Archives pour la catégorie Littérature française

« Point cardinal » de Léonor de Récondo

Combien de temps faut-il pour être soi-même? (p.96)

Léonor de Récondo m’a toujours beaucoup émue, notamment grâce à son écriture si raffinée. Que ce soit avec Pietra Viva ou Amours, deux histoires se situant à des époques différentes, elle m’a marquée. Elle trouve les mots simples pour aborder des sujets forts et plante des scènes inoubliables.

Dans son nouveau roman Point cardinal, elle a décidé de changer et d’imaginer un univers contemporain où elle aborde des sujets bien encrés dans notre époque : la quête d’identité, le regard des autres, le jugement de valeurs, mais aussi une faculté d’ouverture et d’acceptation de l’inévitable.

Laurent est un père et un mari aimant. Il a rencontré Solange très jeune mais entre eux, tout semble couler comme un fleuve paisible. Leur famille n’est qu’harmonie et bonheur. En façade du moins car à l’intérieur de Laurent, c’est un tourbillon, un orage. Mathilda a décidé de s’exprimer. Même si elle a émergé il y a peu, elle vit en lui depuis toujours finalement. Seulement Laurent n’a jamais voulu l’écouter. Pour le moment, les seules fois où il vit en Mathilda sont bien pauvres, c’est lorsqu’il sort au Zanzibar avec son amie Cynthia. Elle est la seule pour le moment à savoir, et à le soutenir. Mais l’homme qui désormais ne vit qu’en façade n’en peut plus, il est temps pour lui de s’assumer. Est-ce que sa famille, ses deux enfants Thomas et Claire, âgés de 16 et de 13 ans, sa chère épouse, comprendront? Le soutiendront?

(…) Mathilda était entrée en lui avec fracas. Elle s’était imposée brutalement, tout son corps en avait été meurtri. Elle s’incarnait, et lui avec elle. Il n’avait plus aucun doute sur la raison de ses douleurs. (p.37)

Tout est dit, le décor est planté. Avec Point cardinal, on se retrouve au même titre que Laurent face à un chamboulement des plus extrêmes. Changer de vie n’est pas chose aisée, mais changer de sexe! Il s’agit de tout reconstruire, de trouver de nouveaux repères. Mais surtout vivre avec le regard des autres, accepter le refus des êtres aimés, c’est celui qui fait le plus mal.

Les mots de Léonor de Récondo sont simples et forts à la fois. Son texte est un ouragan, elle fait tout exploser dans l’entourage de Laurent. Sans aucun jugement, elle explore cette quête d’une nouvelle identité, la volonté pour un homme de réaliser son rêve le plus intime, celui de devenir enfin la femme qu’il a toujours voulu être. Le plus difficile en effet, sont les répercussions sur sa famille, et l’auteure décrit ces scènes avec de la justesse mêlée à la colère évidement et aux mots qui font mal. Tout est en équilibre et il devient impossible pour le lecteur/la lectrice, de ne pas avoir envie de soutenir Laurent.

J’aurais bien aimé lire davantage de pages sur Solange, cette femme qui voit son monde s’écrouler le jour où elle découvre le secret de Laurent. Car elle se retrouve, elle aussi, inévitablement et profondément concernée par ce changement : peut-elle rester l’épouse d’un homme qui devient une femme? Qu’en sera-t-il de leur vie intime? Par ailleurs, le sujet aurait également pu être exploité un cran plus loin, mais je ne crois pas que c’était dans l’objectif de l’auteure. Elle a plutôt voulu mettre l’accent sur les conséquences sur l’entourage de Laurent. En tout cas, elle a réussi à décrire ce thème très finement.

C’est un gros coup de coeur, vous l’aurez compris. J’ai été hypnotisée par cette parenthèse, douloureuse et heureuse à la fois, dans la vie de Laurent et de sa famille. Un livre qu’on lâche difficilement et qui ne s’oublie pas. Un bijou!

PS : mon seul achat jusqu’à présent d’un livre de la rentrée littéraire 2017!

Léonor de Récondo, « Point cardinal », Éditions Sabine Wespieser, 2017, 224 pages

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« Par amour » de Valérie Tong Cuong

Je me suis laissée tenter par ce roman après avoir vu passer de très nombreux avis, bien souvent élogieux. Valérie Tong Cuong, je l’ai découverte avec L’atelier des miracles, un titre qui m’avait plu sans plus.

C’est le sujet que l’auteure a voulu mettre en lumière qui m’a surtout donné envie : elle a choisi de parler de l’occupation allemande tout au long de la Seconde Guerre Mondiale dans la ville du Havre et des épisodes qu’ont été contraints de traverser les havrais. Dès les premiers exodes en 1940 jusqu’à la signature de l’armistice en 45, on découvre à travers la voix de 5-6 personnages tout ce qui s’est passé dans cette petite ville portuaire française. Les habitants ont non seulement du se mettre à la botte des allemands, leur laisser tout ce qui appartenait à leur vie d’avant, et obéir à leurs moindres désirs, et en même temps, assister impuissants aux bombardements sanguinolents de la part de l’armée britannique.

Deux familles se partagent ce roman choral : celle de Muguette et d’Elénie, deux sœurs à la personnalité fort différente mais dont l’amour véritable et la bienveillance ne cessent de les unir tout au long des événements. Leurs maris ont été appelés au front très rapidement. Pour leurs enfants respectifs, elles combattront la misère, la violence et la peur désormais omniprésente dans leur ville avec force, courage et persévérance.

Notre famille sombrait dans la défaite et j’étais impuissante. C’était une chose de lutter contre un ennemi, contre les circonstances, c’en était une autre de s’adapter au vide. (p.87)

Difficile de quitter ce roman, grâce notamment au grand talent de conteuse que j’ai (re)découvert chez Valérie Tong Cuong. A travers ses personnages touchants qui racontent chacun à leur tour ce qu’ils observent tout autour d’eux, on vit les événements. Elle arrive à attraper son lecteur et à l’emmener dans cette atmosphère triste, malgré le soleil régulièrement présent. Comme les héros, on ressent l’empressement d’agir vite pour sauver sa famille, l’empressement des choix qui transpercent le cœur. Les émotions sont vives, délivrées sans filtre. On passe par la tristesse, la joie, l’amour, la haine, le dégoût, l’espoir.

J’ai également le sentiment d’avoir réellement appris des choses sur cette Grande Guerre, et notamment le fait que les havrais devaient envoyer leurs enfants en Algérie pour les sauver mais surtout leur offrir un avenir meilleur.

Par amour pour une mère, par amour pour une soeur, par amour pour un enfant, par amour pour un mari, par amour pour un enfant recueilli, comment des personnes ordinaires arrivent à poser des choix qui vont au-delà de leur intérêt personnel. C’est l’amour pour l’autre qui prime, toujours.

Un roman qui vaut le détour, ne fut-ce que pour se rappeler par quoi sont passés tous ces innocents qui ont subi de plein fouet l’avidité de pouvoir de quelques personnes isolées. A lire également pour se plonger dans une histoire hautement romanesque, à ne plus pouvoir relever la tête. Et aussi pour toutes ces émotions qui vous submergent du début à la fin. Il m’a manqué la petite étincelle pour que cela soit le coup de cœur partagé par bon nombre d’entre vous, mais cela restera un très beau souvenir de lecture de mon été.

Valérie Tong Cuong, « Par amour », Éditions JC Lattès, 2017, 413 pages

« Journal d’un vampire en pyjama » de Mathias Malzieu

Il faut que je me fasse à cette idée : rien ne sera plus jamais comme avant. Me faire sauver la vie est l’aventure la plus extraordinaire que j’ai vécue.

Mathias Malzieu, je le connais évidement au travers de son groupe Dionysos. J’adore la pêche qu’il renvoie, son côté décalé lorsqu’il chante mais aussi de ses textes. J’ai également pu apercevoir son côté sensible, touchant et romantique, dans son film d’animation « Jack et la Mécanique du coeur », une adaptation de son roman du même titre. Car Mathias Malzieu est aussi un écrivain-poète, avec 7 publications à son actif (Journal d’un vampire… compris). C’est sous cette dernière facette que je n’avais pas encore eu l’occasion de le découvrir. Pourquoi avoir opté pour ce titre? Tout simplement parce que j’ai regardé à l’époque de sa sortie, ses nombreux témoignages à la télévision et son histoire m’a parlé. Il y dévoile un sujet très personnel qu’est la maladie qui la frappé dès l’hiver 2013.

Le leader de Dionysos est justement sur le point d’entamer la grosse promotion de son film « Jack et la Mécanique du coeur », ainsi que de l’album éponyme, lorsqu’il est pris de gros coups de fatigue, d’un mauvais souffle, d’un état général faible. Après quelques examens, les médecins sont déjà alarmistes : Mathias Malzieu a une infection du sang, à cause d’un dérèglement de sa moelle osseuse. C’est donc tout son système immunitaire qui est touché. Il s’agit d’une maladie rare, mais grave. La greffe de moelle osseuse est rapidement soulevée, une solution qui s’avérera infructueuse car ils ne trouveront pas de moelle compatible. Que lui reste-t-il à faire? Tout d’abord, de très nombreuses transfusions de sang, d’où sa métamorphose symbolique en vampire. Et des mois et des mois en chambre stérile, pour éviter tout virus et autres contaminations, durant son lourd traitement.

A partir de ces nouvelles peu réjouissantes, le chanteur et sa famille seront plus soudés que jamais et prêts à combattre cette maladie. Avec le décès de la maman quelques temps plus tôt, la peur est évidement très présente. Mais le moral y est, surtout pour Mathias et son amoureuse Rosy. A laquelle il rend d’ailleurs un superbe hommage tout au long de son roman, pour son soutien, l’amour qu’elle lui porte quoi qu’il en soit, et surtout la patience dont elle fait preuve.

Évidement, on connaît la fin (heureuse) mais les doutes sont nombreux vu le nombre de traitements qui échouent et les interrogations des professionnels de la santé, face à cette maladie rare. Par rapport à eux aussi, l’auteur les remercie chaudement au fil des chapitres, et il est vrai que l’accompagnement dont il a bénéficié ne fait aucun doute sur le professionnalisme, la gentillesse et le soutien des équipes médicales.

Ce que j’ai surtout apprécié dans ce texte, c’est qu’il est semé d’une multitude de doux moments et de clins d’oeil attendrissants. Étonnant vu le sujet, mais justement Mathias Malzieu s’est doté d’un incroyable courage et a décidé d’appréhender cette épreuve avec beaucoup d’humour, d’inventivité (un de ses traits de caractère qui m’a le plus bluffée) et toujours toujours de l’espoir. Bien sûr, il traversera de gros moments de doute, son état empire gravement par périodes. Cette peur, il l’a représentera au moyen d’une jolie nymphe appelée Dame Oclès. Elle représente la mort, qu’il combattra régulièrement d’un point de vue imaginaire évidement.

J’ai découvert une nouvelle facette du chanteur, celle d’une personne positive, lumineuse, extrêmement reconnaissante, terriblement créative. Pendant ses hospitalisations, jamais il ne cessera de penser à la musique, à l’écriture, à de nouvelles créations. Il réalisera ainsi ses premiers vinyles, chez lui, dans un studio conçu au moyen d’un siège-oeuf.

Beaucoup d’amour traverse ce livre, et aussi une façon de croire en la vie et en sa petite étoile. Sa force, il la puise parmi les siens et dans ses nombreuses passions.

Mathias Malzieu parle d’une renaissance, lorsqu’il apprend qu’il est « guéri » (car malgré tout, il garde un système immunitaire trop faible pour un homme de 40 ans). Il est en effet facilement imaginable que cette mauvaise étape de sa vie l’a transformé, et qu’il l’utilisera désormais comme une force. En tout cas, ce n’est pas ça qui l’arrête puisqu’il en a sorti un roman, et un album!

Gros coup de coeur pour ce journal, donc, qui m’a happée. Je suis vraiment restée scotchée à ses mots, pour connaître la suite des événements, mais aussi pour cette ambiance joyeuse et détendue qui casse avec le décor médical lié à l’histoire. On en sort avec le sourire aux lèvres et une furieuse envie de dédramatiser nos petits tracas du quotidien, lorsque l’on pense à tout ce que peut détruire la maladie. Il m’a donné très envie de lire ses autres romans, pour justement retrouver cette petite lumière qui semble constamment briller dans ses yeux de grand enfant.

Mathias Malzieu, « Journal d’un vampire en pyjama », Éditions Albin Michel, 2016, 245 pages

« En attendant Bojangles » d’Olivier Bourdeaut

J’étais prévenue par les nombreux-ses lecteurs-trices qui ont adoré ce roman : il ne ressemble à aucun autre! Je me suis donc laissée emporter par ce rythme dansant dès les premiers mots. Sans le savoir, j’entrais dans un univers à part, foisonnant, généreux, un pur bonheur de lecture!

Dans ce court livre, se déroule le quotidien d’un couple pas comme les autres, qui se vouvoie, porte des vêtements d’une autre époque, ne s’appelle jamais par le même prénom.

C’est leur petit garçon qui nous raconte cette incroyable fête qu’est leur vie. Dans leur appartement, les invités se bousculent chaque soir et passent des nuits entières à boire, à manger et à danser. Entre ses parents, c’est l’amour fou, véritable coup de foudre qui les a frappé il y a quelques années sur un bateau. Deux âmes-sœurs, qui ont immédiatement parlé le même langage.

A la moindre occasion, ils s’enlacent et se mettent à danser sur leur chanson fétiche « Monsieur Bojangles » de Nina Simone. Elle est devenue leur hymne, les notes sont directement imprégnées dans les murs de leur appartement. Ils n’ont sans doute rien en commun avec les parents « traditionnels », mais ils transmettent une réelle joie de vivre autour d’eux.

Mon côté très terre à terre s’est un peu méfié de cette première partie totalement hors du temps. Elle m’a beaucoup amusée car l’écriture permet de bien visualiser les scènes. J’entendais la musique à travers les pages, je ressentais la bonne humeur qui s’en échappait, et les fous rires. Un véritable vent de fraîcheur! Et puis, je savais au fond qu’Olivier Bourdeaut avait autre chose à raconter, et j’étais pressée de le découvrir. Chose qui arrive assez vite finalement, au premier signe d’énervement de la part de la maman, lors de la visite impromptue d’un contrôleur fiscal. On sent que sa réaction est un peu excessive. Les premiers signes de la maladie apparaissent au lecteur.

Le problème avec le nouvel état de Maman, c’est qu’il n’avait pas d’agenda, pas d’heure fixe, il ne prenait pas rendez-vous, il débarquait comme ça, comme un goujat. (p.74-75)

Un second narrateur s’intercale de temps en temps, entre les propos du fils, c’est le papa. Il partage quelques passages de son journal intime dédié à sa femme tant aimée. On sent que ces annotations lui permettent surtout de prendre un peu de recul par rapport aux situations parfois très abracadabrantes, voire dangereuses, qu’il traverse avec sa famille.

Son comportement extravagant avait rempli toute ma vie, il était venu se nicher dans chaque recoin, il occupait tout le cadran de l’horloge, y dévorant chaque instant. Cette folie, je l’avais accueillie les bras ouverts, puis je les avais refermés pour la serrer fort et m’en imprégner, mais je craignais qu’une telle folie douce ne soit éternelle. Pour elle, le réel n’existait pas. (p. 65)

Quelle réussite! L’auteur aborde un sujet finalement bien triste, qu’est la maladie mentale, mais jamais il ne plombe l’ambiance de son roman. C’est un texte lumineux, joyeux, qui donne envie de danser, de chanter, de crier, de vivre sa vie sans se soucier du regard des autres. Il est aussi très émouvant car l’amour, le véritable amour, est omniprésent. On ne peut que s’attendrir de ce petit garçon qui est rempli d’admiration pour ses parents. Ils sont extravagants, certes, mais il ne lui manque de rien, il est aimé, choyé, et c’est ça le principal. Par ailleurs, j’ai eu le cœur littéralement retourné face à cette mère qui se bat contre ses propres démons, et parallèlement, veut protéger coûte que coûte les deux hommes de sa vie. Car les personnages imaginés par Olivier Bourdeaut sont des plus attachants et éminemment solaires. On s’en détache avec beaucoup de difficultés, tant leur énergie positive prend de la place.

Le style m’a amusée aussi, grâce à cet auteur qui joue avec les codes et les expressions de la vie courante qu’il remanie à sa façon. C’est une nouvelle façon de voir les choses qui s’offre à nous, en somme. Que le narrateur soit un jeune garçon ajoutait un petit côté naïf que j’ai beaucoup aimé. D’autant plus que cette situation familiale n’est pas toujours très facile pour lui car elle n’est pas bien comprise dans notre société faite de modèles classiques et pré-conçus, comme l’école.

Je mentais à l’endroit chez moi, et à l’envers à l’école, c’était compliqué pour moi, mais plus simple pour les autres. Il n’y avait pas que le mensonge que je faisais à l’envers, mon écriture aussi était inversée. L’écrivais « comme un miroir » m’avait dit l’institutrice, même si je savais très bien que les miroirs n’écrivaient pas. (p.47)

En le terminant, ce sont des frissons qui m’ont parcourue, et les larmes n’étaient pas bien loin (ceux qui me connaissent bien savent que ça n’arrive pas souvent!). Un premier roman impressionnant, original et maîtrisé!

Olivier Bourdeaut, « En attendant Bojangles », Editions Finitude, 2016 (Folio, 2017), 172 pages

 

« Se résoudre aux adieux » de Philippe Besson

Je t’écris tout cela sans la moindre intention d’organiser ma pensée, au fil de la plume. J’écris ce qui me vient à l’esprit, sans respecter de logique, sans plus poursuivre un but.C’est ainsi : cette lettre est le produit d’un moment, celui strict de l’écriture, et le reflet de mes jours, que je n’ordonne pas. (p.66-67)

Pour tenter d’oublier son ancien amant qui l’a quittée, Louise s’exile à l’autre bout du monde, là où rien ne lui rappellera son histoire. A Cuba pourtant, elle ne peut s’empêcher de se ressasser les événements qui ont marqué cette relation, qui était, avouons-le, chaotique dès le départ. Il s’agissait en réalité d’une relation extraconjugale, et Clément a décidé de rester avec sa compagne « officielle ».

Elle décide alors d’écrire à cet homme, de longues lettres. A travers celles-ci, le lecteur découvre le fil de leur histoire : la rencontre, les émois, mais également les doutes et premiers signes de leur incompatibilité.

En dehors de ces souvenirs, elle y couche ses pensées quotidiennes, le déroulement de ses journées à l’étranger, ce qu’elle y trouve pour tenter de se ressourcer, et d’oublier son amour. Après Cuba, parce qu’il est encore trop tôt pour retourner à Paris, elle séjournera à New-York, Venise, et retournera au pays en faisant l’expérience de l’Orient-Express. Journaliste de métier, la jeune femme peut se permettre ces voyages puisqu’elle continue d’envoyer ses papiers à son employeur. Rien ne la retient sur ses anciennes terres, mais trouvera-t-elle l’apaisement tant attendu, ailleurs?

A travers ce monologue, aucune action ne permet de donner du relief ou du rythme à l’histoire. Et pourtant, le lecteur se laissera embarquer volontiers par les écrits mélancoliques de cette dame qui n’arrive pas à passer outre son histoire d’amour.

Ce sont les détails qui me crèvent plus le cœur, ce sont les choses de presque rien, qui se produisent sans que je les prévoie, surviennent sans prévenir, surgissent de mon quotidien, qui me mettent par terre. (p.28)

En décidant de tout plaquer et de partir vivre ailleurs, elle tente de se retrouver elle et de redonner un sens à sa vie. En tant que femme, Louise a aussi besoin de retrouver ses repères, d’envisager un avenir différent de ce qu’elle espérait, de revoir ses projets. Avec cette rupture, malgré tout assez brutale, puisqu’elle n’a plus aucun signe de Clément depuis cette décision, elle a grand besoin de retrouver confiance en elle. Et pourtant, loin de tout et surtout de lui, que décide-t-elle de faire? De lui écrire, et de ne parler que de lui et de leur histoire. Bien sûr, ça lui permet aussi de mettre noir sur blanc l’analyse de cet échec, vu qu’elle n’a plus personne à qui parler, mais est-ce vraiment la bonne solution d’écrire d’aussi longues lettres pour l’être encore aimé?

J’ai en effet eu un peu de mal à comprendre cette démarche, puisque la décision de Louise est clairement d’oublier cet homme. Néanmoins, les mots qu’elle trouve pour parler de leur amour passé évoluent au fil des mois et des voyages. Elle devient plus sûre d’elle, réenvisage un avenir sans lui, imagine se trouver un nouvel amoureux… Au final, j’ai constaté que ces lettres prenaient des allures de défouloir. Elles lui permettent d’extérioriser ses sentiments, et prendre du recul plus facilement. L’écriture est vue comme un moyen de guérison, en somme.

Je n’ai pas été ultra impressionnée par cette femme qui est assez banale. Elle ne le nie pas et se décrit comme tel dans ses missives. D’ailleurs, elle se demande si ce n’est pas sa personnalité trop linéaire, calme, sans trop de panache, qui a eu raison de son couple. Néanmoins, c’est une lecture qui est passée vite, qui m’a fait voyager. Philippe Besson a l’habitude de nous inviter dans ces lieux bien loin de notre environnement habituel pour une invitation au dépaysement. J’en au fait l’expérience avec Lisbonne (« Les passants de Lisbonne ») et Los Angeles (« Un homme accidentel »).

Et puis dans ce roman, on retrouve le Besson que l’on a toujours connu, là où il est le plus fort : dans l’analyse des émotions, des relations amoureuses, et des rapports humains. Une nouvelle fois, ce qu’il écrit sonne juste et nous parle.

Oui, cette Louise m’a touchée, sans pour autant m’émouvoir. J’ai sincèrement eu envie qu’elle s’en sorte, qu’elle s’échappe de ces vieux fantômes, plus forte, plus sûre d’elle, tout en ayant l’espoir de refaire sa vie un jour, peut-être aux côtés d’un autre homme.

Philippe Besson, « Se résoudre aux adieux », Éditions Julliard, 2007, 188 pages

« Marx et la poupée » de Maryam Madjidi

Attention, bijou!! Je suis tellement heureuse d’avoir laissé Delphine me convaincre avec ce titre!

Je pense n’avoir jamais lu d’histoire qui parle de façon aussi intime et ouverte de l’exil et du travail laborieux qu’est l’intégration dans un autre pays. Sur le sujet, je ne peux que faire le lien avec le très beau « J’ai longtemps eu peur de la nuit » de Yasmine Ghata. « Marx et la poupée » analyse encore plus profondément la longue et parfois douloureuse épreuve de refaire sa vie ailleurs, tout en essayant de faire le deuil de son pays d’origine quitté à contre-coeur.

Je comprends pourquoi Maryam Madjidi a été récompensée du Prix Goncourt du premier roman avec ce titre! Chacun de ses mots est à savourer! Le style est original, varié, utilisant plusieurs codes. lElle emploie un sens de l’humour discret frisant parfois avec l’ironie, et une telle poésie, pour nous dévoiler tout le chemin qu’elle a parcouru depuis ses 6 ans, pour se sentir enfin chez elle en France.

Elle n’est encore que dans le ventre de sa maman lorsque la révolution fait rage en Iran. Rêveurs et combattifs, ses parents tenteront de trouver leur place et de faire entendre leur voix, leur pensée. Mais au fur et à mesure que leurs amis se font soit tuer ou jeter en prison, ou encore torturer, ils prennent la décision de quitter le pays pour un autre où la liberté d’expression et la démocratie assureront une vie plus paisible à leur fille. Maryam a alors 6 ans lorsqu’elle arrive en France. Avec ses deux parents, ils passent les premières années sur le sol français dans un tout petit appartement miséreux. Très vite, elle fait son entrée à l’école. C’est avec ce passage obligé que commence la très longue période de transition et d’adaptation entre sa vie d’avant, celle de son enfance en Iran et désormais celle qu’elle doit recommencer en France.

Drôle d’image que cette mère et sa fille, immobiles au milieu de toute cette agitation, deux statues posées sur un banc, un peu pathétiques, chacune en proie à ses angoisses, s’excluant de la vie sociale qu’elles observent pourtant avec avidité. (p.99)

En alternant les époques, les narrations, ce récit peut paraître décousu. Car Maryam Madjidi offre un mélange de pensées, d’anecdotes et de bribes de son quotidien actuel. Pas vraiment un roman, il s’agit donc plus d’un ensemble de témoignages qu’elle nous livre, autour de thèmes bien précis.

La différence d’alimentation (et le fromage qui pue 🙂 ), de culture, la place de la femme dans la société, la jeune auteure explique en quoi son intégration a été périlleuse. Le thème le plus récurrent dans ce magnifique ouvrage, est l’amour de la langue. Comment passer d’une langue à l’autre, sans faire mourir celle qui a façonné son enfance et qui résonne encore avec tous les souvenirs qui lui sont liés? Son principe est le suivant : la langue façonne l’identité. Dès lors, à partir du moment où la jeune Maryam succombera au français, c’est l’iranienne qu’elle était qui disparaît. Cette double identité qui cohabite durant des années en elle, et qui finalement ne la lâchera jamais, est au centre de cet écrit.

(Au sujet du persan que le papa de Maryam veut continuer à parler à la maison)

(…)

– C’est notre langue, tu comprends, c’est tes racines.

– Je suis pas un arbre, j’ai pas de racines. C’est votre langue, plus la mienne. (p.143)

J’ai trouvé ses mots d’une infinie délicatesse, teintée parfois de tristesse, lorsqu’elle parle de cette dualité. La petite fille qu’elle était en a souffert et je l’ai trouvé extrêmement courageuse lorsqu’elle fait face aux propos racistes, aux moqueries de ses camarades de classe. En toutes circonstances, la jeune Maryam garde la tête haute, s’enferme de temps en temps dans sa bulle, mais avance quoi qu’il arrive. Plus tard, durant ses années universitaires, ou au fil des rencontres qu’elle fera, les questions et sous-entendus relatifs à ses origines persisteront.

Elle évoque également avec beaucoup de délicatesse l’amour de sa famille, en particulier de son oncle Saman emprisonné durant des années, et de sa grand-mère qui continuera de l’accompagner, grâce à une forme de transmission de pensées. Elle garde en elle les saveurs, les couleurs, la poésie propres à l’Iran. Son identité repose finalement sur un savoureux et passionnant mariage entre l’orient et l’occident dont elle a tiré de chaque côté, les meilleurs enseignements.

« Marx et la poupée » sonne comme une libération. Y prédomine, l’amour de la poésie et de la langue en général à travers lesquelles les émotions sont aussi bien apaisées, que dédoublées.

Un bijou à découvrir et à partager! Maryam Madjidi m’a bluffée et beaucoup touchée. J’ai savouré chacune de ses paroles! Merci Delphine 🙂

Maryam Madjidi, « Marx et la poupée », Éditions Le nouvel Attila, collection Incipit, 2017, 208 pages

« Les Demeurées » de Jeanne Benameur

Je préviens d’emblée les fans de Jeanne Benameur… ce billet ne vous plaira sans doute pas 🙂

Il s’agit pour moi d’une première incursion dans l’univers de l’auteure, un titre soufflé par Fanny et plébiscité par bon nombre. J’ai commencé ce tout court roman avec de bonnes intentions, vraiment, mais la sauce n’a malheureusement pas pris.

Dans un style poétique, flirtant avec la métaphore, Jeanne Benameur présente un duo mère-fille qui sort de l’ordinaire. La mère appelée La Varienne est un peu la recluse du village, à cause de son niveau très bas d’intelligence. Surnommée « l’abrutie » par tout le monde, elle vit seule avec sa fille Luce. Elles ont très peu de contact avec l’extérieur mais il ne leur manque de rien. La Varienne occupe ses journées à son ouvrage (un vieux terme dont l’utilisation m’a fait sourire) et nettoie de temps en temps chez une riche dame.

Lorsque est venu le moment pour Luce d’entrer à l’école, tous les repères que La Varienne avait méticuleusement posés, s’envolent. Sa toute petite fille, celle qu’elle surprotége, dont elle ne s’est jamais séparée, va devoir passer ses journées en dehors du cocon familial sans qu’elle n’ait aucune emprise là-dessus. Un véritable calvaire pour cette mère.

De son côté, Luce va devoir se mêler aux autres enfants. Mais le simple fait de s’ouvrir aux autres et d’avoir des contacts avec autrui représente un travail surhumain pour la petite. Elle qui est dotée de la parole, contrairement à sa maman, arrivera-t-elle à exprimer ce mal-être? Mademoiselle Solange, son institutrice, a bien compris que Luce n’était pas une fille comme les autres. Percer ce mystère se révèlera également périlleux pour elle.

L’écriture de Benameur dans ce roman est indéniablement empreint d’une belle poésie, avec un côté très symbolique des images et ambiance qu’elle nous propose. Mais avec un style comme celui-là, je me laisse rarement prendre par la main. La chose s’est révélée une fois encore, je suis restée à la surface de cette histoire, les mots pourtant si beaux ne m’ont pas embarquée. Pareil pour l’histoire qui finalement pose des questions intéressantes telles que : l’accès au savoir doit-il être une obligation? Passe-t-il nécessairement par le biais de l’école? L’enseignement est-il synonyme d’émancipation? De bonheur? Je n’ai pas bien compris les personnages, ni saisi leur profondeur. Cette relation exclusive mère-fille, où les mots sont superflus pour définir un sentiment si profond, m’a intriguée. Je l’ai trouvé jolie. Mais cela n’a pas suffit pour que je succombe au charme de ce titre.

Ce n’est que partie remise, et je retenterai ma chance avec un autre roman de Benameur, qui m’intrigue toujours autant!

Jeanne Benameur, « Les Demeurées », Éditions Gallimard, collection Folio, 2000, 81 pages