Archives du mot-clé Adolescence

« Le champ de bataille » de Jérôme Colin

Lorsque les enfants grandissent et entrent dans l’adolescence, c’est toute la famille qui se retrouve remuée. Les couches, les câlins, les découvertes, cèdent leur place aux cris, à l’insolence, aux conflits. Tout au long de ce roman, le narrateur, papa désemparé de 40 ans, raconte comment sa famille a basculé au fur et à mesure des nombreuses crises de son fils de 15 ans. Il explique parfois avec violence les nombreuses confrontations avec Paul, qu’il a beaucoup de mal à voir grandir. Paul est dur dans ses propos, n’a aucun respect pour son père, se moque de sa mère, fuit toute forme d’autorité, et son comportement s’en fait particulièrement ressentir à l’école où il risque gros.

Jérôme Colin décrit avec une certaine gravité ces conflits parents-ados, mais aussi la distance qui se creuse entre un homme et son épouse. La crise de la quarantaine? Il y a peut-être de ça, mais ce couple s’est finalement réfugié dans le silence, l’indifférence. Lui, se cache dans le cabinet de toilettes pour réfléchir, rêver, imaginer une autre vie. Elle, passe ses soirées dans leur fameux divan (quelle symbolique ce divan!) concentrée sur ses puzzles. Les journées passent et les mots se font de plus en plus rares.

Un véritable champ de bataille, voilà comme le nomme le narrateur. Ce chamboulement dans une vie de parent et de mari, qu’on n’arrive pas à contrôler. On assiste à la perte d’êtres chers, sans pouvoir intervenir.

Voilà plusieurs semaines que j’ai terminé ce livre, et j’en garde un souvenir très fort encore. C’est une histoire qui vous suit, qui vous fait réfléchir. Même si ce titre m’a remuée ou choquée à plusieurs moments, j’ai été plusieurs fois irritée par plusieurs choses. Tout d’abord, par la violence avec laquelle Paul s’adresse à ses parents, et le mutisme derrière lequel se cache son père. Il passe son temps à imaginer les paroles qu’il devrait lâcher, mais ne le fait pas. Le côté mystérieux et taiseux de sa femme Léa, m’a quelque peu ennuyée aussi. Pourquoi le narrateur est-il le seul à se préoccuper de la survie de leur couple? Toute la question de la quarantaine vécue par la femme est soulevé. Enfin, j’ai trouvé au texte quelques longueurs et répétitions. Le personnage central passe finalement son temps à espérer, à préparer des coups pour tenter de sauver sa famille, et le récit peut sembler stagner.

Ceci dit, l’ensemble est captivant, il prend aux tripes. Il marquera indéniablement les lecteurs qui se reconnaîtront sans doute dans certaines scènes. Ce que j’ai le plus apprécié, c’est que l’auteur développe chez le lecteur de nombreuses émotions fortes : la colère, la tristesse, … Puis, à la différence de son premier roman « Eviter les péages« , Jérôme Colin fait intervenir ici plusieurs personnages. Le style et l’ambiance générale de ce second roman sont sensiblement identiques  » Eviter les péages », on reste à peu près sur les mêmes sujets, mais « Le champ de bataille » est indéniablement plus percutant, plus profond et plus évocateur.

Un des sujets-phares également est l’enseignement. La façon dont le système actuel enferme nos enfants dans des cases, et isole ceux qui ne correspondent pas à la norme. Les « éléments perturbateurs », on s’en débarrasse au lieu de les aider, de chercher à comprendre ce signal d’alerte. C’est un sujet qui tient profondément à cœur l’auteur puisqu’il a réalisé plusieurs interviews dernièrement, qui ont créé un véritable buzz sur les réseaux sociaux.

Ce que j’ai le plus apprécié au final, c’est que cette histoire sonne vrai, c’est en ce sens, qu’elle est effrayante. La famille est l’un de mes thèmes préférés en littérature, et Jérôme Colin en parle, certes avec mélancolie, mais surtout avec cette vérité qui éclate au visage de ses lecteurs. Pour son troisième roman, je l’attendrais par contre dans un autre registre, même si celui exploité depuis le début de sa carrière d’écrivain, lui va comme un gant.

Jérôme Colin, « Le champ de bataille », Editions Allary, 2018, 240 pages

Une lecture dans le cadre du mois belge organisé par Anne

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« Ma vie en noir et blanc » de Delphine Bertholon

J’ai pioché ce tout petit roman jeunesse (très jeunesse) dans ma bibliothèque, entre deux romans moins joyeux. Il tombait à pic! Étant très très fan de Delphine Bertholon, c’est avec grand plaisir que je la découvre dans un tout autre univers.

Ana a une particularité, elle est achromate. C’est-à-dire qu’elle ne perçoit aucune couleurs : elle vit en noir et blanc. C’est une maladie très rare, héréditaire. Mais pour le reste, elle vit un quotidien d’ado de 14 ans tout à fait ordinaire. Tout se passe bien à l’école, elle fait les 400 coups avec sa meilleure amie, Mélie, et a en secret un coup de cœur pour Kylian.

Quand elle est chez elle, seule dans sa chambre, Ana écrit. Elle se met en scène, dans un décor aux antipodes de ce qu’elle connaît. Dans son roman, elle est séductrice et sûre d’elle. Car Ana, garde en elle une blessure… Elle n’a jamais connu son père. Après quelques rendez-vous, sa maman n’a plus jamais eu aucun contact de cet homme, qui lui a laissé un bébé. Régulièrement, Ana cherche une piste, un indice qui lui permettrait de retrouver la trace de son papa, en vain. Jusqu’au jour où Kylian l’informe de l’exposition à Paris d’un célèbre photographe, lui aussi atteint d’achromatopsie…. Elle n’hésite pas très longtemps à monter sur Paris pour en savoir plus sur cet homme.

C’est une lecture très légère et sympa. J’ai aimé retrouver Delphine Bertholon, son style, son humour, dans un tout autre univers. Son personnage d’Ana m’a semblé cohérent, et pas du tout puéril malgré son jeune âge. Ce titre s’adresse aux jeunes à partir de 11 ans, mais du haut de mes … ans (haha), je me suis bien amusée malgré tout! Le suspens est bien mené, on a envie de connaître l’issue de ce road-trip parisien. Une romance toute mignonne ajoute un petit piment à ce récit qui se lit tout seul. L’air de rien, il soulève des questions sur l’origine, les parents, la façon dont un ado se construit sur base de ces éléments essentiels à leur évolution. Un très court roman qui permet de se vider la tête, et de rire un petit peu.

Voir mes autres billets sur Delphine Bertholon.

Delphine Bertholon, « Ma vie en noir et blanc », Éditions Rageot romans, 2016, 124 pages

« Le journal malgré lui de Henry K. Larsen » de Susin Nielsen

Vous le savez, quand on me dit qu’il faut que je découvre un-e auteur-e jeunesse, tous mes sens sont en alerte! C’est ainsi que par hasard, grâce à une photo publiée sur son instagram, Marie-Claude m’a glissé le nom de Susin Nielsen, qui est ni plus ni moins son auteure jeunesse préférée. Évidement, je lui ai fait confiance les yeux fermés!

Henry Larsen a connu il y a peu une grosse tragédie qui l’a touché, lui et sa famille. Une épreuve qui les ont poussés à quitter Port Salish pour Vancouver et à recommencer une nouvelle vie. Depuis ce douloureux événement, Henry voit Cecil, son psychologue, toutes les semaines. C’est lui-même qui lui a offert ce journal et lui a conseillé d’écrire ses pensées, le déroulement de ses journées, sa vie au collège, ses rêves, … tout ce qu’il n’arrive pas à exprimer oralement et qui doit sortir. Dans le nouvel appartement qu’il partage seul avec son papa, Henry va devoir trouver ses marques, mais aussi s’ouvrir aux nouvelles rencontres qui se mettent, tout naturellement sur son chemin. Dans leur immeuble, ils y croisent Karen Vargas, cette femme au maquillage bien trop vulgaire, M. Atapattu, leur sympathique voisin sri lankais qui passe ses journées soit devant les émissions de télé achat, soit à cuisiner du curry. Dans son nouveau bahut, Henry fera également des connaissances, notamment via le club de « Que le meilleur gagne » comme Farley ou Alberta.

Quel merveilleux roman jeunesse! Il réunit tous les ingrédients que je recherche et que j’apprécie dans le genre. Derrière la légèreté du quotidien de cet ado, se cache une terrible vérité, un événement qui continue de le hanter et qu’il doit apprendre à maîtriser. L’occasion donc pour l’auteure d’aborder des sujets comme la reconstruction, le deuil, mais aussi l’entraide et l’amitié.

Susin Nielsen livre un roman frais, à l’humour diablement efficace, un style fluide qui colle si bien à ce personnage Henry. Et puis ce petit héros est terriblement attachant. Il se livre à cœur ouvert et instantanément, laisse parler ses émotions qu’il n’arrive pas à exprimer autrement. Cela donne des pages parfois très fortes émotionnellement. J’avoue en avoir lu certaines vraiment à fleur de peau, chose qui ne m’arrive que très rarement.

Et puis la force de ce roman, c’est aussi cette panoplie de personnages qui gravitent autour de Henry et de son papa. Ils sont bourrés de qualités, totalement atypiques, généreux, aidants, et fidèles. Un hymne aux vraies belles rencontres qui vous remettent du baume au coeur et apparaissent comme essentielles à un moment de votre vie.

C’est un beau coup de coeur pour ce roman. Je l’ai parcouru avec le sourire et parfois le cœur serré. Avec l’envie d’encourager Henry et de l’aider à avancer. Un roman qui donne foi en l’humain et en l’amitié, tout en abordant un sujet d’actualité grave.

Ce titre a reçu le Governor General’s Literary Award, prestigieux prix canadien, et je le comprends aisément.

Susin Nielsen, « Le journal malgré lui de Henry K. Larsen », traduit de l’anglais (Canada) par Valérie le Plouhinec, Éditions Hélium, 2013 (édition originale : 2012), 239 pages

« Lucy in the sky » de Pete Fromm

Et voilà une nouvelle lecture commune avec mon acolyte Fanny! Un titre qui nous faisait de l’oeil depuis longtemps, envie ranimée avec la sortie récente en poche de ce Gallmeister dans la superbe collection Totem (et puis, regardez cette couverture!).

En commençant ce roman de quelques 400 pages, je me serais d’accord crue dans un jeunesse. Je fais en effet la connaissance de Lucy, 14 ans au début du livre, véritable garçon manqué renforcé par un père qui lui rase la tête à la moindre repousse. Elle vit seule avec sa maman, son père partant régulièrement et pendant de longues périodes au Canada pour scier le bois. A cet âge, il est de nature de se poser des milliers de questions sur son avenir, sur la vie en général, mais aussi sur les nombreux changements corporels et hormonaux que vivent les jeunes filles. C’est le cas de Lucy. En même temps, elle découvre la sexualité, avec son meilleur ami de toujours, Kenny. De beaux moments doucement érotiques teintés de maladresse et d’espièglerie traduisent admirablement cette grande découverte dans la vie d’un-e adolescent-e.

Lucy est un personnage incroyable que je n’oublierai pas de si tôt! Elle a un caractère sacrément bien trempé, ne se laisse jamais intimider pas même par des garçons plus âgés, elle possède un humour caustique difficile à suivre et une sorte d’instabilité qui plaît beaucoup aux autres jeunes qu’elle côtoie. C’est cette personnalité atypique qui hypnotise finalement les garçons.

Mais cette instabilité et surtout la grande difficulté qu’elle a à communiquer ses sentiments, est accentuée à mesure qu’elle se rend compte de la relation, pas si parfaite, de ses deux parents. Lorsque Lucy découvre que sa maman n’attend pas forcément sagement son papa rentrer à la maison, et que les mensonges deviennent de plus en plus fréquents, ce sont des échanges absolument volcaniques qui se passent entre elles deux.

Face aux mensonges de ses parents et aux nombreuses interrogations qu’elle se pose sur sa vie, Lucy a du mal à se situer entre l’enfance et l’âge adulte qu’elle approche à grands pas. Tantôt, elle souhaite grandir d’un coup, tantôt, elle préfère le cocon douillet de sa vie d’avant lorsqu’elle se sentait petit garçon.

En plus d’une analyse absolument fidèle des bouleversements liés à l’adolescence, Pete From met le doigt sur la relation hyper compliquée entre une mère et sa fille. En outre, il explore admirablement la complexité des sentiments qu’ils soient amoureux ou familiaux.

Les personnages imaginés par l’auteur américain touchent, ébranlent, ou exaspèrent. Mais ils ne nous laissent absolument pas insensibles. Et puis, ce que j’ai beaucoup apprécié est l’humour, parfois cinglant, qui s’échappe des échanges. Les page se tournent toute seule, et jamais je n’ai eu envie de quitter Lucy Diamond. J’aurais aimé avoir sa force de caractère au même âge, et sa franchise. En lisant son histoire, je me suis replongée dans des souvenirs, parfois peu réjouissants. Mais c’est ça, l’adolescence : avoir envie de grandir, sans avoir les problèmes des adultes ; vivre sa vie tel qu’on l’entend, sauvagement, sans penser aux conséquences. Car à 14, 15, ou 16 ans, on fonce, totalement insouciants.

Je ne sais pas si c’est parce qu’il s’agit d’un roman pour adultes sur cette période transitoire dans la vie d’un jeune, si c’est pour le regard lucide et les mots criants de vérité de Pete Fromm, ou bien cette fabuleuse et si mystérieuse Lucy, mais « Lucy in the sky » est certainement ma plus belle lecture sur l’adolescence.

Je vous invite à lire la chronique de Fanny qui a tout autant apprécié ce roman que moi!

Pete Fromm, « Lucy in the sky », traduit de l’anglais (américain) par Laurent Bury, Editions Gallmeister collection Totem, 2017, 432 pages

« Sauveur & Fils, saison 3 » de Marie-Aude Murail

J’ai eu le bonheur de poursuivre les aventures du charismatique psychologue antillais Sauveur Saint-Yves durant mes vacances! Alors que j’ai lu les précédents tomes plus tôt dans l’année, je dois bien avouer que j’ai trouvé ce moment idéal pour se laisser bercer par le quotidien mouvementé mais si passionnant de cet homme. Je l’aurais d’ailleurs commencé avec un petit pincement au cœur si je n’avais pas eu la confirmation qu’un 4ème tome était en préparation!

Dans la saison précédente, Marie-Aude Murail nous avait laissés avec quelques interrogations et un certain suspens : la douce Louise qui  entamait une relation avec notre psy préféré, avait du mal à trouver ses marques avec son amoureux fort préoccupé par son travail, mais aussi parmi cette nouvelle famille en reconstruction ; on apprenait que Gabin s’était procuré des tickets pour le concert du Bataclan du 13 novembre à Paris ; Ella Kuypens, qui commençait tout juste à assumer son identité non-liée à un genre, était victime de cyberharcèlement suite à une photo prise par un élève frustré… C’est donc très enthousiaste que je me suis plongée dans cette suite.

Je l’ai adorée ! Principalement parce qu’on y découvre un Sauveur en panique, désorienté, lui qui semblait auparavant tout gérer, tant sa vie professionnelle que son côté privé atypique. J’ai apprécié voir ce personnage vaciller, face aux demandes de plus en plus envahissantes de ses patients, face à cette difficulté également à marquer la limite boulot/maison, et face à Louise avec qui il a beaucoup de mal à communiquer et à montrer ses émotions.

De nouveaux patients ont rejoint son cabinet mais je dois avouer que dans ce tome-ci, ils sont plutôt passés au second plan et n’apportaient pas grand chose au piment général. L’histoire entre Samuel et son papa, pianiste renommé, tout justement retrouvé à la fin de la précédente saison, a pris par contre de l’ampleur et m’a émue. Alice, la belle-fille de Sauveur qui ne cesse s’opposer aux adultes, est également mise en avant.

Tout petite déception pour la suite réservée à Ella (ma chouchoute, rappelez-vous) dont l’histoire ne prend pas un envol incroyable et qui fait même un peu du surplace. Par contre, Marie-Aude Murail transmet des recommandations importantes via ce personnage sur la violence des réseaux sociaux.

L’auteure se met de plus en plus à la page, que ce soit au niveau du vocabulaire des jeunes, de leurs préoccupations, de leurs nouvelles habitudes de vie, et de leurs loisirs. On comprend aisément que c’est pour mieux leur parler, les toucher. Mais au risque de me répéter, c’est une série vraiment très plaisante pour les adultes aussi qui s’attachent, d’une autre façon, aux personnages et aux aventures de toute cette tribu.

J’ai trouvé ce troisième tome plus touchant et plus rythmé que les autres. Les événements s’enchaînent plus rapidement et les rebondissements sont nombreux. Loin de sonner comme une conclusion, il laisse la porte ouverte sur tout un tas d’autres histoires à imaginer, ou à perfectionner. Puisque, comme le démontre de façon admirable Marie-Aude Murail avec cette saga, la nature humaine est aussi complexe que passionnante.Le bonus laissé à la fin avec quelques conseils cinéma et lecture sur les sujets exploités par l’auteure invite le lecteur à nourrir sa curiosité.

Un grand bonheur de lecture!

Marie-Aude Murail, « Sauveur & Fils, saison 3 », Éditions L’école des Loisirs, 2017, 320 pages

PS: alors que depuis quelques jours la blogo est clairement à l’heure de la rentrée littéraire, je me retrouve définitivement toujours plus à contre-courant :p

Mes autres avis :

Sauveur & Fils, saison 1

Sauveur & Fils, saison 2

« Tant que mon coeur bat » de Madeline Roth

J’ai vite compris, grâce à son premier roman qui a eu l’effet d’une bombe sur moi, qu’avec Madeline Roth, on ne rigole pas. On joue encore moins avec les sentiments. Et pourtant, les personnages de l’auteure sont malheureux, très malheureux. L’univers n’a en rien changé avec cette seconde publication, que du contraire!

Elle était à mille lieues des histoires que vivaient les filles de son âge. Elle, elle vivait une histoire d’amour. Que dans cette histoire, il y ait des cris, des larmes, elle avait fini par se dire que c’était ça, une histoire d’amour. (p.29)

Deux histoires composent ce bouquin. J’ai du mal à dire qu’il s’agit de nouvelles, puisqu’elles sont toutes deux assez longues finalement. Et tant elles vont dans le détail de la souffrance, tant elles arrivent à nous immerger complètement dans le désarroi des deux figures principales.

Pour Esra, l’amour est fou, passionnel, érotique. Mais il est aussi manipulateur, jaloux et violent. Une rencontre faite par hasard dans un café-cinéma, un joli sourire et de belles paroles. Elle tombe raide amoureuse, jusqu’à s’oublier, s’enfermer à double tour. Dans cette première nouvelle très justement intitulée « Elle une marionnette« , d’autres personnages gravitent autour. Un ami, fidèle et amoureux qui lui veut du bien et qui fera tout pour la sortir de cette impasse. L’espoir est encore possible. Madeline Roth décrit dans cette histoire la personnalité très égocentrique et destructrice du pervers narcissique, qui vide de l’intérieur sa victime.

Peut-on en vouloir à Esra, de s’autodétruire pour un type détestable qui lui fait tourner la tête? Difficile de sortir d’un cercle vicieux. On est presque du ressort de la cure de désintoxication, même quand il s’agit d’amour.

Vous parler d’Esra? Combien d’heures vous avez devant vous? Combien de nuits? Esra, c’est du silence. En tout cas, les mots pour la dire, je ne les ai pas.

Vous connaissez des gens qui ont des tempêtes dans le ventre? (p.12)

Dans la seconde partie, l’auteure va encore un cran au-dessus des dérives de l’amour et nous montre sa part la plus terrible, la plus violente. C’est celle du viol. Laura en a été victime il y a quelques années, sans jamais avoir pu en parler. Dès les premières lignes, on apprend qu’elle n’a pas eu la force de poursuivre sa vie après une telle épreuve. Malgré son titre, « Et grandir maintenant« , cette seconde nouvelle n’évoque pas l’espoir mais plutôt une descente aux enfers. Remarquablement mené, avec des passages très durs mais sans jamais entrer dans le voyeurisme, ce court texte ne laisse pas indemne.

Il y a mon refus, mes larmes et mon silence. Je voudrais lui parler, dans chaque soupir, entre chaque baiser, je voudrais lui dire, laisser couler, laisser les mots les uns après les autres devenir une prière, un salut. (p.63)

Pour celles et ceux qui aiment se divertir avec une chouette histoire d’ados peuvent clairement passer leur tour avec les romans de Madeline Roth. Pour les autres qui apprécient s’aventurer dans la part noire de l’humain seront très certainement ébranlés par ces tristes épisodes de vie. Ce sont des textes percutants pour mettre aussi en garde sur les amours destructeurs qui pourrissent une jeunesse. Le style est très saccadé, les phrases sont coupées. Comme pour marquer une pause, reprendre son souffle. Ou bien pour accentuer l’effet de violence.

L’air de rien, l’auteure met quand même en exergue l’importance de s’entourer des bonnes personnes, pour pouvoir parler, communiquer, sur ce qu’on a sur le cœur. Un message qui s’adresse au jeune lectorat qui sera sans aucun doute sensible, marqué, par ces histoires. L’enjeu véritable est de les sensibiliser sur les premiers amours qui, parfois, font très mal.

Madeline Roth, « Tant que mon coeur bat », Éditions Thierry Magnier, 2016, 94 pages

« Arrête avec tes mensonges » de Philippe Besson

Ce livre, comme je l’attendais… Reçu en février pour mon anniversaire par mon chéri, je ne l’ai ouvert que plusieurs mois plus tard en même temps que ma copine Fanny. On voulait le lire à deux, nous qui sommes fans de Philippe Besson. Vous pourrez lire son billet ici.

Je SAVAIS qu’il allait se passer quelque chose avec ce roman hautement autobiographique. J’étais déjà très émue par les interventions de l’auteur dans les médias qui étaient unanimes dès sa sortie.

Pour « Arrête avec tes mensonges », Philippe Besson a décidé non pas de nous offrir une énième fiction comme il l’a toujours fait, mais de nous dévoiler une histoire qui l’a presque construit, alors qu’il avait 17 ans. Une rencontre qui a sans aucun doute eu une incidence sur sa carrière, les choix qu’il a posés après ça, les événements qu’il a traversés. Partout et à n’importe quel moment, le nom de Thomas Andrieu a continué à être présent dans la tête de Philippe Besson. Ils ont 17 ans lorsqu’un amour indescriptible, pure à l’extrême, mais aussi très solitaire, et… interdit, les unit du jour au lendemain. On peut parler de coup de foudre, peut-être, mais c’est surtout une rencontre qui devait avoir lieu entre deux personnes qui nécessairement aller s’influence l’une l’autre. Il existe des personnes sur terre que l’on croise sur notre route, brièvement ou plus longuement, et qui deviennent un élément déclencheur pour le reste de notre vie.

Thomas Andrieu a eu cette phrase, dès leur première rencontre « Parce que tu partiras, et que nous resterons« , une phrase qui ne cesse de résonner en moi depuis cette lecture. Telle une préméditation, il savait dès le début que leur histoire ne durerait pas mais serait déterminante pour chacun d’eux.

Philippe Besson parle de passion amoureuse, car des sentiments, il y en avait. Du mystère qui a plané autour de leur relation, car elle était cachée de tous. Il parle aussi de construction, que ce soit pour Thomas ou pour lui-même. Le jeune garçon qu’il était à l’époque était à mille lieux des livres, et j’ai trouvé tout à fait passionnant de découvrir ses projets de l’époque, et la façon dont l’écriture s’est finalement imposée à lui quelques années plus tard.

Hormis cette bouleversante histoire d’amour, j’ai vraiment adoré en apprendre un peu plus sur l’homme qui se cache derrière l’auteur. Les anecdotes sur son enfance, l’univers dans lequel il a grandit, sa vie de famille, ses projets professionnels, mais aussi l’autodérision qu’il emploie lorsqu’il se revoit plus jeune. Philippe Besson me semble assez pudique, c’est donc un véritable cadeau qu’il offre à ses lecteurs et ses lectrices que de dévoiler une partie aussi intime de son passé. Lorsqu’on assiste à la naissance de l’auteur, grâce à cette folle envie de raconter, d’inventer des histoires, on ne peut que se dire que Besson était fait pour ça. Thomas, en tout cas, avait vu juste dès le départ. Thomas, ce garçon mystérieux qui se cache sous une solide carapace tellement il craint le regard des autres, et surtout de sa famille.

Le dénouement du roman est spectaculaire et m’a laissée bouche bée. Elle me laisse penser que ce livre devait être écrit, que cette histoire devait être dévoilée.

« Arrête avec tes mensonges », est un très grand roman. On le referme totalement déboussolé, retourné. Depuis j’ai beaucoup de mal à me plonger dans une autre histoire, tellement celle-ci reste en suspens dans mon esprit. Plusieurs fois, j’ai eu le sentiment que ce roman prenait des allures de fin, que dévoiler ces émouvants souvenirs bouclait la boucle de toute son œuvre. Car on se rend compte avec cette lecture qu’au sein de ses nombreux romans, Philippe Besson y a souvent laissé un indice, un détail, de son histoire. Ses autres titres y sont d’ailleurs cités et cela m’a d’autant plus donné envie de tous les lire.

J’espère qu’écrire ce billet, bien modeste par rapport à la grandeur de ce récit, me permettra de m’en libérer pour que je poursuive ma route en compagnie d’autres auteur-e-s.

Un incontournable!

Philippe Besson, « Arrête avec tes mensonges », Éditions Julliard, 2017, 195 pages