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« Tant que mon coeur bat » de Madeline Roth

J’ai vite compris, grâce à son premier roman qui a eu l’effet d’une bombe sur moi, qu’avec Madeline Roth, on ne rigole pas. On joue encore moins avec les sentiments. Et pourtant, les personnages de l’auteure sont malheureux, très malheureux. L’univers n’a en rien changé avec cette seconde publication, que du contraire!

Elle était à mille lieues des histoires que vivaient les filles de son âge. Elle, elle vivait une histoire d’amour. Que dans cette histoire, il y ait des cris, des larmes, elle avait fini par se dire que c’était ça, une histoire d’amour. (p.29)

Deux histoires composent ce bouquin. J’ai du mal à dire qu’il s’agit de nouvelles, puisqu’elles sont toutes deux assez longues finalement. Et tant elles vont dans le détail de la souffrance, tant elles arrivent à nous immerger complètement dans le désarroi des deux figures principales.

Pour Esra, l’amour est fou, passionnel, érotique. Mais il est aussi manipulateur, jaloux et violent. Une rencontre faite par hasard dans un café-cinéma, un joli sourire et de belles paroles. Elle tombe raide amoureuse, jusqu’à s’oublier, s’enfermer à double tour. Dans cette première nouvelle très justement intitulée « Elle une marionnette« , d’autres personnages gravitent autour. Un ami, fidèle et amoureux qui lui veut du bien et qui fera tout pour la sortir de cette impasse. L’espoir est encore possible. Madeline Roth décrit dans cette histoire la personnalité très égocentrique et destructrice du pervers narcissique, qui vide de l’intérieur sa victime.

Peut-on en vouloir à Esra, de s’autodétruire pour un type détestable qui lui fait tourner la tête? Difficile de sortir d’un cercle vicieux. On est presque du ressort de la cure de désintoxication, même quand il s’agit d’amour.

Vous parler d’Esra? Combien d’heures vous avez devant vous? Combien de nuits? Esra, c’est du silence. En tout cas, les mots pour la dire, je ne les ai pas.

Vous connaissez des gens qui ont des tempêtes dans le ventre? (p.12)

Dans la seconde partie, l’auteure va encore un cran au-dessus des dérives de l’amour et nous montre sa part la plus terrible, la plus violente. C’est celle du viol. Laura en a été victime il y a quelques années, sans jamais avoir pu en parler. Dès les premières lignes, on apprend qu’elle n’a pas eu la force de poursuivre sa vie après une telle épreuve. Malgré son titre, « Et grandir maintenant« , cette seconde nouvelle n’évoque pas l’espoir mais plutôt une descente aux enfers. Remarquablement mené, avec des passages très durs mais sans jamais entrer dans le voyeurisme, ce court texte ne laisse pas indemne.

Il y a mon refus, mes larmes et mon silence. Je voudrais lui parler, dans chaque soupir, entre chaque baiser, je voudrais lui dire, laisser couler, laisser les mots les uns après les autres devenir une prière, un salut. (p.63)

Pour celles et ceux qui aiment se divertir avec une chouette histoire d’ados peuvent clairement passer leur tour avec les romans de Madeline Roth. Pour les autres qui apprécient s’aventurer dans la part noire de l’humain seront très certainement ébranlés par ces tristes épisodes de vie. Ce sont des textes percutants pour mettre aussi en garde sur les amours destructeurs qui pourrissent une jeunesse. Le style est très saccadé, les phrases sont coupées. Comme pour marquer une pause, reprendre son souffle. Ou bien pour accentuer l’effet de violence.

L’air de rien, l’auteure met quand même en exergue l’importance de s’entourer des bonnes personnes, pour pouvoir parler, communiquer, sur ce qu’on a sur le cœur. Un message qui s’adresse au jeune lectorat qui sera sans aucun doute sensible, marqué, par ces histoires. L’enjeu véritable est de les sensibiliser sur les premiers amours qui, parfois, font très mal.

Madeline Roth, « Tant que mon coeur bat », Éditions Thierry Magnier, 2016, 94 pages

« Arrête avec tes mensonges » de Philippe Besson

Ce livre, comme je l’attendais… Reçu en février pour mon anniversaire par mon chéri, je ne l’ai ouvert que plusieurs mois plus tard en même temps que ma copine Fanny. On voulait le lire à deux, nous qui sommes fans de Philippe Besson. Vous pourrez lire son billet ici.

Je SAVAIS qu’il allait se passer quelque chose avec ce roman hautement autobiographique. J’étais déjà très émue par les interventions de l’auteur dans les médias qui étaient unanimes dès sa sortie.

Pour « Arrête avec tes mensonges », Philippe Besson a décidé non pas de nous offrir une énième fiction comme il l’a toujours fait, mais de nous dévoiler une histoire qui l’a presque construit, alors qu’il avait 17 ans. Une rencontre qui a sans aucun doute eu une incidence sur sa carrière, les choix qu’il a posés après ça, les événements qu’il a traversés. Partout et à n’importe quel moment, le nom de Thomas Andrieu a continué à être présent dans la tête de Philippe Besson. Ils ont 17 ans lorsqu’un amour indescriptible, pure à l’extrême, mais aussi très solitaire, et… interdit, les unit du jour au lendemain. On peut parler de coup de foudre, peut-être, mais c’est surtout une rencontre qui devait avoir lieu entre deux personnes qui nécessairement aller s’influence l’une l’autre. Il existe des personnes sur terre que l’on croise sur notre route, brièvement ou plus longuement, et qui deviennent un élément déclencheur pour le reste de notre vie.

Thomas Andrieu a eu cette phrase, dès leur première rencontre « Parce que tu partiras, et que nous resterons« , une phrase qui ne cesse de résonner en moi depuis cette lecture. Telle une préméditation, il savait dès le début que leur histoire ne durerait pas mais serait déterminante pour chacun d’eux.

Philippe Besson parle de passion amoureuse, car des sentiments, il y en avait. Du mystère qui a plané autour de leur relation, car elle était cachée de tous. Il parle aussi de construction, que ce soit pour Thomas ou pour lui-même. Le jeune garçon qu’il était à l’époque était à mille lieux des livres, et j’ai trouvé tout à fait passionnant de découvrir ses projets de l’époque, et la façon dont l’écriture s’est finalement imposée à lui quelques années plus tard.

Hormis cette bouleversante histoire d’amour, j’ai vraiment adoré en apprendre un peu plus sur l’homme qui se cache derrière l’auteur. Les anecdotes sur son enfance, l’univers dans lequel il a grandit, sa vie de famille, ses projets professionnels, mais aussi l’autodérision qu’il emploie lorsqu’il se revoit plus jeune. Philippe Besson me semble assez pudique, c’est donc un véritable cadeau qu’il offre à ses lecteurs et ses lectrices que de dévoiler une partie aussi intime de son passé. Lorsqu’on assiste à la naissance de l’auteur, grâce à cette folle envie de raconter, d’inventer des histoires, on ne peut que se dire que Besson était fait pour ça. Thomas, en tout cas, avait vu juste dès le départ. Thomas, ce garçon mystérieux qui se cache sous une solide carapace tellement il craint le regard des autres, et surtout de sa famille.

Le dénouement du roman est spectaculaire et m’a laissée bouche bée. Elle me laisse penser que ce livre devait être écrit, que cette histoire devait être dévoilée.

« Arrête avec tes mensonges », est un très grand roman. On le referme totalement déboussolé, retourné. Depuis j’ai beaucoup de mal à me plonger dans une autre histoire, tellement celle-ci reste en suspens dans mon esprit. Plusieurs fois, j’ai eu le sentiment que ce roman prenait des allures de fin, que dévoiler ces émouvants souvenirs bouclait la boucle de toute son œuvre. Car on se rend compte avec cette lecture qu’au sein de ses nombreux romans, Philippe Besson y a souvent laissé un indice, un détail, de son histoire. Ses autres titres y sont d’ailleurs cités et cela m’a d’autant plus donné envie de tous les lire.

J’espère qu’écrire ce billet, bien modeste par rapport à la grandeur de ce récit, me permettra de m’en libérer pour que je poursuive ma route en compagnie d’autres auteur-e-s.

Un incontournable!

Philippe Besson, « Arrête avec tes mensonges », Éditions Julliard, 2017, 195 pages

« Sauveur & Fils, saison 2 » de Marie-Aude Murail

Je pense que, hormis la saga « Millénium », c’est la première fois que je suis une série littéraire! Le deuxième tome des aventures du psy Sauveur et de son fils Lazare m’est « tombé » dessus juste après avoir terminé le premier. Une aubaine! me suis-je dit. Effectivement, une aubaine, si les rebondissements sont toujours au rendez-vous. Mais l’ennui peut aussi vite s’immiscer… Suspens suspens!

On retrouve dans ce second tome la majorité des personnages qui ont façonné le début de la saga : Sauveur et son entourage, mais aussi une partie de ses patients, Ella, Gabin, Blandine (la soeur de Margaux qui était très présente dans le T1), le couple de femmes Alexandra et Charlie… Quelques mois ont passé, les patients ont poursuivi leur thérapie, Lazare et Gabin sont plus que jamais heureux d’habiter sous le même toit, Madame Gustavia se porte à merveille… Cette saison 2 s’attarde plus particulièrement sur la relation naissante entre Louise et Sauveur et sur les aménagements à prévoir pour cette nouvelle famille recomposée. Avec les personnalités hors normes imaginées par Marie-Aude Murail, il semble périlleux de faire cohabiter tout le monde à la rue des Murlins. Lazare et Paul sont évidement enchantés, ils forment d’ailleurs un sacré clan avec Gabin qui s’est clairement installé chez son ancien thérapeute. La tâche est beaucoup plus ardue pour Louise. Il s’agit pour elle d’un véritable travail de reconstruction sentimentale, elle qui a encore beaucoup de mal à gérer son divorce avec Jérôme et les gardes alternées. Alors que le premier roman s’attachait à revenir sur le passé de Sauveur, le second est clairement centré sur  Louise.

En ce qui concerne les patients, c’est principalement Ella Kuypens, cette jeune fille qui vit un énorme chamboulement identitaire, qui est mise en avant. C’est sans doute le personnage auquel je suis le plus attachée! L’ado a pris en courage et s’affirme de plus en plus. Les moments de complicité partagés avec Sauveur lors de la thérapie sont extrêmement émouvants! Fort d’une belle réputation qui se propage comme une traînée de poudre, Sauveur reçoit de nombreuses autres demandes, comme celle de Samuel cet ado de 16 ans qui partage de gros soucis relationnels avec sa maman, ou encore Raja, une petite syrienne qui a fui son pays avec ses deux parents mais qui garde en tête les affreuses images de la guerre.

A nouveau, j’ai retrouvé ce mélange d’humour, de légèreté et de situations plus graves que j’avais tant aimé. Avec Sauveur, tout finit par s’arranger, il donne cette impression d’être sincèrement entre de bonnes mains. J’aime la façon dont il s’immisce dans la tête des gens pour voir ce qu’il se cache tout au fond, là où bien souvent ça fait mal. Marie-Aude Murail m’a beaucoup amusée avec les ados qu’elle met en scène, et leur vocabulaire bien à eux. Ça ne m’étonne absolument pas qu’elle arrive à toucher autant les jeunes lecteurs. De plus, elle exploite encore plus dans ce T2 que dans le premier, des thèmes actuels tels que le cyberharcèlement, l’alimentation, les jeux vidéo… Sa grande force avec Sauveur, c’est de faire clairement l’unanimité, auprès de tous les publics.

– Il y a seulement un facteur de risque un peu plus élevé chez ceux dont l’un des parents est diagnostiqué schizophrène, rectifia Sauveur.

– Donc, tant que je vois plus de hamsters que de ouistitis, y a pas de souci? (p.90)

 

Ils rirent. Blaguer est une façon de mettre à sa juste place quelque chose qui vous angoisse. Tous deux se serrèrent la main, les yeux dans les yeux.

– J’ai jamais envie de disparaître devant vous, lui dit-elle. (p.218)

La crainte de m’ennuyer en enchaînant les romans s’est très vite dissipée car j’ai été tout aussi immédiatement aspirée dans l’univers chaleureux et bienveillant qu’est cette grande famille des Saint-Yves. J’ai d’ailleurs préféré cette suite, pour la profondeur qu’ont pris les personnages déjà présents (je pense surtout à Ella, quel personnage!). Assister à la réaffirmation de Louise face à sa fille Alice qui prend de plus en plus le dessus, et à son ex-mari, m’a beaucoup touchée. Lazare est ainsi passé en second plan, sans que cela ne dérange.

C’est un roman qui donne la pêche, qui transmet du baume au cœur! Sauveur Saint-Yves est juste incroyable. Marie-Aude Murail a mis sur pied un homme qu’on a envie de rencontrer dans la « vraie vie ». Il possède une telle joie de vivre, qu’il arrive à transmettre au lecteur. Avec ses mots, ses petits moments philosophiques, le docteur Saint-Yves nous invite surtout à repenser nos petits problèmes du quotidien. A prendre la vie avec plus de couleurs, de sourires et de patience. C’est comme ça que j’ai terminé ce roman, avec un grand sourire et l’envie, bien sûr, de continuer cette incroyable aventure!

Marie-Aude Murail, « Sauveur & Fils, saison 2 », Éditions L’école des loisirs, 2016, 320 pages

« A ma source gardée » de Madeline Roth

Cette couverture… dès que je l’ai aperçue sur le blog de noukette qui a couronné ce titre d’une de ses superbes pépites, j’ai été séduite. Par les couleurs surtout et ce titre « A ma source gardée », que je trouve si poétique, si beau. Il ne laisse aucunement deviner ce qui se cache à l’intérieur. Et sur la première page, Madeline Roth dévoile un hommage à l’une des chansons de Pierre Lapointe : je fonds déjà!

C’est un tout petit roman, quelques 59 pages seulement, mais il possède une puissance inattendue! Pour ce premier titre, Madeline Roth se démarque immédiatement en explorant la détresse d’une jeune fille au cœur brisé.

Jeanne passe chacune de ses vacances scolaires chez sa grand-mère, loin de tout, dans cette maison qu’elle apprécie particulièrement et qui lui fait du bien. Une bande d’amis, des jeunes de son âge, traînent dans le même village et très naturellement, elle se joint à eux. Lucas s’ajoute également au groupe. Ce garçon lui fait immédiatement de l’effet mais c’est d’abord une amitié qui se noue entre eux. Une histoire d’amis qui se transforme au bout de quelques mois en une passion, cachée. Ils n’en parlent pas aux autres, préférant garder leurs moments à deux, secrets. Bien que ça ajoute un peu de piment à cette relation, Jeanne en désire plus. Elle est déjà très amoureuse, et les moindres instants passés dans les bras de Lucas sont comptés. Mais lui, préfère rester discret. Les vacances passent et le retour à l’école est pour Jeanne une  véritable souffrance. Être loin de Lucas devient vite insupportable. Elle ne pense qu’à lui, ne veut que lui. L’été d’après, c’est décidé, elle veut lui parler. Et puis, elle a une nouvelle importante à lui annoncer, qui se fait pour le moment timidement sentir dans le bas de son ventre. Cet été-là, ce sera la claque et la découverte d’un amour inégal.

Dès les premiers mots, Madeline Roth ne laisse aucun répit à son lecteur. Jeanne est en colère, elle crie, elle pleure, elle en veut au monde entier. C’est un véritable cri de détresse, ce roman! Le style est absolument à la hauteur de ce chagrin qui transperce Jeanne. Le malheur de vivre un premier amour à sens unique.

Un tout petit livre qui m’a remuée mais aussi déstabilisée, face à l’incapacité à venir en aide à cette jeune fille. L’auteure retranscrit très justement toutes les émotions liées au grand amour, mais aussi à la déchirure. C’est un trou béant au creux de la poitrine. En 59 pages, Jeanne livre un monologue sans pause sur les 3 années qui viennent de s’écouler, et tout ce qu’elle a du traverser : de l’amour profond, passionnel, à l’attente, aux milles questions, jusqu’au mot de la fin. C’est rapide, une écriture forte qui n’épargne personne, et un style oral pour toucher profondément.

J’ai relu ce livre une deuxième fois, tellement j’ai tourné les pages (trop) rapidement la première fois. Tellement j’avais déjà envie de retourner dans les mots de cette auteure très prometteuse. Une pépite, évidement!

Madeline Roth, « A ma source gardée », Éditions Thierry Magnier, 2015, 59 pages

« Le muret » de Fraipont et Bailly

Maintenant, je dois me forcer pour faire les choses… Tout m’emmerde… Et j’angoisse en permanence… (p.31)

« Le muret » fait partie de ces albums dont je n’ai pas du tout entendu parler, que j’ai choisi par hasard à la bibliothèque (la mention « coup de coeur » a sans aucun doute rempli son rôle) et qui m’en a mis plein la figure! Une bande dessinée très sombre, dure, qui remue. Impossible de rester indifférent face à cette histoire d’une ado de 13 ans qui se laisse couler par sa propre solitude.

Après le départ de sa maman avec son nouveau mec pour Dubaï, Rosie se retrouve toute seule chez elle. Ses parents sont divorcés et son papa n’a pas de temps à lui accorder, trop préoccupé par son boulot. La jeune fille doit donc se trouver de nouveaux repères dans cette maison désormais vide. Elle passe beaucoup de temps avec sa meilleure amie Nath, qui habite à deux pas de chez elle. A ses côtés, Rosie arrive à se confier sur sa nouvelle solitude qui, déjà, l’effraie. Mais la distance commence à se marquer entre les deux filles, le jour où Rosie choisit la mauvaise pente, celle de l’alcool, tandis que Nath trouve refuge au sein de son cocon familial sans problèmes.

C’est à ce moment-là que les choses dérapent vraiment pour Rosie qui prend l’habitude de boire du whisky pour se donner le courage d’affronter ses journées à l’école. Elle s’étonne également de ses pensées négatives et lugubres, de plus en plus fréquentes. Ses absences à l’école se multiplient, Rosie n’a plus le cœur à rien. Le seul endroit où elle aime se poser est ce muret. Elle veille là, sans rien faire, avec sa cigarette et sa bouteille d’alcool. Jusqu’au jour où elle y fait la rencontre de Joe, un garçon à peine plus âgé, qui semble vivre la même galère. Rosie a peut-être trouvé un allié…

Je sais que je ne fais pas de bonnes choses mais à bien y réfléchir, est-ce que j’ai vraiment le choix? (p.137)

Se plonger dans « Le muret », c’est assister à la descente aux enfers de cette jeune fille qui ne fait qu’accuser les coups de l’égoïsme de ses parents. Rosie n’a pas eu le temps de se faire à cette nouvelle vie où elle est passe du jour au lendemain du stade ado au stade adulte. J’évoque « une descente aux enfers » mais on a par ailleurs l’impression que Rosie veut garder le contrôle de ses actes, comme s’il ne s’agissait que d’un passage à vide finalement.

J’ai beaucoup aimé cette bande dessinée parce que cette histoire m’a touchée. Il y a un équilibre très juste entre les dessins exclusivement en noir et blanc, et le texte qui en dit beaucoup avec peu de mots. C’est froid et percutant. Avec un minimum d’ingrédients, on est plongé dans le quotidien de Rosie qui lui tombe dessus d’un coup et qui va l’assommer tout aussi rapidement, sans même qu’elle ne s’en rende compte. Évidemment, j’ai eu très envie de la sortir de là, j’ai été en colère contre son amie qui la lâche, j’ai eu envie de lui dire que ça va aller.

Cette BD a un petit coté punk que j’ai également apprécié, avec des références musicales propres à la période où l’histoire se situe, en 1988.

Malgré l’univers très sombre que l’on retient, cet album se clôture sur une note d’espoir qui rassure. C’est une bande dessinée qui me change beaucoup de mes précédentes découvertes, surtout au niveau graphique. Avec peu d’éléments, Fraipont et Bailly mettent en scène une histoire qui en jette. Avec cet album on revoit ces périodes de doute qu’on a nous-mêmes traversées, celles où on a eu nous aussi envie de disparaître.

Un titre qui vaut indéniablement le détour!

 

bd-de-la-semaine-saumon-e1420582997574 Cette semaine chez Moka!

Céline Fraipont (textes) et Pierre Bailly (dessins), « Le muret », Éditions Casterman collection Écritures, 2013,190 pages

« Sauveur & Fils, saison 1 » de Marie-Aude Murail

Ahh je l’attendais ce roman! Très intéressée grâce aux conseils et billets d’amies-blogueuses et aussi, parce que je n’ai jamais lu de romans de Marie-Aude Murail! Eh oui, ça existe encore! Un vrai bonheur ce roman, que j’ai avalé en quelques jours!

Sans aucune prétention, Marie-Aude Murail nous invite dans la vie du psychologue clinicien Sauveur Saint-Yves. Un phénomène à lui tout seul ce docteur! Physique qui impose (1,90m, robuste, voix suave), une allure « à la cool », un façon naturelle, innée, d’entrer en contact avec les gens, ce psy ne passe pas inaperçu! Il n’y a rien de spectaculaire dans ce roman, on découvre au fil des 300 pages les discussions, les partages, les moments de vie qui sont en train de se produire dans le cabinet du Docteur Saint-Yves. Mais derrière les témoignages aux apparences banales, se cachent de véritables secrets profondément enfouis et qui ne demandent qu’à sortir. Sur un ton sympathique, gai, l’auteure arrive à aborder des thèmes graves et actuels.

La toute première scène résume à mon sens le reste du livre :

Sauveur ouvrit la porte de sa salle d’attente en douceur. Si les gens n’étaient pas prévenus, ils avaient un mouvement de surprise en l’apercevant.

– Madame Dutilleux?

Madame Dutilleux arrondit les yeux et Margaux baissa les siens.

– Nous avons rendez-vous. Je suis Sauveur Saint-Yves. C’est pas ici

Car Sauveur possède une véritable aura. Une aura qui se propage tout autour de lui, qui attrape les personnes qui passent les portes de son cabinet, et qui les transformera à jamais. Cette aura, c’est la confiance qu’il attise. La sympathie qu’il transmet, de par une posture posée, véritablement à l’écoute de l’autre. Voilà, c’est une personne résolument tournée vers l’autre. On peut dire qu’il a trouvé sa vocation!

Parmi ses patients, il y a Margaux, Cyrille, Gabin, Ella. Ils sont généralement jeunes et enfermés dans une solitude qui les meurtrit à cause d’un secret inavouable. De leur plein gré, ou par obligation, ils vont confier à Sauveur ce qui les tourmente. Des révélations parfois étonnantes, souvent émouvantes. Au fil des entretiens, ils entrouvrent leur carapace, grâce à la présence bienveillante de leur médecin. Sauveur ne fait pas les choses à moitié. A l’issue de ses journées très chargées, ils continuent à retourner dans tous les sens les confidences de ses patients, pour trouver un élément de réponse. Il se donne à 100%, malheureusement parfois au détriment de son fils Lazare âgé de 8 ans. Parallèlement à ces rendez-vous, de mystérieuses lettres de menace vont progressivement tourmenter le Docteur et feront ressurgir des secrets de son passé : sa vie aux Antilles, la mort de sa femme, la maman de Lazare…

Voilà pourquoi il est impossible de s’ennuyer avec ce roman entre les mains! Il est rempli de rebondissements d’une part avec les révélations distillées au fur et à mesure, et le mystère entourant la vie privée du personnage principal.

Bien qu’étiquetée « jeunesse », c’est une série (j’ai lu qu’il y aurait un 4ème volet!) qui parlera autant aux ados qu’aux adultes. Les jeunes lecteurs se retrouveront peut-être parmi les patients de Sauveur, tandis que les plus âgés trouveront un intérêt certain autour des sujets exploités. Marie-Aude Murail parle de scarification, d’anorexie, de phobie scolaire, mais aussi de la recherche autour de l’identité sexuelle, ou encore du divorce. Autour de ce duo – père et fils – antillais, l’auteure touche aussi au thème du racisme.

Une écriture gracieuse, sans fioritures, ce roman se déguste avec plaisir. Il replace l’humain au centre notre attention, en explorant ses failles, et toujours basé sur l’espoir. C’est aussi une belle ode à la différence et à l’affirmation de soi. Un roman à la douce mélodie antillaise qui fait du bien!

J’ai enchaîné avec le deuxième tome… Suspens, suspens, vais-je m’ennuyer, vais-je adorer? Suite au prochaine épisode! Et je ne révèlerai pas le lien avec le hamster, na 🙂

Marie-Aude Murail, « Sauveur & Fils saison 1 », Éditions L’école des loisirs, 2016, 329 pages

« Coeur-Naufrage » de Delphine Bertholon

Delphine Bertholon a été pour moi un coup de foudre il y a 2 ans avec la sortie de son roman « Les corps inutiles« . Une révélation. Un style que j’arrive difficilement à lâcher, un univers un peu sombre d’êtres écorchés par la vie. Depuis cette lecture magnifique, j’ai lu d’autres titres qui ne m’ont jamais déçue. C’est donc avec un plaisir énorme, que je me suis plongée dans ce « Coeur-Naufrage » (et à nouveau, une très jolie rencontre à Bruxelles en mars dernier).

Les premières pages de ce roman nous invitent dans la vie de Lyla avec un Y, 34 ans, traductrice littéraire. Lyla, c’est une écorchée vive, à nouveau. Une jeune femme qui se tient à l’écart de sa propre existence. Elle vit les choses, sans ressentir grand chose. C’est un peu comme si elle flottait dans les airs, qu’elle exécutait des tâches mécaniquement, parce qu’il le faut. Parce qu’il faut quand même faire semblant d’avoir une vie à peu près normale. En nous racontant son quotidien d’aujourd’hui, Lyla montre surtout à quel point elle porte le désespoir d’une épreuve difficile à surmonter. Côté relations, ce n’est pas la joie non plus, forcément. Mis à part une meilleure amie fidèle, personne ne partage sa vie. Les hommes passent, mais aucun n’arrive à entrouvrir cette carapace qui semble scellée à jamais.

Je réalise aujourd’hui que j’ai quitté des gens qui m’aimaient trop pour des gens qui ne m’aimaient pas assez, sans jamais rencontrer celui qui m’aimerait comme il faut (p.66)

La faute à quoi? A qui? A une histoire d’amour, comme c’est souvent le cas. Mais il s’agit ici de la véritable passion, celle qui vous fait perdre pied, qui efface tout le reste, qui vous rend aveugle. Lyla l’a vécue à ses 17 ans, lors de ses vacances habituelles dans les Landes.

En regardant les vagues, qui, tout en bas, cassaient sur le sable comme de la crème fouettée, Lyla songea que, dans la vie, rien n’est jamais plus beau que les accidents. (p.36)

Delphine Bertholon opte pour un narrateur extérieur cette fois, pour nous faire découvrir une tout autre Lyla. La Lyla de 17 ans, joyeuse, séduisante, pleine de vie, malgré l’omniprésence d’une mère détestable, totalement toxique, Elaine Manille. Elle rencontre par hasard Joris Quertier, un surfeur de 3 ans son aînée. Une jeune homme taiseux qui révèle discrètement des traces sur ses bras, stigmates d’une tentative de fuite éternelle. Lui, son problème, c’est son père violent, alcoolique, qui n’a jamais montré le moindre sentiment envers son fils. Ce point commun est peut-être ce qui les a rapprochés, tous les deux.

Couple d’un soir, de plusieurs, sans promesse de lendemain pour autant. Lyla tombe enceinte de ce garçon qui n’a aucune intention de la revoir. Il est trop tard pour l’IVG. Face au désespoir de se retrouver seule à élever un bébé et à la furie de sa mère, Lyla prend une décision. C’est l’accouchement sous X. Tant d’années après, cet événement continue de la hanter. Elle a perdu son innocence, son aura.

Depuis dix-sept ans, j’ai l’impression d’avoir commis un acte abominable dont rien ne me sauvera. La réalité est ce que l’on ressent ; tout le reste n’est que psychanalyse. (p.320)

J’ai tellement aimé ce roman que je vais tenter d’être concise en revenant sur les éléments qui m’ont plu.

Un mot pourrait résumer cette histoire, je pense. C’est le manque. Le manque de soutien lors d’une douloureuse épreuve. Le manque de sentiments dans une relation à sens unique. Le manque d’une mère, d’épaules sur lesquelles pleurer. Le manque du bébé qu’on commençait déjà à aimer. L’auteure exploite ce thème avec une délicatesse infinie. L’analyse du manque à travers ces épreuves de la vie qui marquent à jamais et qui continuent à hanter, tel un fantôme.

Les personnages sont particulièrement convaincants. Lyla est une femme qui a perdu son innocence à seulement 17 ans, et qui vit en marge de la société, dans sa triste bulle, telle une âme en peine. Je l’ai par ailleurs trouvé très forte, car elle garde la tête haute et se fout pas mal de ce que l’on peut penser d’elle. Confronter la Lyla d’aujourd’hui à celle de 17 ans juste avant ce mois d’août 1999 a permis de se rendre compte à quel point elle a perdu de cette fraîcheur.

Par ailleurs, c’est la première fois que je lis Delphine Bertholon à travers un regard masculin. Puisque ce roman est partagé entre les propos de Lyla et ceux de Joris. J’ai été agréablement surprise de constater à quel point elle arrive à se mettre dans la tête de l’homme. Elle fait ressurgir d’autres formes de pensées, mais elles aussi focalisées sur l’abandon et le regret. Ce Joris m’a émue.

Il y a aussi un vrai suspens dans ce roman, une attente de réponses pour le lecteur. Il est impossible de s’ennuyer tellement l’auteure exploite ses personnages de la façon la plus totale, ainsi que les thèmes qu’elles a choisis : la maternité, l’accouchement sous x, la jeunesse, la passion, la parentalité, l’abandon. Tout est très justement tissé.

Delphine Bertholon innove avec ce roman, je trouve. Elle nous montre une face peut-être plus douce, une part d’elle-même qu’elle a accepté de dévoiler à son lectorat chéri, avec des sujets qui lui sont chers. A mon sens, c’est aussi son roman le plus abouti, pour les raisons évoquées plus haut.

C’est un grand coup de coeur pour ce roman, évidement! Il s’agit d’une auteure dont j’achète les livres les yeux fermés. Avec celui-ci, j’ai profité de chaque mot, beaucoup de passages sont d’ailleurs notés. Car l’écriture de Delphine sonne vrai. Elle me touche particulièrement.

Delphine Bertholon, « Coeur-Naufrage », Éditions JC Lattès, 2017, 409 pages