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« Tant que mon coeur bat » de Madeline Roth

J’ai vite compris, grâce à son premier roman qui a eu l’effet d’une bombe sur moi, qu’avec Madeline Roth, on ne rigole pas. On joue encore moins avec les sentiments. Et pourtant, les personnages de l’auteure sont malheureux, très malheureux. L’univers n’a en rien changé avec cette seconde publication, que du contraire!

Elle était à mille lieues des histoires que vivaient les filles de son âge. Elle, elle vivait une histoire d’amour. Que dans cette histoire, il y ait des cris, des larmes, elle avait fini par se dire que c’était ça, une histoire d’amour. (p.29)

Deux histoires composent ce bouquin. J’ai du mal à dire qu’il s’agit de nouvelles, puisqu’elles sont toutes deux assez longues finalement. Et tant elles vont dans le détail de la souffrance, tant elles arrivent à nous immerger complètement dans le désarroi des deux figures principales.

Pour Esra, l’amour est fou, passionnel, érotique. Mais il est aussi manipulateur, jaloux et violent. Une rencontre faite par hasard dans un café-cinéma, un joli sourire et de belles paroles. Elle tombe raide amoureuse, jusqu’à s’oublier, s’enfermer à double tour. Dans cette première nouvelle très justement intitulée « Elle une marionnette« , d’autres personnages gravitent autour. Un ami, fidèle et amoureux qui lui veut du bien et qui fera tout pour la sortir de cette impasse. L’espoir est encore possible. Madeline Roth décrit dans cette histoire la personnalité très égocentrique et destructrice du pervers narcissique, qui vide de l’intérieur sa victime.

Peut-on en vouloir à Esra, de s’autodétruire pour un type détestable qui lui fait tourner la tête? Difficile de sortir d’un cercle vicieux. On est presque du ressort de la cure de désintoxication, même quand il s’agit d’amour.

Vous parler d’Esra? Combien d’heures vous avez devant vous? Combien de nuits? Esra, c’est du silence. En tout cas, les mots pour la dire, je ne les ai pas.

Vous connaissez des gens qui ont des tempêtes dans le ventre? (p.12)

Dans la seconde partie, l’auteure va encore un cran au-dessus des dérives de l’amour et nous montre sa part la plus terrible, la plus violente. C’est celle du viol. Laura en a été victime il y a quelques années, sans jamais avoir pu en parler. Dès les premières lignes, on apprend qu’elle n’a pas eu la force de poursuivre sa vie après une telle épreuve. Malgré son titre, « Et grandir maintenant« , cette seconde nouvelle n’évoque pas l’espoir mais plutôt une descente aux enfers. Remarquablement mené, avec des passages très durs mais sans jamais entrer dans le voyeurisme, ce court texte ne laisse pas indemne.

Il y a mon refus, mes larmes et mon silence. Je voudrais lui parler, dans chaque soupir, entre chaque baiser, je voudrais lui dire, laisser couler, laisser les mots les uns après les autres devenir une prière, un salut. (p.63)

Pour celles et ceux qui aiment se divertir avec une chouette histoire d’ados peuvent clairement passer leur tour avec les romans de Madeline Roth. Pour les autres qui apprécient s’aventurer dans la part noire de l’humain seront très certainement ébranlés par ces tristes épisodes de vie. Ce sont des textes percutants pour mettre aussi en garde sur les amours destructeurs qui pourrissent une jeunesse. Le style est très saccadé, les phrases sont coupées. Comme pour marquer une pause, reprendre son souffle. Ou bien pour accentuer l’effet de violence.

L’air de rien, l’auteure met quand même en exergue l’importance de s’entourer des bonnes personnes, pour pouvoir parler, communiquer, sur ce qu’on a sur le cœur. Un message qui s’adresse au jeune lectorat qui sera sans aucun doute sensible, marqué, par ces histoires. L’enjeu véritable est de les sensibiliser sur les premiers amours qui, parfois, font très mal.

Madeline Roth, « Tant que mon coeur bat », Éditions Thierry Magnier, 2016, 94 pages

« Arrête avec tes mensonges » de Philippe Besson

Ce livre, comme je l’attendais… Reçu en février pour mon anniversaire par mon chéri, je ne l’ai ouvert que plusieurs mois plus tard en même temps que ma copine Fanny. On voulait le lire à deux, nous qui sommes fans de Philippe Besson. Vous pourrez lire son billet ici.

Je SAVAIS qu’il allait se passer quelque chose avec ce roman hautement autobiographique. J’étais déjà très émue par les interventions de l’auteur dans les médias qui étaient unanimes dès sa sortie.

Pour « Arrête avec tes mensonges », Philippe Besson a décidé non pas de nous offrir une énième fiction comme il l’a toujours fait, mais de nous dévoiler une histoire qui l’a presque construit, alors qu’il avait 17 ans. Une rencontre qui a sans aucun doute eu une incidence sur sa carrière, les choix qu’il a posés après ça, les événements qu’il a traversés. Partout et à n’importe quel moment, le nom de Thomas Andrieu a continué à être présent dans la tête de Philippe Besson. Ils ont 17 ans lorsqu’un amour indescriptible, pure à l’extrême, mais aussi très solitaire, et… interdit, les unit du jour au lendemain. On peut parler de coup de foudre, peut-être, mais c’est surtout une rencontre qui devait avoir lieu entre deux personnes qui nécessairement aller s’influence l’une l’autre. Il existe des personnes sur terre que l’on croise sur notre route, brièvement ou plus longuement, et qui deviennent un élément déclencheur pour le reste de notre vie.

Thomas Andrieu a eu cette phrase, dès leur première rencontre « Parce que tu partiras, et que nous resterons« , une phrase qui ne cesse de résonner en moi depuis cette lecture. Telle une préméditation, il savait dès le début que leur histoire ne durerait pas mais serait déterminante pour chacun d’eux.

Philippe Besson parle de passion amoureuse, car des sentiments, il y en avait. Du mystère qui a plané autour de leur relation, car elle était cachée de tous. Il parle aussi de construction, que ce soit pour Thomas ou pour lui-même. Le jeune garçon qu’il était à l’époque était à mille lieux des livres, et j’ai trouvé tout à fait passionnant de découvrir ses projets de l’époque, et la façon dont l’écriture s’est finalement imposée à lui quelques années plus tard.

Hormis cette bouleversante histoire d’amour, j’ai vraiment adoré en apprendre un peu plus sur l’homme qui se cache derrière l’auteur. Les anecdotes sur son enfance, l’univers dans lequel il a grandit, sa vie de famille, ses projets professionnels, mais aussi l’autodérision qu’il emploie lorsqu’il se revoit plus jeune. Philippe Besson me semble assez pudique, c’est donc un véritable cadeau qu’il offre à ses lecteurs et ses lectrices que de dévoiler une partie aussi intime de son passé. Lorsqu’on assiste à la naissance de l’auteur, grâce à cette folle envie de raconter, d’inventer des histoires, on ne peut que se dire que Besson était fait pour ça. Thomas, en tout cas, avait vu juste dès le départ. Thomas, ce garçon mystérieux qui se cache sous une solide carapace tellement il craint le regard des autres, et surtout de sa famille.

Le dénouement du roman est spectaculaire et m’a laissée bouche bée. Elle me laisse penser que ce livre devait être écrit, que cette histoire devait être dévoilée.

« Arrête avec tes mensonges », est un très grand roman. On le referme totalement déboussolé, retourné. Depuis j’ai beaucoup de mal à me plonger dans une autre histoire, tellement celle-ci reste en suspens dans mon esprit. Plusieurs fois, j’ai eu le sentiment que ce roman prenait des allures de fin, que dévoiler ces émouvants souvenirs bouclait la boucle de toute son œuvre. Car on se rend compte avec cette lecture qu’au sein de ses nombreux romans, Philippe Besson y a souvent laissé un indice, un détail, de son histoire. Ses autres titres y sont d’ailleurs cités et cela m’a d’autant plus donné envie de tous les lire.

J’espère qu’écrire ce billet, bien modeste par rapport à la grandeur de ce récit, me permettra de m’en libérer pour que je poursuive ma route en compagnie d’autres auteur-e-s.

Un incontournable!

Philippe Besson, « Arrête avec tes mensonges », Éditions Julliard, 2017, 195 pages

« A ma source gardée » de Madeline Roth

Cette couverture… dès que je l’ai aperçue sur le blog de noukette qui a couronné ce titre d’une de ses superbes pépites, j’ai été séduite. Par les couleurs surtout et ce titre « A ma source gardée », que je trouve si poétique, si beau. Il ne laisse aucunement deviner ce qui se cache à l’intérieur. Et sur la première page, Madeline Roth dévoile un hommage à l’une des chansons de Pierre Lapointe : je fonds déjà!

C’est un tout petit roman, quelques 59 pages seulement, mais il possède une puissance inattendue! Pour ce premier titre, Madeline Roth se démarque immédiatement en explorant la détresse d’une jeune fille au cœur brisé.

Jeanne passe chacune de ses vacances scolaires chez sa grand-mère, loin de tout, dans cette maison qu’elle apprécie particulièrement et qui lui fait du bien. Une bande d’amis, des jeunes de son âge, traînent dans le même village et très naturellement, elle se joint à eux. Lucas s’ajoute également au groupe. Ce garçon lui fait immédiatement de l’effet mais c’est d’abord une amitié qui se noue entre eux. Une histoire d’amis qui se transforme au bout de quelques mois en une passion, cachée. Ils n’en parlent pas aux autres, préférant garder leurs moments à deux, secrets. Bien que ça ajoute un peu de piment à cette relation, Jeanne en désire plus. Elle est déjà très amoureuse, et les moindres instants passés dans les bras de Lucas sont comptés. Mais lui, préfère rester discret. Les vacances passent et le retour à l’école est pour Jeanne une  véritable souffrance. Être loin de Lucas devient vite insupportable. Elle ne pense qu’à lui, ne veut que lui. L’été d’après, c’est décidé, elle veut lui parler. Et puis, elle a une nouvelle importante à lui annoncer, qui se fait pour le moment timidement sentir dans le bas de son ventre. Cet été-là, ce sera la claque et la découverte d’un amour inégal.

Dès les premiers mots, Madeline Roth ne laisse aucun répit à son lecteur. Jeanne est en colère, elle crie, elle pleure, elle en veut au monde entier. C’est un véritable cri de détresse, ce roman! Le style est absolument à la hauteur de ce chagrin qui transperce Jeanne. Le malheur de vivre un premier amour à sens unique.

Un tout petit livre qui m’a remuée mais aussi déstabilisée, face à l’incapacité à venir en aide à cette jeune fille. L’auteure retranscrit très justement toutes les émotions liées au grand amour, mais aussi à la déchirure. C’est un trou béant au creux de la poitrine. En 59 pages, Jeanne livre un monologue sans pause sur les 3 années qui viennent de s’écouler, et tout ce qu’elle a du traverser : de l’amour profond, passionnel, à l’attente, aux milles questions, jusqu’au mot de la fin. C’est rapide, une écriture forte qui n’épargne personne, et un style oral pour toucher profondément.

J’ai relu ce livre une deuxième fois, tellement j’ai tourné les pages (trop) rapidement la première fois. Tellement j’avais déjà envie de retourner dans les mots de cette auteure très prometteuse. Une pépite, évidement!

Madeline Roth, « A ma source gardée », Éditions Thierry Magnier, 2015, 59 pages

« Coeur-Naufrage » de Delphine Bertholon

Delphine Bertholon a été pour moi un coup de foudre il y a 2 ans avec la sortie de son roman « Les corps inutiles« . Une révélation. Un style que j’arrive difficilement à lâcher, un univers un peu sombre d’êtres écorchés par la vie. Depuis cette lecture magnifique, j’ai lu d’autres titres qui ne m’ont jamais déçue. C’est donc avec un plaisir énorme, que je me suis plongée dans ce « Coeur-Naufrage » (et à nouveau, une très jolie rencontre à Bruxelles en mars dernier).

Les premières pages de ce roman nous invitent dans la vie de Lyla avec un Y, 34 ans, traductrice littéraire. Lyla, c’est une écorchée vive, à nouveau. Une jeune femme qui se tient à l’écart de sa propre existence. Elle vit les choses, sans ressentir grand chose. C’est un peu comme si elle flottait dans les airs, qu’elle exécutait des tâches mécaniquement, parce qu’il le faut. Parce qu’il faut quand même faire semblant d’avoir une vie à peu près normale. En nous racontant son quotidien d’aujourd’hui, Lyla montre surtout à quel point elle porte le désespoir d’une épreuve difficile à surmonter. Côté relations, ce n’est pas la joie non plus, forcément. Mis à part une meilleure amie fidèle, personne ne partage sa vie. Les hommes passent, mais aucun n’arrive à entrouvrir cette carapace qui semble scellée à jamais.

Je réalise aujourd’hui que j’ai quitté des gens qui m’aimaient trop pour des gens qui ne m’aimaient pas assez, sans jamais rencontrer celui qui m’aimerait comme il faut (p.66)

La faute à quoi? A qui? A une histoire d’amour, comme c’est souvent le cas. Mais il s’agit ici de la véritable passion, celle qui vous fait perdre pied, qui efface tout le reste, qui vous rend aveugle. Lyla l’a vécue à ses 17 ans, lors de ses vacances habituelles dans les Landes.

En regardant les vagues, qui, tout en bas, cassaient sur le sable comme de la crème fouettée, Lyla songea que, dans la vie, rien n’est jamais plus beau que les accidents. (p.36)

Delphine Bertholon opte pour un narrateur extérieur cette fois, pour nous faire découvrir une tout autre Lyla. La Lyla de 17 ans, joyeuse, séduisante, pleine de vie, malgré l’omniprésence d’une mère détestable, totalement toxique, Elaine Manille. Elle rencontre par hasard Joris Quertier, un surfeur de 3 ans son aînée. Une jeune homme taiseux qui révèle discrètement des traces sur ses bras, stigmates d’une tentative de fuite éternelle. Lui, son problème, c’est son père violent, alcoolique, qui n’a jamais montré le moindre sentiment envers son fils. Ce point commun est peut-être ce qui les a rapprochés, tous les deux.

Couple d’un soir, de plusieurs, sans promesse de lendemain pour autant. Lyla tombe enceinte de ce garçon qui n’a aucune intention de la revoir. Il est trop tard pour l’IVG. Face au désespoir de se retrouver seule à élever un bébé et à la furie de sa mère, Lyla prend une décision. C’est l’accouchement sous X. Tant d’années après, cet événement continue de la hanter. Elle a perdu son innocence, son aura.

Depuis dix-sept ans, j’ai l’impression d’avoir commis un acte abominable dont rien ne me sauvera. La réalité est ce que l’on ressent ; tout le reste n’est que psychanalyse. (p.320)

J’ai tellement aimé ce roman que je vais tenter d’être concise en revenant sur les éléments qui m’ont plu.

Un mot pourrait résumer cette histoire, je pense. C’est le manque. Le manque de soutien lors d’une douloureuse épreuve. Le manque de sentiments dans une relation à sens unique. Le manque d’une mère, d’épaules sur lesquelles pleurer. Le manque du bébé qu’on commençait déjà à aimer. L’auteure exploite ce thème avec une délicatesse infinie. L’analyse du manque à travers ces épreuves de la vie qui marquent à jamais et qui continuent à hanter, tel un fantôme.

Les personnages sont particulièrement convaincants. Lyla est une femme qui a perdu son innocence à seulement 17 ans, et qui vit en marge de la société, dans sa triste bulle, telle une âme en peine. Je l’ai par ailleurs trouvé très forte, car elle garde la tête haute et se fout pas mal de ce que l’on peut penser d’elle. Confronter la Lyla d’aujourd’hui à celle de 17 ans juste avant ce mois d’août 1999 a permis de se rendre compte à quel point elle a perdu de cette fraîcheur.

Par ailleurs, c’est la première fois que je lis Delphine Bertholon à travers un regard masculin. Puisque ce roman est partagé entre les propos de Lyla et ceux de Joris. J’ai été agréablement surprise de constater à quel point elle arrive à se mettre dans la tête de l’homme. Elle fait ressurgir d’autres formes de pensées, mais elles aussi focalisées sur l’abandon et le regret. Ce Joris m’a émue.

Il y a aussi un vrai suspens dans ce roman, une attente de réponses pour le lecteur. Il est impossible de s’ennuyer tellement l’auteure exploite ses personnages de la façon la plus totale, ainsi que les thèmes qu’elles a choisis : la maternité, l’accouchement sous x, la jeunesse, la passion, la parentalité, l’abandon. Tout est très justement tissé.

Delphine Bertholon innove avec ce roman, je trouve. Elle nous montre une face peut-être plus douce, une part d’elle-même qu’elle a accepté de dévoiler à son lectorat chéri, avec des sujets qui lui sont chers. A mon sens, c’est aussi son roman le plus abouti, pour les raisons évoquées plus haut.

C’est un grand coup de coeur pour ce roman, évidement! Il s’agit d’une auteure dont j’achète les livres les yeux fermés. Avec celui-ci, j’ai profité de chaque mot, beaucoup de passages sont d’ailleurs notés. Car l’écriture de Delphine sonne vrai. Elle me touche particulièrement.

Delphine Bertholon, « Coeur-Naufrage », Éditions JC Lattès, 2017, 409 pages

Derniers coups de cœur « petits lecteurs » #2

On lit tellement d’albums à la maison que je n’arrive pas à vous en présenter, ne fut-ce qu’une partie! Depuis peu, j’en pioche même à la bibliothèque qui me sont uniquement destinés! Du coup, j’essaierai de temps en  temps de revenir sur ceux qui m’ont particulièrement marquée, ainsi qu’à mon « petit lecteur »!

Je vous parle aujourd’hui de deux livres à côté desquels je ne pouvais passer, et qui m’ont beaucoup touchée.

Celui-ci, je l’ai lu au même moment que la BD de Fabien Toulmé « Ce n’est pas toi que j’attendais« . Il a eu une résonance particulière, puisqu’il traite du même sujet : la naissance d’une enfant touché par un handicap. Que ce soit à travers les dessins délicats ou les textes particulièrement sensibles, Béatrice Gernot et Diana Toledano traduisent à la fois avec force et douceur, toutes les émotions par lesquelles passent une famille touchée par une telle nouvelle. Il y a l’étonnement, la tristesse, qui laissent place très vite à l’entraide, l’amour, la volonté de protéger le nouveau né. Dans cet album, la relation avec la grande sœur est mise en avant et touche en plein cœur. C’est d’ailleurs elle qui s’exprime. Encore petite mais déjà assez mature pour comprendre que son petit frère est différent, la jeune fille prend son nouveau rôle très à cœur et sera aux petits soins d’Édouard. Une bien jolie façon d’aborder la différence avec les enfants, avec ce livre qui reflète l’image de la famille unie et soudée, tout en pudeur.

J’ai découvert il y a peu Alice Jeunesse, une maison d’édition belge qui publie autant de jolis albums que de romans jeunesse très attrayants! J’ai fait une razzia à la dernière foire du livre de Bruxelles!

Béatrice Gernot (auteure) et Diana Toledano (illustratrice), « Une place pour Édouard », Éditions Alice Jeunesse, 2016, 32 pages

A partir de 3 ans (mais je dirais un peu plus quand même).

Et celui-ci, c’est grâce à Fanny que je l’ai découvert! J’ai littéralement flashé sur la couverture et le titre!

C’est l’histoire d’une rencontre amoureuse. Deux personnes qui s’attendent, jusqu’au prochain rendez-vous. Pour mieux faire passer le temps, ils s’écrivent. Ils partagent leur quotidien, leurs petits maux, les pensées qui les traversent. Ils s’expriment sur cet amour si beau qui les unit. La semaine se détaille ainsi sous la forme d’une magnifique poésie. C’est un livre qui se lit dans un souffle, on laisse traîner les mots, les yeux s’attardent sur ces splendides dessins et leurs plus infimes détails. La dernière page se fait désirer… Un livre qu’on ne veut pas lâcher!

Thomas Scotto (auteur) et Ingrid Monchy (illustratrice), « Rendez-vous n’importe où », Éditions Thierry Magnier, 2003, 24 pages

Indiqué également à partir de 3 ans

Très envie de découvrir le travail de Thomas Scotto, avec ses romans notamment!

Épisode précédent de « Mes derniers coups de coeur petits lecteurs« 

« Le bleu est une couleur chaude » de Julie Maroh

Je ne sais vraiment plus ce qui m’a poussée vers cette BD que tout le monde connaît, #jedébarque, mais au moins, c’est l’occasion de refaire parler d’elle 🙂

Dans cet album, ce n’est pas le rouge mais le bleu qui est synonyme de l’Amour avec un grand A. La couleur d’une rencontre, la couleur de la révélation, la couleur de la vérité.

Un amour surprenant, qui prend naissance au fin fond des tripes de Clémentine. Juste un regard en pleine rue. Emma apparaît telle une hallucination, d’abord frappée par le bleu de ses cheveux. Mais elle est accompagnée… et Clémentine est hétéro, du moins le croyait-elle. On est au milieu des années 90, et l’homosexualité n’est pas encore tout à fait entrée dans les mœurs. Elle est même cachée voire prohibée aux yeux de beaucoup de personnes. Avec cette rencontre, Clémentine remet toute sa vie en question et plonge dans un profond mal-être. Ses sentiments se confondent, des milliers de questions lui martèlent la tête, et elle ne sait vers qui se confier. Qu’elle se sent petite face à Emma qui assume pleinement son identité sexuelle. Qui s’assume en tant que femme, qui défend ses valeurs et qui a une idée précise de ce qu’elle veut faire de sa vie. Un modèle pour la jeune Clémentine. Un lien très fort les unira d’abord amical. Des âmes sœurs, une relation platonique, Emma étant en couple depuis quelques années. Jusqu’au jour où, l’attirance prend le dessus. Entre elles deux, c’est intense, si facile et naturel. Ce n’est pas pour autant que le regard des autres a changé et Clémentine continue de se cacher. Elle a peur des représailles, et surtout peur de l’exclusion. Les deux jeunes femme arriveront-elles à se libérer des préjugés, des insultes et des barrières qui pèsent sur ce bel amour?

Les questions des ados sont banales aux yeux des autres. Mais quand on se sent seule à pieds joints dedans, comment savoir sur lequel danser?

Voilà encore une bande dessinée que j’ai adoré. L’histoire est happante et très émouvante, avec des personnages sensibles et profonds. Une histoire qui retourne le cœur, car cet amour-là, celui qui chamboule une vie, est précieux et rare. Évidement, il est aussi compliqué et il faut se battre pour le faire exister. Il a un coût, malheureusement. Une scission se marque passée la première moitié de l’album, lorsque la vérité éclate aux yeux des parents de Clémentine, qui mettent les deux filles hors de leur maison. Clémentine grandit d’un coup, et porte le poids de son choix sur ses menues épaules. Mais elle n’hésite pas et partira avec l’être aimé. Un césure marquée par un changement d’ambiance et de couleurs au niveau graphique, pour l’avant/l’après. Avant, le bleu est omniprésent, qui tranche avec le gris général des planches.

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J’ai été plus émue par l’histoire et le texte, que par les dessins à vrai dire. Les mots sont lourds de sens et poussent à la réflexion. Ceci étant, les personnages qui prennent vie sous le crayon que Julie Maroh portent une extrême sensibilité, qui va de pair avec le texte. C’est une BD qui mérite d’être transmise, échangée, et partagée pour son lourd sujet. J’ai été abasourdie et dégoûtée par les comportements de rejet qui touchent Clémentine, au moment où elle a le plus besoin de ses amis. Et pourtant, on est dans les années 90… J’ai dû relire plusieurs fois les dates, tellement j’étais surprise de ces agissements.

C’est donc un magnifique album qui traite de l’amour bien entendu, mais surtout de la recherche et de l’acceptation de soi. De la force qui nous pousse chacun et chacune à s’assumer, à croire en soi et en ses choix. Et à repousser le « moule » qui agit comme un aimant, sous prétexte que c’est la « normale » (de quoi, de qui?).

Julie Maroh m’a remuée avec ce premier titre très prometteur. J’ai hâte de la retrouver avec son nouvel album « Corps sonores » qui vient tout juste de sortir.

bd-de-la-semaine-saumon-e1420582997574Cette semaine, chez Noukette!

Julie Maroh, « Le bleu est une couleur chaude », Editions Glénat, 2010, 160 pages

« Le Garçon » de Marcus Malte

Ils ont été nombreux les billets, et les éloges, à propos de ce roman! Aussi, ce n’est pas le mien qui apportera quelque chose de nouveau. Tout ce que je peux partager, c’est à quel point j’ai aimé ce roman. A quel point il m’a hypnotisée durant ces jours, ces semaines de lecture. Et en plus, ce fut un plaisir partagé avec mon amie Fanny dont vous pouvez lire le billet ici. Un coup de cœur pour nous deux! Peut-il en être autrement avec un tel texte?

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On ne sait rien sur ce garçon. Ni son âge, ni son origine, ni où il habite. De fait, il ne parle pas. Rien, pas un mot, pas un son. Au début du livre, on est en 1908, c’est une scène renversante qui embarque immédiatement le lecteur : le garçon en train de porter sur son dos sa mère agonisante vers un lieu où elle se reposera pour l’éternité. Entre eux, une relation complexe, avec des mots à sens unique. Lorsqu’elle s’éteint, le garçon est livré à lui même. Il marche, des jours, des nuits, part à la conquête de quelque chose (un signe, une rencontre?). Cette première partie m’a fortement fait penser au dernier roman de Sylvie Germain « A la table des hommes ». A la différence que le roman de Marcus Malte se démarque largement, avis tout à fait personnel, pour la beauté et la puissance de son écriture. On sait d’emblée que le bout de chemin qu’on entreprend avec le garçon va nous bouleverser. Les détails, qui ont une grande place, si minutieusement éparpillés par l’auteur, des odeurs, des sons, des coups d’œil furtifs, m’ont embarquée : ce que lisais, je le voyais, je le ressentais.

Ce livre, qui nous présente quelques dizaines d’années de la vie du garçon, est une succession de rencontres qu’il fera et sur lesquelles il s’appuiera pour découvrir le monde dans lequel il vit, bien malgré lui. Évidemment le fait qu’il soit dépourvu de la parole lui permet d’avoir ses autres sens accentués. Mais ce manque lui offre autre chose : un regard un peu naïf mais extrêmement lucide sur ce qui nous entoure et nous détermine toutes et tous : un environnement, des relations, la hiérarchie entre les Hommes. Un ressenti intérieur qui est transmis avec beaucoup de poésie et qui touche énormément.

Les rencontres qu’il fait, ce sont des familles rassemblées au beau milieu d’une forêt et qui vivent reclus. C’est l’Ogre des Carpates qui en a tellement bavé et qui enseigne à son jeune protégé la philosophie de la vie. C’est Emma et son papa, rencontrés suite à un accident de la route. Et quelle rencontre… Emma est certainement le personnage le plus éblouissant et le plus incroyable de ce roman! Entre eux, c’est une complicité et des émotions folles qui les uniront durant des années. Grâce à elle, il est né une seconde fois : elle lui donne un nom, un statut, une maison. Elle lui enseignera aussi l’amour de l’art à travers la musique, le piano et la littérature.

Un soir, avant de s’endormir, et sans rire cette fois, elle se dit que la vie ne vaut que par l’amour et par l’art. (p.225)

Après vient l’horreur de la Grande Guerre 14-18 pour laquelle le garçon n’a d’autre choix que de se battre. Marcus Malte bascule dans les détails de l’horreur, mais toujours servis par une plume fabuleuse.

Ce roman, c’est un enchantement de la première à la dernière page, se situant entre la fable douce-amère et le roman d’apprentissage. Un texte passionnant et riche, qui nous force à nous interroger sur notre propre condition. Des émotions multiples qui donnent des papillons dans le ventre, ou plutôt qui tordent l’estomac.

Bien sûr, un tel personnage ne peut que devenir fantasme. Le garçon sans voix dont l’empreinte est, par ailleurs, si grande. Un grand roman qui se hisse dans le top de mes livres préférés.

Et des passages à lire et à relire…

« Et de grâce faites que le mystère perdure. L’indéchiffrable et l’indicible. Que nul ne sache jamais d’où provient l’émotion qui nous étreint devant la beauté d’un chant, d’un récit, d’un vers. » (p. 99)

« La vie a au moins ceci de bien c’est qu’elle déborde quelquefois de son lit. » (p.159)

Marcus Malte, « Le Garçon », Editions Zulma, 2016, 544 pages

(Prix Femina 2016)