« Pike » de Benjamin Whitmer

Après ma lecture du superbe premier roman de David Joy, Jérôme m’a parlé de « Pike ». Il y a des titres comme ça qu’on n’oublie pas.

C’est un roman dans lequel j’ai avancé à tâtons. Il m’a fallu un peu de temps pour entrer complètement dans cet univers sombre, si particulier. Ce n’est pas le genre de lecture que j’ai l’habitude de lire, il faut bien le dire. Immédiatement, j’ai remarqué le talent de l’auteur à planter un décor. Celui de Benjamin Whitmer ici est glacial, on est en plein hiver, on sillonne les ruelles inquiétantes d’une ville proche de Cincinnati, dans les Appalaches. Un terrain où les pires rencontres sont monnaie courante. On parle de drogue, d’argent, de prostitution, de jeunesse meurtrie. Je m’en rends compte dès les premières pages : ça cogne, ça saigne, ça tue. Une violence non suggérée, mais pas dégueulasse non plus. Elle est portée par une écriture ciselée, précise, directe.

On rencontre très vite Pike, un ancien truand qui est parti quelques temps au Mexique pour fuir sa vie, mais qui en est, depuis, revenu à contre-coeur. Il a tiré un trait sur son passé fait de drogues et de baston, même s’il n’est pas pour autant devenu un enfant de coeur. Il passe aujourd’hui son temps à faire des petits boulots, aux côtés de Rory un jeune gamin qui rêve de devenir boxeur et qui possède lui aussi cette boule furieuse au fond de ses entrailles.

Un jour, une fille dénommée Dana frappe à la porte de Pike et lui livre une gamine, Wendy. C’est la fille de Sarah, la fille de Pike. Elle vient d’être retrouvée morte. Cette toute jeune fille n’a plus personne, et son grand-père, bien malgré lui, la reprend sous son aile. Mais le jour où Derrick, flic corrompu, dealer et ultra raciste, reconnaît en pleine rue Wendy, Pike sait que les problèmes ne sont pas loin. Avec Rory, ils sillonneront la région pour savoir ce qu’il est réellement arrivé à Sarah, et surtout pour prendre de la vitesse sur Derrick qui ne prépare certainement rien de bon. Wendy est la dernière famille qu’il reste à Pike, et il la protègera quoi qu’il arrive.

Univers sombre, donc. Dérangeant, avec un vocabulaire grossier. Des personnalités très fortes qui se dessinent. Mais ce que j’ai surtout aimé dans ce roman, c’est la façon qu’a Whitmer de décrire le décor et les situations. Ils sont d’une précision exceptionnelle. Une façon de faire qui ne peut qu’emporter le lecteur, et l’embarquer dans cette aventure. Les portraits qu’il dresse n’ont rien pour plaire, et pourtant, on se met à vouloir aider Pike. Ses méthodes pour sous-tirer des informations ne sont pas des plus conventionnelles, il faut bien l’avouer mais la tension qui s’installe au fil des pages nous donne envie de savoir le fin mot de l’histoire. C’est une ambiance que j’ai vraiment beaucoup aimé, à ma plus grande surprise.

Boire et conduire, voilà peut-être la chose la plus importante au monde. C’est la réponse à cette haute sensation de solitude que rien ne pourra évacuer, c’est la seule issue quand il n’y a plus d’issue. (p.142)

Âmes sensibles s’abstenir évidement, même si Whitmer prend soin de ne pas franchir la frontière de l’indécent. C’est avec talent qu’il arrive à jongler entre des scènes sanglantes et des passages plus personnels où l’on découvre un homme en proie à de nombreuses tensions intérieures. Et cette envie de rédemption, finalement qui plaira forcément au lecteur.

Très bon roman noir, encore une fois, aux descriptions fabuleuses. Merci Jérôme. Son billet ici.

Benjamin Whitmer, « Pike », Éditions Gallmeister Collection noire, traduit de l’anglais (américain) par Jacques Mailhos, 2012, 264 pages

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« La lionne : un portrait de Karen Blixen » d’Anne-Caroline Pandolfo & Terkel Risbjerg

J’ai découvert le parcours de la baronne Blixen avec le très beau roman de Nathalie Skowronek, il y a déjà un petit moment. Ce fut une révélation et un coup de coeur. Le parcours de cette femme de lettres danoise m’avait totalement passionnée. J’avais particulièrement admiré le courage qu’elle a eu très jeune de ne pas suivre le chemin tout tracé auquel elle était inévitablement prédestinée. Comme dans toutes familles aristocratiques, les femmes n’ont en effet pas beaucoup de place pour l’audace.

Karen Blixen née Dinesen, et gentiment surnommé Tanna, en a toujours fait qu’à sa tête, ce qui lui a valu très tôt l’image de fille rebelle et sauvage. Au fond d’elle, Karen rêve depuis toujours de vivre de l’art, de laisser s’exprimer sa créativité, par tous les moyens qui se présenteront à elle, que ce soit par la peinture ou l’écriture.

C’est cette envie de se démarquer de sa famille et de vivre de ses passions qui est merveilleusement mise en avant dans cet album qui retrace la vie de cette grande dame. Pandolfo et Risbjerg se sont particulièrement attardés sur les « anges » de Karen qui, dès sa naissance, se sont penchés au-dessus de son berceau pour lui offrir les qualités nécessaires pour réaliser de grandes choses. Je les ai d’ailleurs plutôt vus comme des guides ou encore des « forces intérieures » qui l’ont à chaque fois aiguillée tout au long de son parcours semé d’embûches. De ce fait, j’ai trouvé cette bande dessinée plus introspective et c’est ce qui fait sa force. J’ai trouvé cet angle très intéressant et original.

Les deux auteurs mettent également en valeur la jolie complicité qui unit Tanna à son papa, qui se suicide alors qu’elle n’a que 8 ans. Son papa, son modèle, lui a transmis la curiosité et la fièvre des voyages, de la liberté. Il ne restait au château de Rungstedlund que quelques jours et repartait aussi vite pour de nouvelles escapades.

Je ne referai par le portrait de cette grande dame dans ce billet, car c’est un réel plaisir de le parcourir à travers cet ouvrage illustré. De magnifiques pages faites de pastel et de traits fins et délicats qui montrent à merveille ce destin atypique. J’ai aimé le découpage en 3 grandes parties liées aux dates charnières de la vie de Karen Blixen. J’ai aimé la poésie qui se dégage des pages, née du doux mélange entre les textes et les aquarelles.

Un voyage entre le Danemark et l’Afrique, le pays qui lui a offert la sérénité et le bonheur absolu de la rencontre avec l’ailleurs et l’autre. Là où est née une seconde fois la passionnante « lionne ».

Anne-Caroline Pandolfo (auteure) & Terkel Risbjerg (illustrateur), « La lionne : un portrait de Karen Blixen », Éditions Sarbacane, 2015, 195 pages

 

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Cette semaine chez Moka!

« Un jour, tu raconteras cette histoire » de Joyce Maynard

L’histoire de Jim était devenue inséparable de la mienne. Quel que fût l’avenir qui nous attendait, Jim et moi le traverserions ensemble. (p.261)

Comme l’année passée à la même période, j’étais super emballée de découvrir en avant-première la nouvelle publication de Joyce Maynard. Mais cette année, ce qu’elle sort a une saveur particulière, c’est celle de l’intime. En effet, elle se dévoile à cœur ouvert dans ce récit où elle revient sur les 5 années qui viennent de s’écouler. La période où la romancière américaine rencontre Jim, l’homme qui lui a permis de redécouvrir le véritable amour. Mais aussi celle où elle le perd, emporté par un cancer du pancréas.

Je n’ai lu aucune autobiographie de Joyce Maynard, non pas par manque d’intérêt car j’aimerais beaucoup en savoir plus sur sa jeunesse et son parcours. C’est donc une première pour moi de lire l’un de ses écrits où elle est au premier plan, et surtout dans lequel elle fait part d’une épreuve tant douloureuse que personnelle.

J’avoue « Un jour, tu raconteras cette histoire » me divise. Je l’ai beaucoup aimé, mais il s’agit malgré tout d’une lecture difficile.

La première partie est consacrée finalement à sa « renaissance« . Joyce Maynard fait preuve d’un humour vraiment fin lorsqu’elle aborde ses rencontres ratées avec les hommes. Après son divorce prononcé il y a presque 20 ans, l’auteure n’a plus eu l’occasion de retrouver l’Amour avec un grand A. Elle s’est donc focalisée sur son travail, ses livres, et ses enfants. Des rencontres d’un soir ou plus, il y en a eu. Mais son cœur n’a plus jamais vibré. J’ai beaucoup aimé cette première partie où je me suis laissé guidée avec plaisir au gré de ses anecdotes du quotidien. Elle dresse le portrait d’une femme d’âge mûr qui tire bon nombre d’enseignements de ce qui a traversé sa vie jusqu’ici. Sa relation avec ses enfants, les rencontres, sa vie professionnelle, ses nombreux voyages qui sont essentiels pour elle. J’ai entrevu le portrait d’une dame qui ose dévoiler ses faiblesses et ses regrets, tout en humour et avec pudeur. Des leçons qui peuvent servir à tout le monde sur des sujets universels. Une grande générosité transparaît également à travers ses mots. Et l’honnêteté de se décrire tel qu’elle est, sans masque, que cela plaise ou non. Il faut bien le dire, Joyce Maynard a une sacrée personnalité, extravertie et en même temps attendrissante. Une maladresse presque enfantine parfois qui accentue son côté sympathique.

C’est à ce moment qu’elle rencontre Jim, cet homme dont elle va de suite tomber amoureuse. Malgré deux personnalités différentes, l’entente entre eux deux est immédiate. Elle pose des mots extraordinaires sur ce nouvel amour qui frappe à sa porte alors qu’elle ne l’attendait plus. Elle se montre alors des plus romantiques, profitant de chaque moment avec Jim.

2 ans après leur mariage, on diagnostique à Jimmy un cancer du pancréas. Leur monde s’écroule, évidement. Cela paraît si injuste, et le lecteur ressent très fort cette émotion-là, pour ce couple qui venait de goûter à nouveau au bonheur. La seconde partie, l' »Après », se focalise sur toutes les étapes qui ont suivi les résultats : les opérations, la recherche de traitements, les nombreux entretiens avec des éminents professeurs et médecins de tout le pays, les médicaments… J’ai trouvé cette seconde partie longue et beaucoup trop détaillée. Je comprends cependant où voulait en venir Joyce Maynard en énumérant toutes ces étapes : se rendre compte, après coup, du combat acharné qui était en train de s’opérer à ce moment-là. Mais vraiment, connaître le moindre médicament que Jim devait prendre, à quelle fréquence, les moments où il dormait, ce qu’il mangeait… ne m’a pas paru nécessaire pour son lectorat.

On peut évidement critiquer le besoin de Joyce Maynard de rendre public cette épreuve si personnelle, si intime, qu’elle a du affronter. Je pense profondément qu’elle a du passer par cette étape de l’écriture pour faire en partie son deuil et pour marquer à jamais son court mariage avec Jim. Ce récit m’a permis de voir Joyce Maynard, l’une de mes auteures préférées, sous un autre jour. Elle y dévoile son rôle de femme, de maman, d’épouse, avant celui d’auteure. Ce livre traduit aussi, ne l’oublions pas, de sa volonté de rendre un hommage à l’homme qu’elle a aimé et accompagné. Ce fut un véritable partenaire, chose qu’elle n’avait jamais connu avant lui.

Raconter ce qui arrivait était devenu pour moi la façon de donner un sens à ma vie. (p.266)

Malgré les bémols évoqués, cela reste une lecture qui me marquera un bon moment. C’est un livre comme il en existe peu, finalement. Les auteurs que l’on apprécie nous paraissent parfois tellement inaccessibles. Ils passent leur temps à inventer des histoires, pour nous faire voyager, nous changer les idées le temps de quelques centaines de pages. Lorsqu’ils décident de se dévoiler à ce point, ce qui revient à une mise à nu, quelque chose s’opère entre eux et leur public. C’est ce qu’il se passe avec ce bouquin. Et en tant que grande fan de Joyce Maynard, je suis sincèrement heureuse d’avoir pu profiter de ce cadeau qu’elle nous fait à toutes et tous.

Il n’empêche, les familles ayant connu une situation similaire se retrouveront peut-être mal à l’aise avec une telle lecture. Ou au contraire, ce sera l’occasion pour elles de se retrouver à travers les mots de cette épouse comme toutes les autres, qui est en train de perdre son mari. C’est un bouquin qui donne malgré tout l’envie de profiter de la vie et de chaque moment avec nos proches.

Joyce Maynard, « Un jour, tu raconteras cette histoire », Éditions Philippe Rey, 2017, 428 pages

Merci aux éditions Philippe Rey et à Anne et Arnaud de me permettre de découvrir les mots de Joyce Maynard en avant-première!

« Le journal malgré lui de Henry K. Larsen » de Susin Nielsen

Vous le savez, quand on me dit qu’il faut que je découvre un-e auteur-e jeunesse, tous mes sens sont en alerte! C’est ainsi que par hasard, grâce à une photo publiée sur son instagram, Marie-Claude m’a glissé le nom de Susin Nielsen, qui est ni plus ni moins son auteure jeunesse préférée. Évidement, je lui ai fait confiance les yeux fermés!

Henry Larsen a connu il y a peu une grosse tragédie qui l’a touché, lui et sa famille. Une épreuve qui les ont poussés à quitter Port Salish pour Vancouver et à recommencer une nouvelle vie. Depuis ce douloureux événement, Henry voit Cecil, son psychologue, toutes les semaines. C’est lui-même qui lui a offert ce journal et lui a conseillé d’écrire ses pensées, le déroulement de ses journées, sa vie au collège, ses rêves, … tout ce qu’il n’arrive pas à exprimer oralement et qui doit sortir. Dans le nouvel appartement qu’il partage seul avec son papa, Henry va devoir trouver ses marques, mais aussi s’ouvrir aux nouvelles rencontres qui se mettent, tout naturellement sur son chemin. Dans leur immeuble, ils y croisent Karen Vargas, cette femme au maquillage bien trop vulgaire, M. Atapattu, leur sympathique voisin sri lankais qui passe ses journées soit devant les émissions de télé achat, soit à cuisiner du curry. Dans son nouveau bahut, Henry fera également des connaissances, notamment via le club de « Que le meilleur gagne » comme Farley ou Alberta.

Quel merveilleux roman jeunesse! Il réunit tous les ingrédients que je recherche et que j’apprécie dans le genre. Derrière la légèreté du quotidien de cet ado, se cache une terrible vérité, un événement qui continue de le hanter et qu’il doit apprendre à maîtriser. L’occasion donc pour l’auteure d’aborder des sujets comme la reconstruction, le deuil, mais aussi l’entraide et l’amitié.

Susin Nielsen livre un roman frais, à l’humour diablement efficace, un style fluide qui colle si bien à ce personnage Henry. Et puis ce petit héros est terriblement attachant. Il se livre à cœur ouvert et instantanément, laisse parler ses émotions qu’il n’arrive pas à exprimer autrement. Cela donne des pages parfois très fortes émotionnellement. J’avoue en avoir lu certaines vraiment à fleur de peau, chose qui ne m’arrive que très rarement.

Et puis la force de ce roman, c’est aussi cette panoplie de personnages qui gravitent autour de Henry et de son papa. Ils sont bourrés de qualités, totalement atypiques, généreux, aidants, et fidèles. Un hymne aux vraies belles rencontres qui vous remettent du baume au coeur et apparaissent comme essentielles à un moment de votre vie.

C’est un beau coup de coeur pour ce roman. Je l’ai parcouru avec le sourire et parfois le cœur serré. Avec l’envie d’encourager Henry et de l’aider à avancer. Un roman qui donne foi en l’humain et en l’amitié, tout en abordant un sujet d’actualité grave.

Ce titre a reçu le Governor General’s Literary Award, prestigieux prix canadien, et je le comprends aisément.

Susin Nielsen, « Le journal malgré lui de Henry K. Larsen », traduit de l’anglais (Canada) par Valérie le Plouhinec, Éditions Hélium, 2013 (édition originale : 2012), 239 pages

« Point cardinal » de Léonor de Récondo

Combien de temps faut-il pour être soi-même? (p.96)

Léonor de Récondo m’a toujours beaucoup émue, notamment grâce à son écriture si raffinée. Que ce soit avec Pietra Viva ou Amours, deux histoires se situant à des époques différentes, elle m’a marquée. Elle trouve les mots simples pour aborder des sujets forts et plante des scènes inoubliables.

Dans son nouveau roman Point cardinal, elle a décidé de changer et d’imaginer un univers contemporain où elle aborde des sujets bien encrés dans notre époque : la quête d’identité, le regard des autres, le jugement de valeurs, mais aussi une faculté d’ouverture et d’acceptation de l’inévitable.

Laurent est un père et un mari aimant. Il a rencontré Solange très jeune mais entre eux, tout semble couler comme un fleuve paisible. Leur famille n’est qu’harmonie et bonheur. En façade du moins car à l’intérieur de Laurent, c’est un tourbillon, un orage. Mathilda a décidé de s’exprimer. Même si elle a émergé il y a peu, elle vit en lui depuis toujours finalement. Seulement Laurent n’a jamais voulu l’écouter. Pour le moment, les seules fois où il vit en Mathilda sont bien pauvres, c’est lorsqu’il sort au Zanzibar avec son amie Cynthia. Elle est la seule pour le moment à savoir, et à le soutenir. Mais l’homme qui désormais ne vit qu’en façade n’en peut plus, il est temps pour lui de s’assumer. Est-ce que sa famille, ses deux enfants Thomas et Claire, âgés de 16 et de 13 ans, sa chère épouse, comprendront? Le soutiendront?

(…) Mathilda était entrée en lui avec fracas. Elle s’était imposée brutalement, tout son corps en avait été meurtri. Elle s’incarnait, et lui avec elle. Il n’avait plus aucun doute sur la raison de ses douleurs. (p.37)

Tout est dit, le décor est planté. Avec Point cardinal, on se retrouve au même titre que Laurent face à un chamboulement des plus extrêmes. Changer de vie n’est pas chose aisée, mais changer de sexe! Il s’agit de tout reconstruire, de trouver de nouveaux repères. Mais surtout vivre avec le regard des autres, accepter le refus des êtres aimés, c’est celui qui fait le plus mal.

Les mots de Léonor de Récondo sont simples et forts à la fois. Son texte est un ouragan, elle fait tout exploser dans l’entourage de Laurent. Sans aucun jugement, elle explore cette quête d’une nouvelle identité, la volonté pour un homme de réaliser son rêve le plus intime, celui de devenir enfin la femme qu’il a toujours voulu être. Le plus difficile en effet, sont les répercussions sur sa famille, et l’auteure décrit ces scènes avec de la justesse mêlée à la colère évidement et aux mots qui font mal. Tout est en équilibre et il devient impossible pour le lecteur/la lectrice, de ne pas avoir envie de soutenir Laurent.

J’aurais bien aimé lire davantage de pages sur Solange, cette femme qui voit son monde s’écrouler le jour où elle découvre le secret de Laurent. Car elle se retrouve, elle aussi, inévitablement et profondément concernée par ce changement : peut-elle rester l’épouse d’un homme qui devient une femme? Qu’en sera-t-il de leur vie intime? Par ailleurs, le sujet aurait également pu être exploité un cran plus loin, mais je ne crois pas que c’était dans l’objectif de l’auteure. Elle a plutôt voulu mettre l’accent sur les conséquences sur l’entourage de Laurent. En tout cas, elle a réussi à décrire ce thème très finement.

C’est un gros coup de coeur, vous l’aurez compris. J’ai été hypnotisée par cette parenthèse, douloureuse et heureuse à la fois, dans la vie de Laurent et de sa famille. Un livre qu’on lâche difficilement et qui ne s’oublie pas. Un bijou!

PS : mon seul achat jusqu’à présent d’un livre de la rentrée littéraire 2017!

Léonor de Récondo, « Point cardinal », Éditions Sabine Wespieser, 2017, 224 pages

« Les petites victoires » d’Yvon Roy

Merci, merci, merci Yvon Roy! Grâce à cette petite pépite, vous m’avez sortie d’un état proche de la déprime qui me touchait pratiquement depuis l’éprouvante lecture du dernier Joyce Maynard (on en reparle plus tard). Mais comment ai-je fait pour passer autant de temps sans lire une BD en plus! Allez hop, me revoilà en selle pour le rendez-vous du mercredi!

Marc et Chloé filent le parfait amour depuis quelques temps. Tout semble en équilibre dans leur vie, alors ils se lancent dans le projet d’agrandir leur famille. Olivier naît peu après, pour leur plus grand bonheur! Surtout celui de Marc, qui, inconsciemment, se projette énormément à travers son fils. Mais alors que leur bébé fête ses 18 mois, les jeunes parents se rendent compte que quelque chose cloche. Leur petit n’évolue pas comme la « normale », il ne parle pas du tout, semble « ailleurs ». Après des examens, la réponse à leurs questionnements tombe : Olivier est autiste.

A partir de ce jour, Marc et Chloé vont devoir apprendre à revoir tout le système d’éducation qu’ils avaient imaginé pour leur enfant. C’est leur quotidien qui est chamboulé avec cette nouvelle. D’ailleurs, leur couple ne résistera malheureusement pas à cette épreuve. Néanmoins, ils feront tous deux preuve d’une incroyable complicité et tenteront de rester unis quoi qu’il arrive, pour le bien-être du petit Olivier.

« Les petites victoires », c’est avant tout un grand message d’amour d’un père envers son garçon. Après avoir fait le « deuil » de la famille qu’il s’était imaginé, Marc accompagnera Olivier dans chacune des grandes étapes de son évolution et de sa vie, en laissant de côté sa vie personnelle et professionnelle. Ce qui est incroyable dans ce témoignage, c’est le courage de ce papa qui se sent parfois pris au dépourvu, mais qui ne baisse jamais les bras. Il croit en les capacités de son fils et veut lui donner toutes les cartes en main pour lui permettre de progresser. Et surtout, il suit son instinct de papa, en faisant fi des recommandations des professionnels. Les progrès d’Olivier sont spectaculaires et leur relation est d’autant plus soudée et complice.

C’est une histoire très touchante. Yvon Roy parle évidement de son cas personnel, mais à choisi de mettre de la distance entre les personnages et son propre vécu, en les nommant autrement, par exemple. Véritable leçon de vie et de persévérance, l’auteur démontre avant tout que rien ne vaut les intuitions d’un papa et d’une maman.

De plus, il a réussi un équilibre parfait selon moi entre un style graphique assez simple mais proche de la réalité, avec un trait fin, et un texte sans fioritures, qui raconte justement et tout en retenue les émotions qui viennent droit du cœur.

Le lien avec l’album de Fabien Toulmé qui a aussi fait part de son expérience avec sa petite fille trisomique dans « Ce n’est pas toi que j’attendais » est évident dès les premières pages, mais j’avoue avoir préféré la retenue et la sensibilité de ces « petites victoires ».

Yvon Roy offre finalement un message universel, sur la plus belle des relations, celle entre un parent et son enfant. Surtout, il met le doigt sur l’importance de les soutenir en dehors des chemins balisés. Enfin, il aborde tout en finesse la différence d’un enfant autiste, parfois de façon imagée. Une très belle lecture avec beaucoup de moments riches en émotions et qui donne la « gnak ».

Yvon Roy, « Les petites victoires », Éditions Rue de Sèvres, 2017, 150 pages

 

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Je fais ma rentrée au rendez-vous de la BD, cette semaine chez Stephie

« Plein nord » de Willy Vlautin

Tomber, se relever, essayer de garder la tête haute, parfois sombrer, vivre… ou survivre? Voilà le quotidien d’Allison, la jeune fille de 22 ans qui est au centre de ce roman. Les trous noirs sont fréquents pour elle, ce moment où l’ensemble de son corps lâche et où ses yeux se voilent. Elle boit trop, elle le sait. Mais l’alcool lui permet d’accepter le caractère oppressant et dominateur de son petit ami, Jimmy. Et pourtant, elle pourrait avoir un peu plus confiance en elle, croire en un avenir meilleur. Mais elle n’y arrive pas. Elle se déteste, même. En proie également à de grosses crises de panique, Allison trouve le seul réconfort auprès de Paul Newman. Oui l’acteur américain! Elle s’imagine des discussions avec cet homme dont elle a vu chaque film, qui est le seul à pouvoir l’apaiser. Le trou se creuse encore un peu plus le jour où elle apprend qu’elle est enceinte. Mais c’est aussi ce qui va déclencher en elle la volonté de se sortir de cette vie à Las Vegas où une mort inéluctable l’attend.

Elle prend le bus, fait du stop, erre en pleine nuit pour trouver de l’aide et partir plus au nord, à Reno où elle ne connait rien ni personne. Là-bas, une nouvelle vie est possible, tout est à créer. Elle devient sa seule alliée. Arrivera-t-elle a se faire enfin confiance pour se (re)construire, ou succombera-t-elle définitivement à ses démons intérieurs?

Je me dis toujours que je vais me faire écraser par un bus, ou être assassinée. Que je vais attraper une maladie horrible ou bien finir mes jours en taule. Le plus dingue, c’est quand ces pensés me viennent, eh bien parfois, ça me rend heureuse. Je ne suis pas sûre qu’heureuse soit le mot juste. Soulagée, peut-être. (pp.188-189)

Deuxième tentative avec Willy Vlautin, dont j’avais laissé tomber « Motel life » (un peu à contrecœur malgré tout). La deuxième est la bonne! Quel roman! D’emblée, j’ai été hypnotisée par cette incroyable jeune fille qu’est Allison. Tant de fois j’ai eu envie de la secouer pour qu’elle se ressaisisse et fasse enfin ses propres choix!

Une première scène bluffante, entre elle et son petit ami dans les toilettes d’un casino (le top du romantisme!). Bien entendu il l’aime, il regrette ce comportement égoïste, violent et manipulateur, il veut quitter Vegas avec elle pour le grand nord. Personne n’y croit évidement! Sa seule chance de s’en sortir est de tout quitter, même sa maman et sa petite sœur Evelyn, qu’Allison aime beaucoup. J’ai eu énormément d’empathie pour cette fille, dont les crises de boisson et les moments les plus sombres me retournaient le cœur. Elle vaut bien mieux que ça! Car Allison est une bonne personne, généreuse, volontaire, courageuse, qui a des projets. Mais à Reno, tout semble possible. La toute petite étoile qui la suit, mettra sur sa voie quelques personnes qui sauront l’écouter et la guider.

La jeunesse mise en scène par Vlautin est malheureuse, perdue et écorchée par tous les sales coups que réserve parfois la vie. Mais persiste une petite lueur d’espoir qui ne tient à rien : une vision, une pensée, un sourire bienveillant, une petite annonce, un café. Chaque lecteur qui aura entre ses mains ce roman aura envie de saisir ce tout petit espoir pour Allison.

Voilà pourquoi j’ai adoré ce roman : pour tous ces sentiments contrastés, pour ces personnages secondaires incroyablement bienveillants, pour la langue simple et singulière à la fois de Willy Vlautin. Il arrive à créer une ambiance à part, mélancolique et saisissante, que j’ai beaucoup aimée. Le découpage de son roman en fonction des scènes ou plus souvent en fonction des lieux, joue aussi en sa faveur selon moi, car il met beaucoup plus de rythme dans la narration pourtant lente (contrairement à « Motel life », mais promis je le relirai!!).

Une nouvelle fan a vu le jour, mille mercis Marie-Claude!!!

Willy Vlautin, « Plein nord », traduit de l’anglais (États-Unis) par David Faukemberg, Éditions Albin Michel, collection Terre d’Amérique, 2010, 240 pages