages traumatisés par une expérience douloureuse, se cache une âme sensible, une volonté de s’en sortir malgré tout et une générosité sans limite. Petit à petit, les préjugés de Jacques vont tomber, il se rendra compte qu’être sans-abri n’est pas une maladie et que pour beaucoup, ce sont les rencontres, l’environnement extérieur ou simplement un mauvais destin, qui les ont mis sur cette voie. Il va s’ouvrir aux autres, apprendre à aller au-delà de l’apparence et du mot « sans-abri », comprendre réellement ce qui lui arrive, et se retrouvera bien plus changé qu’il ne pouvait l’espérer.

Il n’en a pas l’air comme ça, mais ce court roman soulève bon nombre d’interrogations et sans le faire directement, Eva Kavian donne à son lecteur/sa lectrice, l’envie de réagir. Elle arrive notamment à y glisser un manque d’accompagnement des résidents dans leur projet de vie de la part des équipes éducatives, ainsi qu’une carence flagrante dans les aides disponibles à l’extérieur. La voix des travailleurs sociaux s’élèvent de temps en temps au cours du récit, pour faire le point sur les personnes qu’ils suivent, et qui se résument soit par des questions, soit par un appel à l’aide. L’auteure précise bien que son livre détient une part de réel, observée sur le terrain, mais qu’il s’agit d’une fiction.

Je n’ai pas pensé le mot solution après le mot abri. Trouver un abri était une solution. (p.11)

Malgré la tristesse du sujet, il y a une sorte de « good-feeling » qui se dégage de cette histoire. Ce sentiment est sans aucun doute liée aux personnages qui véhiculent de chouettes valeurs d’entraide, de solidarité. Ils donnent vraiment à réfléchir, à relativiser notre propre vie. Ils n’ont rien, leur avenir n’est pas très optimiste, et pourtant ils ne perdent ni la foi en l’humain, ni l’espoir de sortir de là un jour et de reprendre les rails d’une vie « normale ». On se sent bien dans cette résidence, on aime découvrir leur quotidien, leurs anecdotes. Des scènes soulèvent même quelques sourires. Il n’y pas de calcul, ni d’à priori entre eux, ils parlent comme ils pensent. Je n’avais pas envie de les quitter, c’est bons hommes de la résidence.

Comme ce fut le cas avec « Ma mère à l’Ouest » qui est axé jeunesse, contrairement à ce titre-ci, l’auteure belge aborde des sujets de société graves, mais avec finesse et sans jamais alourdir l’ambiance. Je repense d’ailleurs au beau roman de la québécoise Sophie Bienvenu sur le même sujet, avec un personnage central beaucoup plus jeune, qui m’avait tout autant remuée. Avec une légère préférence pour « Je n’ai rien vu venir », pour cette part d’humanité plus développée, et ses personnages attendrissants. Je suis très contente de l’avoir sorti de ma bibliothèque à l’occasion du mois belge.

Une fois encore, j’ai aimé ses mots, son style fluide, touchant et marquant. Je vous le conseille, juste pour connaître le temps de quelques pages le quotidien de ces hommes et ces femmes que l’on croise chaque jour, et qui se fondent aujourd’hui dans le décor.

Merci à Mina qui m’a offert ce roman il y a 2 ans!

Quatrième contribution au mois belge d’Anne et Mina!

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Eva Kavian, « Je n’ai rien vu venir », Editions Weyrich, collection Plumes du Coq, 2015, 128 pages

« S’enfuir. Récit d’un otage » de Guy Delisle

Première rencontre avec Guy Delisle et cet album dont on a entendu beaucoup parler (en bien!) sur les blogs.

L’auteur retrace les 4 mois de captivité de Christophe André, pris en otage par des tchétchènes en 1997, alors qu’il est en mission humanitaire pour Médecins Sans Frontières dans le Caucase. Guy Delisle a alors rencontré à plusieurs reprises l’ancien otage, rapidement après les faits, pour recueillir ses impressions et préparer le projet d’envergure qu’était ce nouveau roman graphique. Christophe André lui a restitué dans les moindres détails tout ce qu’il a pu penser, imaginer, espérer, dans cette pièce vide dépourvue de tout confort. Chacune des scènes relatées dans l’album est une retranscription fidèle de l’événement qui fut le plus marquant de sa vie.

Cette BD est absolument fascinante. Tout s’enchaîne très vite, Christophe André étant emmené en pleine nuit dès les premières pages. Aucune information ne filtre, il n’a aucune idée de ce qui lui arrive. Ce qu’il pensait être d’abord un enlèvement pour pouvoir accéder au coffre de l’association, s’avèrera finalement beaucoup plus complexe. Et surtout, très long. Il croit que la captivité sera de courte durée, quelques appels, une rançon, et on n’en parle plus. 1 semaine tout au plus… Malheureusement, cela va durer plus de 100 jours. 100 très longs jours.

Il n’y a rien de violent ni de spectaculaire dans cet album. Le focus n’est pas mis sur le kidnapping en terme d’action, mais plutôt sur une approche plus psychologique, en s’immergeant dans les émotions et pensées profondes de l’otage,

L’attente, Guy Delisle la retranscrit à merveille, avec la répétition, jour après jour, des mêmes faits et gestes de la part de l’otage. Accroché toute la journée à un radiateur, disposant d’une couchette à côté, Christophe n’est détaché par ses ravisseurs qu’à l’occasion de ses 2 repas quotidiens, pour les besoins urgents et pour se laver une fois de temps en temps.

Des textes et des dessins quasi similaires, qui ne lassent aucunement le lecteur, complètement hypnotisé par la situation. On a envie de savoir ce qu’il va se passer! Le suspens est à son comble tout au long des 400 pages.

Et puis, ce fameux décompte. Dès le 1er jour de captivité, Christophe se force à se rappeler la date du jour. C’est l’assurance de garder les pieds sur terre et de ne pas perdre la tête, le seul fil qui le relie à la réalité.

Guy Delisle rend hommage à une personne forte, au courage extraordinaire, qui garde foi en ses collègues et en sa direction, qui font tout ce qu’ils peuvent pour le sauver, il en est persuadé. C’est sans doute cette forte croyance qui lui permet de ne pas sombrer. Mais l’histoire montre aussi les périodes de doutes qui sont inévitables, et les interrogations que l’otage chasse immédiatement. C’est un regard résolument tourné vers l’humain et sa capacité à se surpasser dans les situations extrêmes qu’offre l’auteur. Une belle leçon de courage et de vie!

J’ai particulièrement aimé la simplicité du graphisme. Ce sont des pages épurées, aux dessins monochromes dont les teintes bleutées évoluent en fonction de la seule lumière perçue par l’otage, celle du soleil. Toute l’attention est dès lors focalisée sur l’élément central qu’est Christophe et sur sa condition.

Une histoire très intéressante racontée avec beaucoup de respect et de délicatesse, et un personnage marquant.

bd-de-la-semaine-saumon-e1420582997574 Cette semaine chez Mo’!

Guy Delisle, « S’enfuir. Récit d’un otage », Editions Dargaud, 2015,

 

« Rue des amours » de Carl Norac (textes) et Carole Chaix (dessins)

Au fond, ma rue est pareille à un petit pays, même s’il n’y a pas la mer. Dans la ville grise, je vois aussi des couleurs.

Comment une rue peut-elle être aussi grise, avec un joli nom tel que « la rue des Amours »? La jeune narratrice de cet album se pose la question. Elle va alors nous inviter, nous lecteurs et lectrices, à se balader parmi les maisons et immeubles du quartier, tout en s’interrogeant sur la quantité d’amour qui peut avoir dans chacune de ces habitations.

Carl Norac et Carole Chaix signent ici le mariage parfait entre un texte à la fois innocent et réaliste, et des dessins qui les illuminent. Les deux éléments se combinent à merveille, l’un rendant grâce à l’autre, toujours très justement.

C’est à pas feutrés que nous entrons chez ces personnes, qui présentent une caractéristique qui a sauté aux yeux de la raconteuse. Une passion, une humeur, un parcours, une habitude. J’ai aimé m’interroger sur cet aspect que l’on retient au premier coup d’œil, d’une personne que l’on rencontre.

Cela donne une galerie de portraits éclectiques qui prennent vie sous la superbe plume poétique de Carl Norac. Les textes sont doux, certains renferment un soupçon de naïveté qui m’a fait sourire. D’autres sont un peu plus graves, et lèvent un voile sur la part plus solitaire de la personne présentée. C’est ceux-là qui m’ont le plus touchée :

Monsieur Daily Mirror est mon voisin d’en face. Souvent, je le vois par la fenêtre : il se parle à lui-même. Dans son appartement, il a placé beaucoup de miroirs. Dès qu’il entre chez lui, il est plusieurs. (…)

Cependant, il y a toujours un court moment où je le vois, tristement, jeter un coup d’oeil à une photo. Dans ce petit cadre, derrière la vitre sans reflets, il est assis sur un banc, tout seul.

 

Je trouve que c’est un ouvrage qui donne envie de se poser, même quelques secondes, sur toutes ces personnes que l’on croise, et d’en savoir plus sur ce qui rythme leur vie. Sont-ils heureux? Sont-ils aimés? Ont-ils des projets? Que font-ils de leurs journées? Je pense que ça colorerait un peu plus le monde qui nous entoure, comme dans ce superbe « Rue des Amours ».

Carl Norac (textes) et Carole Chaix (illustrations), « Rue des Amours », Éditions A pas de loups, 2016, 72 pages

Dès 8 ans

Troisième contribution au mois belge d’Anne et Mina!

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Le très beau billet de Fanny qui a aussi succombé au charme de cette rue, dans la réalité, proche de chez elle en plus!

Un mot enfin sur la maison d’édition jeunesse et belge « A pas de loups » qui propose un éventail d’ouvrages aussi beaux qu’originaux. Leurs albums sont des objets de qualité, aux formats variés. Et je trouve que l’harmonie entre l’auteur et l’illustrateur est à chaque fois très juste. C’est un gros coup de cœur donc pour cette maison, que j’ai eu l’occasion de rencontrer lors de la foire du livre de Bruxelles et dont je vous présenterai tout bientôt un autre bijou!

« Que du bonheur! » de Rachel Corenblit

Angela Mailhat, presque 15 ans, est une ado sans chichis, bonne vivante, un léger surpoids, qu’elle n’arrange pas en ingurgitant régulièrement un nombre incalculable d’aliments (tout en le chronométrant s’il vous plaît!), sympa et doté d’un humour parfois sarcastique, juste exceptionnel! Son naturel et sa vivacité la rendent d’emblée extrêmement attachante! Elle nous raconte avec un an de recul, l’année scolaire qui vient de s’écouler et qui lui laisse un goût plus qu’amer : pendant ces 6 derniers mois, la poisse lui est littéralement tombée dessus! Cela commence avec une incroyable chute dès le premier jour d’école. Impossible de passer inaperçue lorsque les brancardiers viennent vous chercher au milieu de centaines d’étudiants! Une foie remise de cette énorme honte, Angela enchaîne les malheurs : elle se dispute avec sa meilleure amie Alice, son éternelle alliée. Pour quoi? Tout bêtement, pour un garçon! Ce sont bien des histoires d’ados! Ensuite, une nouvelle qui touche cette fois ses parents. Après 20 ans de mariage, ils décident de divorcer. Notre héroïne est alors obligée de subir les gardes alternées. Ça commence à faire beaucoup en terme de poisse! Évidement, le cercle vicieux est enclenché, ayant des répercussions sur les notes, le redoublement est évoqué… S’en est trop pour Angela! Heureusement, on finit toujours par sortir des mauvaises passes. Ouf!

Malgré cette année complètement pourrie, (franchement, qui aurait survécu à une telle année?!), notre ado ne perd en rien son humour ni son autodérision. Elle relate aux lecteurs ses tribulations, avec un regard plus qu’amusé sur ces situations rocambolesques. Son ton est naturel, évident.

Ce roman est un vent de fraîcheur et je ne me suis pas ennuyée une seconde! J’ai franchement rigolé, et ça ne m’arrive pas souvent (durant une lecture, cela va de soi 😉 ). La forme participe sans aucun doute à ce plaisir de lecture. Pareil qu’un journal intime, Angela explore son année noire au moyen de listes, de citations, de souvenirs et l’agrémente de quelques croquis, anecdotes et photos… pour un effet plus « réel » que j’ai beaucoup apprécié.

Le début du roman démarre très fort, tout s’enchaîne à une vitesse folle, et je craignais un moment « creux », parmi toutes ces mésaventures. Il n’en est rien! L’auteure manie avec habilité le rythme et l’enchaînement des faits.  Ce qui m’a également frappée : à quel point Rachel Corenblit arrive à retranscrire les émotions d’une ado, à se mettre dans la peau d’une ado de 15 ans! Je me suis évidemment revue dans quelque-unes de ces anecdotes, et ça m’a fait un bien fou.

Une lecture que je conseille : très drôle pour les ados qui se retrouveront parmi quelques scènes, et parfaite pour les adultes qui veulent se changer les idées et se replonger avec beaucoup d’humour dans leur jeunesse!

Un titre découvert grâce à Fanny, et beaucoup apprécié également de noukette ou encore de Jérôme.

Rachel Corenblit, « Que du bonheur! », Editions du Rouergue, Doado, 2016, 122 pages

« Le Ouistiti » de Myriam Mallié (texte) et Gianluigi Toccafondo (dessins)

A mes yeux, les contes, ils sont destinés aux enfants. Ils sont soufflés juste avant d’aller dormir, pour rêver, ou pour vivre pendant quelques minutes une aventure extraordinaire. Mais ce conte-ci, je ne le mettrais pas entre les mains d’un petit, croyez-moi! J’ai d’ailleurs moi-même frissonné à cette lecture!

Dans ce conte des frères Grimm, la princesse n’a rien de gentil. La beauté, elle semble l’avoir. Mais elle fait peur, elle ne se mêle pas aux gens et pique des crises d’humeur toute seule dans sa tour où elle s’est enfermée. Tout en hauteur, composée de 12 fenêtres, elle lui offre une vue complète et très détaillée de ce qui se passe dans le village. Et qu’est-ce qu’elle y fait dans cette tour? Elle regarde.

La tour lui avait paru soudain désirable. Un ailleurs possible, un lieu de protection, une chambre forte. Un atelier aussi, où étudier, écrire, peindre, dessiner. Un retour vers des lieux d’enfance, des sentiments et des souvenirs perdus. (p.11)

Elle espère l’amour aussi… Mais ses prétendants, elle les invite à se cacher. Si elle les trouve, elle les tue. Et comme elle a un œil partout, les malheureux sont souvent décapités. Jusqu’au jour où trois frères tentent de conquérir son cœur.

Il s’agit d’un conte que je ne connais pas et que j’ai découvert sous la plume de Myriam Mallié, grâce à Mina. Une plume différente, qui réinvente certains mots. Un style saccadé, par des retours à la ligne fréquents et des répétitions nombreuses.

Étonnante image de la méchante princesse qui tue les hommes qui n’arrivent pas à se cacher. On sent malgré tout un profond mal-être chez elle et l’espoir de voir sa vie prendre un autre tournant. Ce tournant, elle pense le connaître grâce à l’amour. Mais elle n’y croit pas, à l’amour.

Cette histoire de princesse perchée en haut de sa tour m’a fait voyager, m’a emmenée dans un lieu qui ne ressemble à aucun autre. L’ambiance générale sombre, un peu effrayante aussi, est accentuée par des illustrations tout aussi « bizarres », faites de collages et de mélange de genres.

J’ai été emportée par les mots de Myriam Mallié, ce sont des mots que j’aurais d’ailleurs aimé écouter. Car un conte, ça se raconte surtout. C’est vraiment la découverte d’une plume que je réalise avec ce court texte, et un « presque » retour en enfance! Un plaisir retrouvé également avec Esperluète, ce format très agréable et toujours cette qualité de papier et de présentation.

Seconde contribution cette année au mois belge d’Anne et Mina!

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Myriam Mallié (textes) et Gianluigi Toccafondo (illustrations), « Le Ouistiti », Éditions Esperluète, 2013, 62 pages

« Petite fantôme » de Mathilde Alet

Quand on a une grande soeur, on passe les quinze premières années de sa vie à essayer de lui ressembler et les suivantes à essayer d’être différente. (p.102)

Pour cette quatrième édition du mois belge, je renoue avec Mathilde Alet et sa « Petite fantôme », dont j’avais apprécié le premier roman « Mon lapin« .

Gil et Jo sont deux sœurs qui ne sont pas spécialement proches. Deux mode de vie différents, deux personnalités qui s’harmonisent peu. Pourtant, elles tiennent à leur rendez-vous hebdomadaire : tous les mercredis après-midi elles se retrouvent au café Les trois compères, qu’elles ont rebaptisé Les deux commères, juste pour passer un moment à elles deux et discuter. Gil est assistante dans un bureau d’avocats et rêve de publier son premier roman intitulé « Troisièmes lundis ». Cela fait un moment maintenant qu’elle essuie bon nombre de lettres de refus. Il lui manque juste un petit quelque chose pour faire adorer ce roman, mais lequel? C’est là que Jo entre en piste et lui sort l’élément déclencheur qui va faire exploser son histoire. Lorsque Gil envoie cette nouvelle version de « Troisièmes lundis », bingo! Une éditrice accepte de le publier et il devient un best-seller! Comment les deux sœurs parviendront-elles à vivre ce succès qui leur revient finalement à toutes les deux? Voilà toute la question de ce roman!

Pas de grande surprise avec cette histoire qui malheureusement avait pour moi un aspect de « déjà-vu » puisqu’elle m’a fait très vite penser au titre de Katherine Pancol « Les yeux jaunes des crocodiles ». La trame est identique : alors que Gil est l’auteure de ce « Troisièmes lundis », c’est Jo qui fera la promo du bouquin. A ce détail près que Gil a voulu utiliser un pseudo pour son roman. Esther Egova. Qui est donc incarnée par sa grande sœur. Le succès est très rapide et Jo/Esther est prise dans ce tourbillon l’envoyant sur les plateaux télé, aux séances de dédicaces, à de nombreuses interviews. Le fil entre les deux sœurs se détend assez rapidement.

Le début du texte ne m’a pas beaucoup emballée. On assiste aux côté de Gil au début de la rupture avec sa sœur, qui lui pose deux lapins consécutifs à leur rendez-vous fétiche du mercredi. Gil est une fille renfermée et solitaire. Dotée d’un pouvoir d’observation particulièrement pointu, elle analyse beaucoup les personnes qui l’entourent, et même les relations avec ses proches. Elle contractualise dans sa tête chaque faits et gestes de ceux qui l’entourent, se sentant uniquement rassurée qu’à travers les habitudes et les règles. C’est une personnalité que j’ai eu du mal à saisir, surtout quand elle embellit la réalité en s’imaginant une version sublimée des personnes qui lui sont cher, comme son petit-ami Arnaud (devenu Arnaud chéri) et sa sœur Jo (dont le pendant plus complice est appelé Joséphine).

Il s’est cependant produit un revirement qui m’a happée, lorsque le sujet a commencé à être réellement développé, où les personnages ont pris place de façon plus concrète et surtout où j’ai mieux appréhendé la personnalité de Gil. C’est là que j’ai retrouvé la « patte » de Mathilde Alet. J’ai finalement trouvé cette relation triangulaire intéressante, entre l’Auteure/Gil, le Visage/Jo et Esther Egova. J’ai apprécié voir à quel point elle grignote petit à petit le peu de complicité qui restait entre les sœurs, larguant Gil au titre de « Petite fantôme ».

Par la présente convention, la petite fantôme s’engage à demeurer invisible. Seuls sont autorisés à apparaître ses mots, sans que ces derniers puissent lui être attribués. En toute circonstance, la petite fantôme se tait. (p.100)

Décortiquer les relations familiales qui sombrent est ce que réussit le mieux Mathilde Alet. Cela avait été le cas avec « Mon lapin ». Avec ces deux sœurs, qui sont unies contractuellement et dont les menus liens affectifs tiennent surtout de la nostalgie des souvenirs, elle arrive à présenter une relation qui tend à disparaître sur base de non-dits, sans jamais dramatiser. Et c’est justement ce point qui est appréciable. Elle ne tombe pas dans la tristesse, mais le fait plutôt naturellement, presque comme une fatalité. Ayant moi-même une sœur, ce récit m’a parlé.

La jeune auteure franco-belge offre de jolies phrases sur la relation fraternelle, les souvenirs, et les liens qui s’étiolent. Un sujet de fond finalement loin d’être anodin, sur la création littéraire, l’origine véritable d’un roman – est-ce celui qui écrit ou celui qui apporte les idées? Et une très belle balade dans les rues de Bruxelles avec des descriptions rendant hommage à l’ambiance bon-vivant et multiculturelle de notre capitale.

Finalement, je termine ce roman sur une note assez positive! C’est un second texte qui confirme une écriture singulière, un ton ni enjoué ni sombre, et une vision réaliste mais non-dramatique des relations familiales complexes.

Première contribution cette année au mois belge d’Anne et Mina!

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Mathilde Alet, « Petite fantôme », Éditions Luce Wilquin, 2016, 152 pages

« Le piano oriental » de Zeina Abirached

Je tricote depuis l’enfance une langue faite de deux fils fragiles et précieux

Quelle surprise ce roman graphique! En le trouvant à la bibliothèque, je m’engageais vraiment dans l’inconnu, un peu mitigée à cause des avis divergents déposés sur le retour de Fanny, qui l’avait adoré. Je le feuillette, j’aime le graphisme qui m’intrigue, allez hop, je me lance!

On est au début des années 60, à Beyrouth, et nous suivons Abdallah Kamanja, féru de musique et du piano en particulier. Il joue à ses heures perdues, car son job n’a absolument aucun lien avec l’art : il travaille à un poste administratif à la gare. A la maison, il ne quitte jamais son cher instrument! Mais Abdallah est aussi un passionné des cultures. Sur son piano standard, il a voulu y jouer des notes orientales, pour confondre, mélanger, unir les deux mélodies. Impossible? Alors Abdallah l’a créé lui-même! Une première au monde, c’est son autre « bébé ». Le jour où un fabriquant d’instruments accepte d’en créer un, notre cher ami est fou de joie. Il se met immédiatement en route pour Vienne, accompagné de son acolyte de toujours, Victor.

En marge de cette aventure extraordinaire, où l’on découvre au fil des pages la personnalité enjouée, généreuse et sympathique de monsieur Kamanja, le lecteur découvre le destin d’une jeune fille qui n’est autre que l’auteure elle-même. Croiser ces deux personnalités, ces deux histoires, n’est pas anodin puisque le créateur du piano oriental est l’arrière grand-père de Zeina . Avec cet album, elle rend un merveilleux hommage à l’homme de passion qu’il a été. Elle montre également à quel point cette envie de s’ouvrir au monde, cet amour pour l’ailleurs, l’ont profondément influencée. J’aurais d’ailleurs aimé qu’elle développe davantage les moments qui sont consacrés à son parcours, son arrivée en France et la façon dont elle vit avec cette double nationalité. Grande amatrice de la langue et de ses significations multiples, la jeune fille aux jolies boucles claires, aime décortiquer les expressions propres aux deux langues. Elle joue avec elles, les fait tanguer, valser dans sa bouche.

Que dire mis à part que j’ai été subjuguée par le talent de Zeina et par l’émotion qu’elle transmet en retraçant son parcours et celui de son aïeul. En le commençant, j’étais sceptique quant aux choix du noir et blanc, qui peut finir par ennuyer le lecteur. Mais ici, quel surprise à chaque page! Il y a le souci du détail, des tas d’éléments à examiner sur chaque planche, de l’originalité, beaucoup de finesse.

Un piano oriental… cette étrange juxtaposition de deux visions du monde que rien ne semble pouvoir lier, sa musique double, le son léger du déhanchement inattendu d’une note au milieu d’une phrase je les porte en moi

Ce fut un régal de découvrir le talent artistique de Zeina Abirached et la douce poésie qui ressort de son texte. C’est un très bel album et il me tarde de découvrir ses autres titres, encore plus personnels semble-t-il.

bd-de-la-semaine-saumon-e1420582997574Cette semaine, chez Noukette!

Zeina Abirached, « Le piano oriental », Éditions Casterman, 2015, 208 pages