Archives pour la catégorie Littérature française

« J’ai longtemps eu peur de la nuit » de Yasmine Ghata

Après ma lecture de « Petit pays« , plusieurs m’ont donné envie de poursuivre sur le thème du génocide rwandais avec ce roman sorti en même temps que celui de Gaël Faye et, par ailleurs, un peu moins exposé.

J’ai vraiment beaucoup aimé le point d’accroche de cette histoire : Suzanne anime des ateliers écriture dans les écoles, et au lancement de l’un d’eux, elle décide d’inviter ses élèves à s’exprimer autour d’un thème bien précis : « l’objet de famille« . Il fallait qu’ils trouvent un objet qui a du vécu, qui a traversés des générations, qui est important à leurs yeux ainsi que pour leur famille. Dès la première rencontre, Suzanne est attirée par un jeune garçon noir plutôt taiseux au fond de sa classe. Elle SENT qu’il a quelque chose à raconter, que le besoin de s’ouvrir est très fort. Mais elle devine aussi qu’il faudra du temps, de la patience et beaucoup de douceur.

C’est donc à travers le thème de la transmission, du témoignage, que Yasmine Ghata aborde le terrible sujet de la guerre. Développer cette approche en utilisant l’objet comme déclencheur de souvenirs était très intéressant. Personnellement, j’aime me raconter les événements passés autour d’un objet, d’une photo. Ils gardent une trace de celles et ceux qui nous ont été si chers. Comme s’ils avaient incorporé en eux une trace indélébile de leur passage sur terre. Ces objets sont aussi remplis d’amour, l’amour que l’on continue de porter à nos regrettés disparus.

Le jeune garçon qui est au centre du roman et qui va raconter son histoire, c’est Arsène. Il a 8 ans seulement lorsque la guerre éclate. Issu d’une grande fratrie, il sera pourtant le seul à s’en échapper. Sa grand-mère l’a en effet poussé à la fuite, en se cachant dans une valise. Cette valise, bien plus qu’une compagne de route, permettra sa survie. C’est celle-ci, précisément, qu’il présente à Suzanne, le jour de l’atelier d’écriture. La sortir de son armoire est déjà un exploit en soi. Comme pour marquer une scission entre sa vie d’avant et celle à Paris, il ne l’a plus ressortie. Mais elle a encore quelque chose à lui offrir, cette valise. La possibilité d’enfin parler pour, peut-être, tourner la page. Digérer ce mal qui continue de le ronger, malgré tout, inconsciemment sans doute. Faire sortir les mots qui brûlent, tenter de transmettre les images qui cognent dans sa tête. Il est heureux là en France. Un couple aimant et protecteur de parisiens l’ont adopté, après avoir été secouru par les casques bleus à moitié conscient, après de longues journées à errer sur ses anciennes terres ensanglantées. Mais il saisit pourtant cette opportunité pour ouvrir son coeur et faire parler sa mémoire.

Tu as peur d’ouvrir cette valise, peur de poser ton regard sur les ténèbres qu’elle renferme. Pur toi, elle loge un cadavre : celui de ton enfance pillée, en lambeaux. (p.24)

Arsène va trouver auprès de Suzanne une alliée et une oreille pour écouter son courageux parcours. Toujours à huis-clos cependant. Comme lorsque l’on confie un secret. De con côté à elle, peut-être est-ce parce qu’elle garde au fond d’elle des souvenirs qui font mal, que Suzanne se sent d’emblée proche du jeune élève?

Même s’ils se différencient en de nombreux points et particulièrement au niveau du style d’écriture et du point d’accroche, je n’ai pu m’empêcher de comparer ces deux récents romans sur le génocide rwandays. Et j’ai été beaucoup plus émue par celui-ci, je l’avoue. J’ai suivi avec admiration le parcours relaté par Arsène. Subjuguée également par le courage dont il fait preuve pour survivre au drame. J’ai  également été attachée à Suzanne, qui a cette volonté d’accompagner son élève dans ce travail de reconstruction qu’elle provoque sans l’avoir prémédité, finalement.

Tu n’as jamais oublié son visage, ni même sa voix. Elle t’a sauvé la vie, tu es ici grâce à elle et tu n’as jamais cessé de croire qu’elle te protègerait encore. Tu as toujours senti son regard sur toi, ses yeux à peine entrouverts dotés de lourdes paupières. (p.151)

La distinction entre le récit d’Arsène et les moments présents est clairement établie grâce à une double narration, une fois en « tu » et une autre, extérieure. Si j’ai trouvé cette technique originale et judicieuse, elle m’a surtout permis d’entrer attentivement dans le témoignage si poignant du garçon. Le lecteur est directement intégré au récit, permettant de saisir la dureté du moment.

Un roman vraiment émouvant qui, en quelques pages, fait passer des larmes à l’espoir. Merci à Fanny pour ce prêt et cette très belle découverte, qui a écrit un très joli billet sur ce roman.

Yasmine Ghata, « J’ai longtemps eu peur de la nuit », Edition Robert Laffont, 2016, 156 pages

« Ce que tient ta main droite t’appartient » de Pascal Manoukian

La vie est un goutte-à-goutte fragile. Elle s’égrène seconde par seconde. Un rien peut en arrêter le cours. (p.118)

Ils avaient tout pour être heureux et l’horreur s’est intercalée entre eux deux.

Karim et Charlotte se préparaient à devenir parents, vivaient chaque jour avec des papillons dans le ventre, se concentraient sur leurs projets. Et un soir, alors que Charlotte fête la vie avec ses deux meilleures amies à la terrasse du Zebu Blanc à Paris, Aurélien ouvre le feu et se ensuite fait exploser, emportant la douce jeune femme.

Le monde de Karim s’écroule, comment survivre face à ça? Comment retrouver des repères? Quelques jours seulement après les faits, il prend une décision : il part en Syrie, dans le fief de l’État islamique, pour savoir. Savoir comment ils font pour transformer à ce point des jeunes désabusés, pour arriver à commettre un tel acte. Comment ils arrivent à le faire en prônant le coran et la religion islamique. Car Karim est musulman. Et cette religion-là, celle utilisée par Daesh, ne correspond en rien à celle que ses parents lui ont inculquée.

Tout va très vite, un compte facebook, quelques contacts, et le voilà parti en Syrie, passant par Bruxelles et la Turquie. Il n’ira pas seul, Anthony, Sarah et leur petit Adam ainsi que Lila, jeune parisienne de 15 ans tout juste mariée à un gars là-bas par écrans interposés, sont aussi du « voyage ». Karim se fond dans la masse, avec beaucoup de mal. C’est l’incompréhension qui règne. Mais il espère obtenir les réponses à ses nombreuses questions, tout en sachant qu’il n’en sortira pas indemne. Son souhait ultime est de se retrouver face à celui qui a recruté Aurélien, l’assassin de sa Charlotte, un dénommé Abou Ziad. Il est l’un des principaux chefs du plus grand réseau terroriste au monde, dont la tête est estimée à plusieurs millions d’euros.

Avec son second roman, Pascal Manoukian expose la plus cruelle réalité de l’époque actuelle. Sans aucun filtre, il développe un sujet qu’il maîtrise et donne de la matière aux lecteurs-trices qui pourront peaufiner leur analyse de ce qui se passe actuellement. Il s’attarde notamment sur le mode de fonctionnement de Daesh. Ancien reporter de guerre, il revient ainsi sur la genèse de cet organisme terroriste basé uniquement sur la haine envers le modèle occidental. Que ce soit au sujet des stratégies prises par les plus grandes puissances au monde, dans leur quête de l’or noir notamment, ou des enjeux géopolitiques des conflits du Proche et Moyen-Orient, Il expose les faits tels qu’ils se sont déroulés, assez objectivement, et sans tabou.

Le texte est basé sur de nombreux retours en arrière, qui expliquent pourquoi les choses sont ainsi aujourd’hui. C’est très intéressant, par exemple, lorsqu’il explique, par la voix de ses personnages, pourquoi Molenbeek a la mauvaise réputation qu’on lui connaît. Ou encore, pour quelles raisons les jeunes partent en Syrie.

Désormais, il n’est d’équité entre les confessions que devant la mort et les destructions. (p.219)

J’ai senti de sa part, une réelle volonté de remettre les pendules à l’heure, en ce qui concerne notamment la stigmatisation de la population musulmane. Il marque une vraie différence entre les discours des dirigeants de l’EI et ce que dit concrètement le coran. Dans le roman, on tombe à la fois sur des jeunes personnes qui ont subi un véritable lavage de cerveau et qui saisissent le coran pour justifier leurs actes, et d’autres qui ont pratiqué la religion musulmane et qui se rendent compte de la manipulation (comme Karim).

Autre élément que développe l’auteur est l’utilisation des réseaux sociaux comme outil de propagande et principal mode de recrutement des candidats au djihad. Il le fait dans le détail puisque son personnage principal est à la base monteur de films, et qu’il va utiliser son expérience pour s’incruster encore plus finement au sein de l’organisme.

Il offre des clefs de compréhension, en remontant des années en arrière. En abordant le conflit syrien en particulier, il revient également sur les principaux génocides de ces dernières décennies. Bien que très intéressants, ce sont ces passages qui m’ont malheureusement paru les plus longs. Ce qui m’intéressait le plus était de suivre Karim. J’ai trouvé le style d’écriture plutôt froid, principalement accentué par toutes ces descriptions. Néanmoins, l’écriture est percutante et marque indéniablement les esprits.

C’est un roman très intéressant. Dur, violent, sans aucun doute. Mais ultra nécessaire. J’étais déjà renseignée sur le sujet et grâce à cette lecture, j’ai le sentiment d’avoir appris de nouveaux éléments. L’auteur éclaire le lecteur-trice sur la triste actualité, à travers un texte fort et des images qui marquent. Il tire également une sonnette d’alarme à nos concitoyens pour ne pas tomber dans la réponse trop facile du racisme. La haine ne peut pas se résoudre par la haine. (J’y ai d’ailleurs trouvé un écho au film de Lucas Belvaux récemment vu au cinéma, « Chez nous »).

Sans en dévoiler plus évidement, la fin à laquelle je ne m’attendais absolument pas, clôt à merveille ce parcours terrible d’un homme qui découvre la noirceur la plus totale de l’être humain. Une grosse claque! Je ne peux pas en parler en terme de coup de cœur, mais plutôt en gros coup de poing. C’est un livre qui m’a marquée, et qui me restera en mémoire pendant très longtemps.

Pascal Manoukian, « Ce que tient ta main droite t’appartient », Éditions Donc Quichotte, 2017, 286 pages

« Le Garçon » de Marcus Malte

Ils ont été nombreux les billets, et les éloges, à propos de ce roman! Aussi, ce n’est pas le mien qui apportera quelque chose de nouveau. Tout ce que je peux partager, c’est à quel point j’ai aimé ce roman. A quel point il m’a hypnotisée durant ces jours, ces semaines de lecture. Et en plus, ce fut un plaisir partagé avec mon amie Fanny dont vous pouvez lire le billet ici. Un coup de cœur pour nous deux! Peut-il en être autrement avec un tel texte?

img_2942

On ne sait rien sur ce garçon. Ni son âge, ni son origine, ni où il habite. De fait, il ne parle pas. Rien, pas un mot, pas un son. Au début du livre, on est en 1908, c’est une scène renversante qui embarque immédiatement le lecteur : le garçon en train de porter sur son dos sa mère agonisante vers un lieu où elle se reposera pour l’éternité. Entre eux, une relation complexe, avec des mots à sens unique. Lorsqu’elle s’éteint, le garçon est livré à lui même. Il marche, des jours, des nuits, part à la conquête de quelque chose (un signe, une rencontre?). Cette première partie m’a fortement fait penser au dernier roman de Sylvie Germain « A la table des hommes ». A la différence que le roman de Marcus Malte se démarque largement, avis tout à fait personnel, pour la beauté et la puissance de son écriture. On sait d’emblée que le bout de chemin qu’on entreprend avec le garçon va nous bouleverser. Les détails, qui ont une grande place, si minutieusement éparpillés par l’auteur, des odeurs, des sons, des coups d’œil furtifs, m’ont embarquée : ce que lisais, je le voyais, je le ressentais.

Ce livre, qui nous présente quelques dizaines d’années de la vie du garçon, est une succession de rencontres qu’il fera et sur lesquelles il s’appuiera pour découvrir le monde dans lequel il vit, bien malgré lui. Évidemment le fait qu’il soit dépourvu de la parole lui permet d’avoir ses autres sens accentués. Mais ce manque lui offre autre chose : un regard un peu naïf mais extrêmement lucide sur ce qui nous entoure et nous détermine toutes et tous : un environnement, des relations, la hiérarchie entre les Hommes. Un ressenti intérieur qui est transmis avec beaucoup de poésie et qui touche énormément.

Les rencontres qu’il fait, ce sont des familles rassemblées au beau milieu d’une forêt et qui vivent reclus. C’est l’Ogre des Carpates qui en a tellement bavé et qui enseigne à son jeune protégé la philosophie de la vie. C’est Emma et son papa, rencontrés suite à un accident de la route. Et quelle rencontre… Emma est certainement le personnage le plus éblouissant et le plus incroyable de ce roman! Entre eux, c’est une complicité et des émotions folles qui les uniront durant des années. Grâce à elle, il est né une seconde fois : elle lui donne un nom, un statut, une maison. Elle lui enseignera aussi l’amour de l’art à travers la musique, le piano et la littérature.

Un soir, avant de s’endormir, et sans rire cette fois, elle se dit que la vie ne vaut que par l’amour et par l’art. (p.225)

Après vient l’horreur de la Grande Guerre 14-18 pour laquelle le garçon n’a d’autre choix que de se battre. Marcus Malte bascule dans les détails de l’horreur, mais toujours servis par une plume fabuleuse.

Ce roman, c’est un enchantement de la première à la dernière page, se situant entre la fable douce-amère et le roman d’apprentissage. Un texte passionnant et riche, qui nous force à nous interroger sur notre propre condition. Des émotions multiples qui donnent des papillons dans le ventre, ou plutôt qui tordent l’estomac.

Bien sûr, un tel personnage ne peut que devenir fantasme. Le garçon sans voix dont l’empreinte est, par ailleurs, si grande. Un grand roman qui se hisse dans le top de mes livres préférés.

Et des passages à lire et à relire…

« Et de grâce faites que le mystère perdure. L’indéchiffrable et l’indicible. Que nul ne sache jamais d’où provient l’émotion qui nous étreint devant la beauté d’un chant, d’un récit, d’un vers. » (p. 99)

« La vie a au moins ceci de bien c’est qu’elle déborde quelquefois de son lit. » (p.159)

Marcus Malte, « Le Garçon », Editions Zulma, 2016, 544 pages

(Prix Femina 2016)

« Petit pays » de Gaël Faye

Le roman s’ouvre sur les mots d’un homme, vivant à Paris, qui semble être à côté de sa vie. Il erre, ne sait pas ce qu’il veut, quel sens donner à son existence. Il multiplie les filles, sans jamais s’attacher. Il pense à Ana

1470816312_2

C’est alors qu’il remonte les souvenirs. Ces souvenirs qui l’ont façonné. A ses 10 ans, au Burundi, lorsqu’il y vivait avec son père, sa mère et sa sœur. Au moment où tout était paisible et lui, innocent. C’est l’histoire de Gabriel, ou plutôt, de Gaby.

Ce sont les mots d’une enfance joyeuse, qui défilent d’abord, dans un pays où il se sent bien. Son père est français et sa maman est rwandaise.

Bientôt ce sera la fin de mon anniversaire, je profitais de cette minute avant la pluie, de ce moment de bonheur suspendu où la musique accouplait nos cœurs, comblait le vide entre nous, célébrait l’existence, l’instant, l’éternité de mes onze ans, ici, sous le ficus cathédrale de mon enfance, et je savais alors au plus profond de mois que la vie finirait par s’arranger. (p.110)

Gaël Faye, qui s’ouvre à travers ce personnage de Gabriel, se replonge dans ce qui était alors ses plus belles années : l’odeur des fruits, les premières cigarettes, les bières. C’est la période les 400 coups avec les copains! Gino son frère de sang, Armand et les jumeaux. A eux cinq, c’est une petite bande qui vole quelques fruits, se moque gentiment des voisins… Des p’tits mecs qui veulent parfois jouer les caïds mais qui gardent leur âme d’enfant. Il y a cet endroit, l’impasse, où il se réfugient, dans un ancien combi VW, qui renferme tous ces moments de bonheur qu’on n’oublie jamais.

Mais Gaby sent que quelque chose se trame, particulièrement alerté par le comportement changeant de son père. Une musique classique à la radio, et tout est compris. La guerre a éclaté au Rwanda, pays limitrophe, et surtout, le berceau de sa mère.

Je voulais me lover dans un trou de souris, me réfugier dans une tanière, me protéger du monde au bout de mon impasse, me perdre à nouveau parmi les beaux souvenirs, habiter de doux romans, vivre au fond des livres. (p.188)

Tout ce cocon que Gaby tentait de maintenir bien précieusement vole alors en éclat. Malgré tout, il ne veut pas se laisser atteindre par la violence et la haine qu’il sent dans l’air et qui gagnent son entourage. Il devient également le témoin de la déchéance de sa maman, qui a assisté au massacre de sa famille au Rwanda. Chaque personne qui lui était chère, sera touchée à jamais par ce génocide. Il essaie malgré tout de rester dans sa bulle. Les livres prêtés par une dame grecque vivant tout à côté, lui offrent cette enveloppe sécurisante. Mais la barbarie s’étend, elle n’a plus de frontières.

Même si je n’ai pas ressenti l’extase partagée par la grande majorité des blogeurs-ses, j’avoue avoir été totalement séduite par l’écriture si poétique de Gaël Faye. Avec des mots simples, il nous plonge dans une atmosphère enveloppante. Une poésie qui n’amoindrit en rien ces horreurs, mais qui donne une dimension plus aérienne et délicate de la situation. Je n’ai vraiment accroché qu’à la seconde partie du roman où je deviens hypnotisée par les mots de ce jeune Gabriel. Il sous-entend les événements qui secouent le Rwanda et qui touchent directement sa famille, sans jamais entrer dans la violence. On reste avec lui dans sa bulle. Ce regard innocent, parfois même naïf, qu’il garde à tout prix, m’a touchée. Je trouve merveilleux et très intelligent le ton, le style que l’auteur emploie pour aborder ce pan de l’Histoire.

Au final, Gaël Faye ouvre son cœur d’une façon juste et poétique, et se livre dans ce très beau premier roman, son « Petit pays », qui reste à jamais gravé dans sa mémoire. Ses lecteurs sont chanceux de cette évocation qu’ils devraient partager, à leur tour, encore et encore. Enfin, c’est un livre qui peut convenir au jeune public aussi.

Un texte sincère et précieux!

Grâce à mes lectures, j’avais aboli les limites de l’impasse, je respirais à nouveau, le monde s’étendait plus loin, au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient sur nous-mêmes et sur nos peurs. (p.170)

Gaël Faye, « Petit pays », Editions Grasset, 2016, 217 pages

« Hortense » de Jacques Expert

Sophie Delalande a été folle de sa fille dès les premières secondes qu’elle l’a mise au monde. Bien entendu le contexte de cette naissance y est pour beaucoup. Éperdument amoureuse de Sylvain, un type volage, sans attache, très mystérieux et surtout bel homme, Sophie s’est retrouvée seule durant la grossesse et les premières années de sa fille, Hortense. Le papa n’ayant jamais eu l’intention de s’engager, encore moins d’être père.

Les années passent, Sophie et Hortense sont très fusionnelles. Jusqu’au jour où Sylvain refait surface, et demande le droit de voir sa petite fille. Son ex-compagne tient là sa vengeance et refuse catégoriquement le moindre contact avec celui qui les a abandonnées lâchement. Juste avant son troisième anniversaire, Hortense est enlevée par son père, dans l’appartement de sa maman qui a été battue et ligotée.

img_2764

22 ans plus tard, en 2015, Sophie n’a jamais retrouvé la trace ni la moindre information sur l’enlèvement de sa fille. Disparus en pleine nature! Ont-ils changé d’identité, se sont-ils expatriés? Sont-ils morts? Malgré les enquêtes, détective privé, passage à la télévision, sortie médiatique, rien n’a jamais abouti. Sophie est aujourd’hui une pauvre femme, paraissant bien plus âgée, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle a perdu toute envie de vivre depuis cette terrible nuit de 1993. Néanmoins, jamais elle n’a perdu l’espoir de tomber sur une piste, un jour ou l’autre.

Et c’est justement l’un de ces jours ordinaires, où elle se fait bousculer en rue, qu’elle croit reconnaître Hortense, désormais âgée de 22 ans. Sophie en est certaine, elle a bien reconnu sa fille! Elle la suit jusqu’à l’hôtel où elle travaille et y retournera chaque soir. D’abord pour avoir une confirmation, ensuite pour réfléchir à la façon de présenter la chose à sa tendre petite…

Je suis essoufflée. Est-ce de pluie ou de sueur, mon visage ruisselle. Je dois être écarlate, et mes cheveux trempés sont une ruine. Il faut que je reprenne mes esprits et que je me rajuste avant de tenter quoi que ce soit. Je ne peux pas me présenter à elle dans l’état où je suis. Elle me prendrait pour une folle.

Mais je l’ai retrouvée. J’exulte, tout en étant saisie de panique. Il ne faut pas que je la perde. Ce serait trop injuste. (p.59)

Voilà encore un roman Sonatine très prenant et réussi! Je n’avais encore jamais lu Jacques Expert, mais avais entendu beaucoup de bien de ses talents de conteur. Une chose est certaine, il fait preuve avec « Hortense », d’une juste maîtrise du suspens et du dénouement.

« Hortense » est captivant dès le départ! Et pourtant, je n’ai pas du tout développé d’empathie pour cette mère anéantie. Malgré ce terrible chagrin qui la touche, Sophie ne possède pas de capital sympathie ni de sensibilité particulière. J’ai également trouvé le style froid, ce qui a nécessairement mis une distance avec les personnages. Cette jeune fille, prénommée Emmanuelle, que Sophie retrouve en rue est également bien mystérieuse. C’est ce petit jeu de confusion constante que j’ai surtout apprécié dans ce roman. Jamais on n’arrive à se dire s’il s’agit bien d’Hortense. Il y a un toujours un indice qui fait peser notre ressenti d’un côté ou de l’autre de la balance.

Tous les ingrédients sont réunis pour ne pas s’ennuyer une seule seconde avec ce livre entre les mains. Surtout avec un dénouement aussi inattendu que spectaculaire!

J’ai dernière acheté « Deux gouttes d’eau » du même auteur, très réussi également paraît-il!

Jacques Expert, « Hortense », Editions Sonatine, 2016, 319 pages

« Un soir de décembre » de Delphine de Vigan

Ma première lecture de Delphine de Vigan!

Il était temps que je rencontre cette auteure dont tout le monde parle! Et puis, j’ai quand même 3 de ses romans sur mes étagères, l’occasion était là! C’est donc avec son second roman que je découvre cette plume…

81yas1yxwel

Mathieu, la quarantaine, marié, deux enfants, est rédacteur dans une agence, un boulot sans grandes responsabilités et qui ne l’épanouit pas plus que ça. Un jour, alors qu’il n’avait jamais rien écrit d’autres que des annonces pour son boulot, il se lance, seul, tête baissée, sur une feuille blanche. Son premier roman est un véritable succès, qui lui vaut de nombreux passages dans les médias, des invitations à des événements littéraires, des rencontres et des fans. Les lettres reçues sont nombreuses, il n’y prête que peu d’attention, mais il met un point d’honneur à les lire. L’une d’elles lui fait l’effet d’un électrochoc, bref retour en arrière, des descriptions qu’il connaît, un style à fleur de peau. Il connaît la femme qui vient de lui écrire, mais avait tout fait pour l’oublier. Elle l’a retrouvé, grâce à ce succès naissant. Il s’agit de Sarah, une fille de 15 ans sa cadette, avec qui il a entretenu une relation passionnelle il y a 10 ans. Cette réapparition va le bouleverser au plus haut point.

Ce roman est vraiment intéressant car il aborde deux sujets qui sont ici mis en parallèle : la posture de l’écrivain, sa difficulté à vivre avec les autres alors qu’il se sent seul dans sa bulle, totalement hermétique au monde extérieur, une attitude bien douloureuse pour son entourage d’ailleurs ; et le désir, la passion, si difficile à maîtriser lorsque la vie vous a fait prendre d’autres décisions.

Pour faire cohabiter ces deux thèmes, Delphine de Vigan va enfermer Mathieu, son personne principal, dans une espèce de dépression très violente, où l’écriture est son échappatoire et le seul moyen de tenter de lutter contre ce désir pour Sarah qui resurgit si fortement. Car en 10 ans, il a fondé une famille, et même si les femmes ont toujours été très importantes à ses yeux, il aime sa femme Elise. Mais les souvenirs reviennent, de manière si précise : ce sont des gestes, des paroles, des odeurs, des moments très intimes. Comment ne pas dérouter? Telle est toute la question de ce roman!

Les passages sur l’inspiration de l’écrivain, cette espèce d’hystérie qui s’empare de lui, nuit et jour, sont très bien évoqués et sont assez intéressants. Il devient alors spectateur de sa vie, ne prenant plus goût à rien. Ce qui se transforme finalement en obsession, grignote petit à petit sa vie et tout ce qu’il a construit jusqu’alors.

Il s’échappe de ces passages tout un tas d’émotions, positives et négatives qui m’ont plongée, du coup, dans une bulle, avec une ambiance limite oppressante. Je pense que c’est cette atmosphère que je retiendrai de cette lecture, qui est particulièrement bien rendue.

Un soir d’hiver, il avait sorti d’un tiroir un cahier à spirale et l’avait posé devant lui, comme on décide de vider un placard ou de trier de vieux vêtements. (p.27)

L’évocation du désir est également merveilleuse, pleine de sensualité. Delphine de Vigan parle de l’intime, du caché, sans barrières, avec la pointe de violence qui est à la frontière de toute passion.

Ce n’est pas très joyeux, car dans toutes situations similaires, il y a des blessés. Mais c’est un très beau roman qui vous traverse, grâce à toutes ces d’émotions contradictoires omniprésentes dans le livre.

Delphine de Vigan, « Un soir de décembre », Editions JC Lattès, 2005 (Pocket, 2007), 195 pages

« Un paquebot dans les arbres » de Valentine Goby

Mission accomplie! Je suis arrivée au bout de ma lecture pour les matchs de la rentrée littéraire organisés par Price Minister, dont j’avais complètement oublié la date de remise des copies (encore merci à Fanny pour le rappel ^-^).

Ce roman m’a accompagnée durant ce long week-end de Toussaint, et j’étais à chaque fois ultra enthousiaste et impatiente de me replonger dedans! Il s’agit de ma première rencontre avec Valentine Goby, fortement encouragée par Fanny une nouvelle fois! Et waw… quelle lecture!

img_2603

« Un paquebot dans les arbres » nous plonge au début des années 50, au Balto, le café-épicerie que tiennent les Blanc dans un village appelé La Roche. Paulot, le père, et Odile, son épouse, sont propriétaires et gérants de ce lieu festif où tout le village aime passer du bon temps. L’ambiance y est bon enfant et chaleureuse, surtout les soirs de « bals ». Le couple Blanc a 3 enfants : Annie l’aîné, Mathilde âgée de 9 ans en 1952 et Jacques le petit dernier, 4 ans.

La prose de Valentine Goby fait effet dès les premiers mots, qui est juste parfaite pour décrire l’ambiance si enveloppante des soirs de fête au Balto. On s’y sent bien, aimé, accueilli sans jugement. Telles sont les valeurs des Blanc qui nous sont présentés comme étant de « belles personnes ».

C’est pour cela que la suite est si injuste : Paulot va tomber malade, et son état ne cessera de se dégrader. Le verdict tombe, c’est la tuberculose. Il doit remettre son commerce pour entrer au sanatorium d’Aincourt, là où sont soignés les « tubards », ceux qu’on a aimés, qu’on rejette, qu’on isole, par peur de contagion. Et elle se situe là, toute l’injustice de ce roman : malgré une vie à faire tourner leur bistrot, les Blanc n’ont pas droit à la sécurité sociale ni aux assurances complémentaires pour faire face au terrible coût des soins. Odile le rejoindra quelques temps plus tard, elle aussi atteinte. Annie est en âge de fonder une famille, elle part à Paris. Restent Mathilde et Jacques, qui sont envoyés dans deux familles d’accueil. A 18 ans pile, Mathilde demande alors son émancipation, et retourne dans la maison familiale de La Roche où elle trimera chaque jour pour arriver à son but principal : obtenir son diplôme, gagner sa vie pour récupérer Jacques et recomposer sa famille. On suit alors le « petit gars » tel que l’a toujours surnommée son papa, dans ce combat qu’est devenu son quotidien, où elle connaîtra le froid, la faim, la peur des lendemains, les doutes. Avancer, tomber, échouer, apprendre, gagner. Des passages que l’on vit, que l’on ressent, la peur au ventre, et avec la furieuse envie d’aider Mathilde.

C’est un livre qui se savoure, dans lequel il faut véritablement se plonger pour pouvoir s’imprégner de toutes les émotions que traverse Mathilde. Dure réalité pour cette jeune fille qui est devenu le pilier d’une famille disloquée par la maladie, et qui tente par tous les moyens, de la reconstruire. Elle fait preuve d’un courage inouï, uniquement porté par l’amour pour sa famille, et la foi en un avenir meilleur. Jamais elle n’en doutera, et c’est certainement grâce à cette persévérance qu’elle s’en sort. Quelques rencontres bienheureuses se mettront à travers son parcours, et lui donneront le petit coup de pouce dont elle a besoin pour retrouver un soupçon d’énergie. Des personnages que l’on ne peut qu’aimer : Jeanne, une camarade de classe bègue, Mathieu un premier amour, ou encore, la directrice d’école de Mathilde, qui m’a juste scotchée par tant de sagesse et de générosité.

J’ai été happée, dès les premières phrases. La  force dont fait preuve Mathilde, à la maturité impressionnante, aimantent le lecteur à chacune des page de ce roman.

C’est le plaisir des mots, mais l’histoire est tout aussi merveilleuse. C’est une véritable leçon de vie que l’on retient. Elle prend aux tripes et ne peut laisser personne indifférent. Un livre qu’on n’a pas envie de lâcher, ni de laisser, une fois terminé…

Je crois qu’après cette lecture, chacun et chacune garde en soi un petit peu de Mathilde, tellement ce personnage représente un modèle de générosité, de bonté, d’amour, de sincérité. Pour ma part, elle m’a véritablement éblouie.

Valentine Goby, « Un paquebot dans les arbres », Editions Actes Sud, 2016, 270 pages.