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« Petit pays » de Gaël Faye

Le roman s’ouvre sur les mots d’un homme, vivant à Paris, qui semble être à côté de sa vie. Il erre, ne sait pas ce qu’il veut, quel sens donner à son existence. Il multiplie les filles, sans jamais s’attacher. Il pense à Ana

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C’est alors qu’il remonte les souvenirs. Ces souvenirs qui l’ont façonné. A ses 10 ans, au Burundi, lorsqu’il y vivait avec son père, sa mère et sa sœur. Au moment où tout était paisible et lui, innocent. C’est l’histoire de Gabriel, ou plutôt, de Gaby.

Ce sont les mots d’une enfance joyeuse, qui défilent d’abord, dans un pays où il se sent bien. Son père est français et sa maman est rwandaise.

Bientôt ce sera la fin de mon anniversaire, je profitais de cette minute avant la pluie, de ce moment de bonheur suspendu où la musique accouplait nos cœurs, comblait le vide entre nous, célébrait l’existence, l’instant, l’éternité de mes onze ans, ici, sous le ficus cathédrale de mon enfance, et je savais alors au plus profond de mois que la vie finirait par s’arranger. (p.110)

Gaël Faye, qui s’ouvre à travers ce personnage de Gabriel, se replonge dans ce qui était alors ses plus belles années : l’odeur des fruits, les premières cigarettes, les bières. C’est la période les 400 coups avec les copains! Gino son frère de sang, Armand et les jumeaux. A eux cinq, c’est une petite bande qui vole quelques fruits, se moque gentiment des voisins… Des p’tits mecs qui veulent parfois jouer les caïds mais qui gardent leur âme d’enfant. Il y a cet endroit, l’impasse, où il se réfugient, dans un ancien combi VW, qui renferme tous ces moments de bonheur qu’on n’oublie jamais.

Mais Gaby sent que quelque chose se trame, particulièrement alerté par le comportement changeant de son père. Une musique classique à la radio, et tout est compris. La guerre a éclaté au Rwanda, pays limitrophe, et surtout, le berceau de sa mère.

Je voulais me lover dans un trou de souris, me réfugier dans une tanière, me protéger du monde au bout de mon impasse, me perdre à nouveau parmi les beaux souvenirs, habiter de doux romans, vivre au fond des livres. (p.188)

Tout ce cocon que Gaby tentait de maintenir bien précieusement vole alors en éclat. Malgré tout, il ne veut pas se laisser atteindre par la violence et la haine qu’il sent dans l’air et qui gagnent son entourage. Il devient également le témoin de la déchéance de sa maman, qui a assisté au massacre de sa famille au Rwanda. Chaque personne qui lui était chère, sera touchée à jamais par ce génocide. Il essaie malgré tout de rester dans sa bulle. Les livres prêtés par une dame grecque vivant tout à côté, lui offrent cette enveloppe sécurisante. Mais la barbarie s’étend, elle n’a plus de frontières.

Même si je n’ai pas ressenti l’extase partagée par la grande majorité des blogeurs-ses, j’avoue avoir été totalement séduite par l’écriture si poétique de Gaël Faye. Avec des mots simples, il nous plonge dans une atmosphère enveloppante. Une poésie qui n’amoindrit en rien ces horreurs, mais qui donne une dimension plus aérienne et délicate de la situation. Je n’ai vraiment accroché qu’à la seconde partie du roman où je deviens hypnotisée par les mots de ce jeune Gabriel. Il sous-entend les événements qui secouent le Rwanda et qui touchent directement sa famille, sans jamais entrer dans la violence. On reste avec lui dans sa bulle. Ce regard innocent, parfois même naïf, qu’il garde à tout prix, m’a touchée. Je trouve merveilleux et très intelligent le ton, le style que l’auteur emploie pour aborder ce pan de l’Histoire.

Au final, Gaël Faye ouvre son cœur d’une façon juste et poétique, et se livre dans ce très beau premier roman, son « Petit pays », qui reste à jamais gravé dans sa mémoire. Ses lecteurs sont chanceux de cette évocation qu’ils devraient partager, à leur tour, encore et encore. Enfin, c’est un livre qui peut convenir au jeune public aussi.

Un texte sincère et précieux!

Grâce à mes lectures, j’avais aboli les limites de l’impasse, je respirais à nouveau, le monde s’étendait plus loin, au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient sur nous-mêmes et sur nos peurs. (p.170)

Gaël Faye, « Petit pays », Editions Grasset, 2016, 217 pages

« Gaspard ne répond plus » d’Anne-Marie Revol

Je viens de refermer ce pavé de près de 500 pages, un premier roman envoyé par son auteure, fort sympathique. Je n’ai pas pour habitude d’accepter les services presse, mais il y avait ce petit quelque chose qui m’attirait chez son Gaspard. Je me suis alors dis « pourquoi pas! ».

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Gaspard de Ronsard se lance dans l’aventure « Un jour j’irai à Shanghai avec toi », émission de téléréalité (qui nous fera sans aucun doute penser à Pékin Express), qui l’envoie tout droit au Vietnam. Étrange initiative pour ce jeune professeur de français plutôt discret, voire réservé. Organisées en binôme, les équipes parcourent le pays au rythme des défis à relever et des nombreuses étapes à passer. Pour compléter ce profil déjà peu ordinaire, la production a choisi Cindy Lelièvre, blonde écervelé, pas sportive pour un sou, davantage préoccupée par sa manucure et son brushing, que par la compétition. Rien qu’avec ce duo de choc, Sparkle TV et Screen Production, la chaîne qui diffuse l’émission et le producteur, sont confiants pour l’audience!

En réalité, la motivation de Gaspard à participer à cette émission est loin d’être la quête au succès. En se rendant en Asie, il cherche à en savoir plus sur le décès de ses parents, Georges et Violette, tous deux ethnologues, disparus dans un accident d’avion alors qu’il n’était qu’un bébé. Mais alors que le binôme traverse des routes on ne peut plus scabreuses, le jeune homme tombe du pick-up qui le transportait, en pleine nuit, sans que l’équipe ne s’en aperçoive. Quand celle-ci décide de faire une pause, catastrophe! Plus de Gaspard! Salement amoché, les deux jambes cassées, le français est alors sauvé et hébergé par une communauté vivant dans ces terres encore préservées des nouvelles technologies, aux antipodes du monde contemporain. Il sera alors retenu en captivité par la chef de la tribu, une dénommée My Hiên, qui, justement, parle parfaitement le français, le temps de calmer les ardeurs du peuple qui souhaite passer à l’électricité et à la modernisation. Dans 2 mois, elle a une réunion qui fixera le sort de ce bout de territoire maintenu sauvage par elle seule. C’est ainsi que Gaspard organise des veillées en lisant les journaux intimes du compagnon décédé de My Hiên, un personnage haut en couleurs qu’on apprend à connaître tout au long de ses carnets, appelé Hubert.

Voilà un roman idéal pour l’été, léger, loufoque à souhait, qui vous fera passer un moment distrayant et amusant! Pour ma part, si le début m’a semblé prometteur, avec cette mise en situation rapide et efficace et un rythme dynamique, j’ai trouvé la suite de la lecture plutôt longue.

Le contexte m’a d’emblée plu, avec une présentation délurée du milieu de la téléréalité. Anne-Marie Revol sait de quoi elle parle puisqu’elle est journaliste à France 2. L’accident de Gaspard qui déjoue forcément tous les plans de la production, mettra l’équipe sans dessus dessous pour tenter de le retrouver. Il s’agira également d’envisager des plans B pour cacher dans un premier temps cette disparition, et minimiser la gravité de la situation dès que les premiers bruits courront. Il en va de la survie de la chaîne, et de sa direction, à fortiori! A vrai dire, je me suis plus amusée lors des ramdams occasionnés par cette disparition au sein de l’équipe télé que par la captivité de Gaspard.

D’autres personnes tout aussi atypiques, entreront en scène, comme la mère adoptive de Gaspard, Eulalie, Khoa ancien boucher, mi-sorcier, mi-médecin, et qui est aujourd’hui chargé de la santé du jeune homme, ou encore Hubert dont une grande partie du roman lui est consacrée avec la présentation de ses journaux intimes.

Le style est léger, les personnages sont attachants, il y a du dépaysement, une succession de situations incongrues qui ne peuvent que nous faire rire… Tout cela rend ce roman grandement appréciable, distrayant, et arrive à gommer les quelques petites invraisemblances. On se prend finalement rapidement au jeu! Ça fait du bien de pouvoir se plonger dans une histoire sans prise de tête, qui va nous faire passer un bon moment!

Merci à l’auteure pour cette découverte!

Quelques autres avis chez Delphine, Jostein, Livresse des mots.

Anne-Marie Revol, « Gaspard ne répond plus », Editions JC Lattès, 2016, 448 pages

« Éviter les péages » de Jérôme Colin

Comme tous les ados, j’ai rêvé à un destin extraordinaire. Et comme tous les adultes, en grandissant, j’ai juste fait ce que la vie attendait de mois : aller tout droit, sans éviter les péages. p.17

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Le narrateur, dont on ne connait le prénom, est un chauffeur de taxi de 38 ans, avec le moral dans les chaussettes (et c’est peu le dire!). Il se trouve à un carrefour de sa vie où il hésite entre tout plaquer pour vivre pleinement le goût du risque – « éviter les péages », citation d’Alain Bashung et son « Osez Joséphine », dont j’aime beaucoup la métaphore – ou bien poursuivre son quotidien rangé, de mari et père de trois enfants, travaillant la nuit et sillonnant le centre de Bruxelles au gré des rencontres avec ses clients. Qu’est-ce qui a dérapé pour qu’il remette tout en cause? Pourquoi se pose-t-il ces questions à ce moment-là? Le lecteur le découvre notamment très peiné de la perte son papa, mort trois ans plus tôt d’un cancer. Perte de repères, de modèle, d’appui. Cela donne des moments très émouvants dans le livre, où le narrateur discute avec son papa, en plein milieu du cimetière, et dont les seules réponses sont évidement, le silence.

C’est la grande question des choix qui traverse ce roman. A l’aube de la quarantaine, cela semble tout à fait légitime de se demander si on peut encore plaire, de s’imaginer une deuxième vie avec une autre personne, de rêver d’aventure, de journées imprévisibles, où les surprises ont encore le pouvoir de nous émouvoir.

(…) Est-ce qu’il me reste des choses à faire sur cette terre?

Je ne le crois pas. J’ai déjà aimé fort. J’ai joui. J’ai eu trois enfants. J’ai voyagé un peu. J’ai rencontré des gens. Je connais déjà mes meilleurs amis. Qu’est-ce qu’il me reste à faire d’important? Rien, je crois. A trente-huit ans, l’essentiel a été fait. La partie est déjà finie! Et ça me rend dingue. p.79

Alors qu’un soir, il partage un verre avec son meilleur ami dans un bar, avant de prendre son service, notre homme a un coup de foudre pour Marie, une connaissance à son ami. Tout bascule. Il plonge alors les yeux fermés dans cette histoire passionnée durant un mois. Un mois, c’est court, mais tellement fort. Ils se découvrent déjà totalement amoureux l’un de l’autre. C’est donc très vite qu’il prend la décision d’interrompre cette aventure, avant d’atteindre le point de non-retour, et de prendre de la distance avec son épouse, pour réfléchir et faire le bilan de sa vie.

Cela faisait presque un an que ce roman m’attendait. Jérôme Colin n’est pas un inconnu en Belgique, même s’il s’agit de son premier roman : homme de radio sur la chaîne de service public francophone, il est également animateur sur la RTBF télé dans une émission intitulée « Hep taxi! » où il partageait le rôle de… chauffeur de taxi! et de journaliste, avec pour client à chaque tournage, une célébrité. Il me tardait de découvrir l’écrivain, métier qu’il lui tient particulièrement à cœur, en plus du passionné de musique rock et du journaliste, que je connaissais déjà. Dans les émissions qui ont suivi la parution de son bouquin, il revenait régulièrement sur le besoin de sortir les mots et d’extraire cette histoire de lui. Très vite, j’ai aperçu une incroyable ressemblance entre lui et son personnage. « Eviter les péages » a donc une grande part d’autobiographie, et je crois que je suis partie de ce constat dès le début de ma lecture. A mes yeux, c’est lui, Jérôme Colin, qui parle, qui ouvre son cœur à un nouveau public, qui décide de dévoiler un autre pan de sa personnalité, qui renverse l’image du gars jovial, bavard et dynamique qu’on a l’habitude d’entendre. Pour certains auteurs, écrire son histoire devient un exutoire, mais il peut s’agir aussi d’une véritable confidence offerte aux lecteurs.

C’est évidement un texte mélancolique, mais tellement réel et ancré dans un quotidien qui pourrait être le nôtre, homme ou femme. Tout quitter ou continuer ce chemin déjà balisé, au cours duquel les surprises diminuent, mais qui est confortable et surtout, où il ne nous manque de rien.

La musique, véritable moteur dans ce roman, sert de guide tout au long du questionnement du narrateur. Elle a toujours été essentielle à ses yeux, et elle continue de l’accompagner, quelque soient les obstacles à franchir et les décisions à prendre. Leonard Cohen, Alain Bashung, autant de grands noms qui résonnent en chacun de nous, et encore plus quand on s’imprègne de cette histoire.

Que c’est bon d’avoir mal quand le bourreau est une chanson douce. p.79

C’est un roman qui m’a beaucoup plu, pour son sujet, son traitement, où tout est toujours mitigé, sur la tangente, à l’instar du personnage qui ne sait jamais choisir. Ni jamais noir, ni trop lumineux. Il est sensible, tout comme le personnage principal, et vrai. Jérôme Colin, rencontré lors de la Foire du Livre de Bruxelles en début de cette année, a plusieurs fois confié qu’il avait trouvé une nouvelle voie, désormais devenue une drogue. Il s’est collé à l’écriture, et il ne peut plus s’en passer. C’est une histoire qui a un sens et un message qui peut servir à chacun de nous. Le seul regret pour moi est cette sensation d’inachevé, ressentie à plusieurs reprises. L’impression que l’auteur a amené plusieurs thèmes, qu’il n’a pas exploités jusqu’au bout. Plusieurs portes entrouvertes, vers lesquelles il n’a pas pu s’enfoncer. J’aurais aimé poursuivre sur ces thèmes, tellement j’ai apprécié son regard sur ceux-ci, à la fois personnel et universel. Ceci étant, je comprends mieux lorsqu’il annonce que d’autres livres suivront prochainement.

Un auteur à suivre, et un titre à lire pour celles et ceux qui aiment les questions existentielles, les rencontres fortuites qui donnent un sens à la vie, la musique rock des 70′-80′ et les ambiances moroses.

Jérôme Colin, « Eviter les péages », Éditions Allary, 2015, 197 pages.

Lecture dans le cadre du Mois belge d’Anne et Mina.

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« La maladroite » d’Alexandre Seurat

On en avait tellement parlé, qu’il semblait être LE titre de la rentrée littéraire de septembre 2015. Et quand vient son tour de le découvrir, on a l’impression de tout savoir déjà. Avec « La maladroite », j’ai eu cette crainte. Finalement, j’étais partie dans une autre direction, et le traitement proposé par Alexandre Seurat, de ce dramatique fait divers m’a bluffée, moi aussi. Parler de la violence faite aux enfants est on ne peut plus délicat. Où est la frontière entre ce que l’on peut dire, et ce qu’il faut taire, ou plutôt suggérer?

FullSizeRender(3)Ce jeune auteur a, pour moi, admirablement réussi à jongler entre ce dilemme. Sans trop en dire, en ne dévoilant jamais totalement l’horreur, il indique subtilement à son lecteur les preuves d’un quotidien désastreux d’une fillette de 8 ans, sujette de maltraitance par ses parents. Il a choisi de flotter autour de Diana, de faire parler son environnement. Les seules personnes qui se sont rendues compte de ce qui se passait. En commençant par sa grand-mère et sa tante, qui relatent les premiers mois du bébé, la personnalité de la maman, le contexte particulier de cette naissance. Tout était déjà mal parti… Il y a alors les soupçons, les premières décisions, les appels à l’aide. Et quand arrive le déménagement, le premier d’une longue série, c’est déjà une porte qui se referme. Il passe alors au milieu scolaire, où tout s’accélère. Des tentatives qui continuent malgré tout à rester sans réponse. Il en faut plus, toujours plus. Alexandre Seurat met particulièrement le doigt sur les failles d’un système, d’un cadre beaucoup trop rigide pour ce genre de situation.

Même cheminement tout au long de ce court texte, l’auteur évoque les témoignages de ces personnes qui ont voulu faire bouger les choses, qui se sont impliquées au plus profond d’elles-mêmes pour prouver qu’il fallait intervenir, instituteurs, directrices d’école, services sociaux, gendarmes. Mais les parents de Diana ont cette façade polie et courtoise, qui laisse planer le doute, et une petite fille qui, à tout jamais, défendra ses bourreaux. Il y a bien entendu ce changement physique, anormal, ce rire totalement disproportionné, qui résonne dans la tête du lecteur, qui me donnaient particulièrement le haut-le-cœur. Et une simplicité maîtrisée, car les faits à eux seuls suffisent pour comprendre, sans devoir en rajouter une couche.

« La maladroite » est une lecture marquante, pour son sujet, et rappelle l’audace dont l’auteur a fait preuve pour ressortir cette atroce histoire, qui s’est réellement passée en 2009. Il fallait oser le faire, le mettre sur papier, et le faire lire. Les lecteurs s’en souviendront très longtemps, car les mots marquent, plus que les faits d’actualité relayés au journal télévisé. Une tentative nécessaire et réussie en ce qui concerne Alexandre Seurat, qui m’a glacé le sang. J’attends de le découvrir dans un autre registre.

Alexandre Seurat, « La maladroite », Editions du Rouergue, 2015, 121 pages.

« Les fidélités » de Diane Brasseur

J’ai déjà lu d’autres romans sur les couples illégitimes, que j’ai beaucoup aimés: « L’attente » de Catherine Charrier et « Infid’elles » de Catherine van Zeeland. Si dans le premier, c’est le regard amoureux et émouvant de la maîtresse qui prend toute la place, le second offre une alternance chez les narrateurs, passant de l’homme, à la maîtresse et l’épouse. Avec « Les fidélités », Diane Brasseur se met dans la tête du mari qui trompe, au moment où il voit des sentiments apparaître, ainsi que les interrogations sur la suite de cette relation extra-conjugale.

IMG_1845A 54 ans, cela fait un an que cet homme partage une double vie avec une fille beaucoup plus jeune, de 23 ans sa cadette pour être exacte. Alix réunit la plupart des caractéristiques de la jeune femme moderne et bien dans sa peau, la fougue, la liberté, la curiosité, l’envie, un appétit sexuel sans pudeur et insatiable. Il a déjà trompé sa femme, nous avoue-t-il, mais cela restait des aventures sans lendemains. Alix prendra très vite une place importante dans sa vie. Est-ce la peur de vieillir qui le pousse dans les bras de cette jeune femme? Le besoin de (re)vivre des expériences sexuelles moins routinières? Nous sommes mis sur cette voie au début du roman, mais assez vite, on se rend compte qu’il y a autre chose.

Alix sera omniprésente dans ses pensées, elle est son soleil, son énergie, sa promesse de jours plus lumineux. Même si les mots ne sont que murmurés, certains laissent une trace indélébile. Et si un avenir était possible? Et si la perspective de fonder une nouvelle famille devenait tout d’un coup envisageable? Diane Brasseur laisse la porte ouverte à tous ces projets qui, à peine formulés, font déjà l’effet d’un énorme tourbillon dans leurs vies.

Tout cela est retranscrit tout en retenue et humilité, laissant entrevoir énormément de tendresse et de respect pour les deux femmes. Un parti pris plutôt attendrissant chez un homme (ou bien c’est mon côté naïf!).

Il ne veut blesser personne, et pour cela, il s’est plutôt bien protégé dès le début de la relation. Aucune promesse. Il aime sa femme, qu’il ne voit cependant que les week-ends, lorsqu’il rentre au domicile conjugal à Marseille. Le reste du temps il est à Paris où est situé son cabinet, avec Alix. Mais rien ne laisse présager un souhait de quitter ni sa femme, ni sa fille de 14 ans, ni son père, gravement malade, installé chez eux depuis peu.

J’ai immédiatement été déconcertée par la façon dont l’auteure a décidé de mener son récit. Des phrases courtes, des bribes de pensées, qui n’ont pas forcément de lien. Il passe ses journées à ressasser les souvenirs des 12 derniers mois, ceux de sa rencontre avec Alix, et la façon dont tout a commencé. Souvent, il divague, imagine la réaction de sa femme si elle apprenait tout. Et les conséquences chez l’une comme chez l’autre…

Cet homme est divisé, et ça le rend vulnérable aux yeux du lecteur, même féminin. Un enjeu gagné pour Diane Brasseur, car bien souvent, l’homme a le mauvais rôle dans pareil cas. Elle arrive à le rendre émouvant dans son questionnement et sa perte de repères.

Roman très sensuel également, avec des passages qui ne cachent plus grand chose de l’intimité du couple illégitime. Le sexe est omniprésent, mais pas que. Là où on ne verrait qu’une histoire de cul, on devine pas à pas un lien plus important qui va au-delà et qui mêle des sentiments forts. D’où l’ultime décision qui se fait de plus en plus pressante. Le lecteur ne peut que deviner cette urgence et craindre ses répercussions. Un suspens bien mené.

Une belle découverte que ce court roman qui se lit très rapidement. Un parti pris intéressant, un thème développé qui exclut les clichés et ne laisse aucune place au jugement. Diane Brasseur, une auteure que je suivrai, juste pour l’enivrement que m’ont procuré ses mots dans cette histoire moderne.

C’est Anne qui me l’a fait découvrir.

Diane Brasseur, « Les fidélités », Allary éditions, 2014, 174 pages.

« L’étrangère » de Valérie Toranian

Toute saga familiale possède ses scènes primitives qui soudent un clan autour d’une destinée commune. (p.118)

Pour son premier roman, Valérie Toranian rend hommage à sa grand-mère, touchée à 17 ans par le génocide arménien, qui l’a contraint à tout quitter à Amassia, sa ville natale, l’été 1915.

Dans cette histoire romancée basée sur des faits réels, elle relate l’incroyable force dont a fait preuve Aravni pour passer à travers ce terrible crime. L’auteure débute par ce jour où tout a commencé, avec les hommes d’abord, arrachés à leurs familles par les armées turcs, pour ne plus jamais revenir. Les femmes et les enfants ensuite, renvoyés de l’Arménie par convois où la souffrance était quotidienne. Aravni a perdu son papa et son jeune mari, ensuite sa maman et sa petite soeur. Elle a survécu aux côté de sa marraine Mérivé, d’un courage incroyable et d’une force de caractère et d’espièglerie qui leur ont permis de sortir de ce cauchemar. Elles rejoignent un train pour Alep après plusieurs mois entassées comme des bêtes dans les wagons de l’horreur.

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Face à ces témoignages dont certains extraits glacent le sang (je me rappellerai toujours de l’image de ces mamans éplorées qui décident soit de laisser mourir leur bébé pour mettre un terme à leur souffrance, ou bien d’en faire don aux familles aisées croisées sur le chemin), l’auteure revient sur certaines périodes de son enfance, par jeux de flashbacks qui permettent de souffler, d’alléger quelque peu la lecture.

Une jeune narratrice attendrissante, aux multiples questionnements. D’abord sur son identité, son physique (les cheveux bouclés qu’elle aimerait échanger contre une blondeur toute lisse), et surtout sur l’histoire de sa famille. Personne n’en parle, mais il demeure dans l’appartement familial  et chez sa grand-mère, le poids des silences qui oppressent.

Avec une grand-mère, on a toujours envie de s’enlacer, de rire, de manger des gâteaux, de partager des moments qu’on ne retrouve pas avec sa maman.

Ce n’est qu’à l’âge adulte que Valérie arrive à faire parler Aravni. Celle-ci accepte d’ouvrir les portes qu’elle a gardé fermées durant tant d’années, et dont la douleur est intacte. Enfin elle découvre l’âme en peine qui se cache derrière la froideur de sa grand-mère et sa réticence à s’ouvrir aux autres. Enfin elle comprend…

Ce livre, c’est le cri de colère d’une petite fille à propos de l’injustice qu’a traversé sa grand-mère et qui perdure. C’est le témoignage poignant et émouvant d’une femme dont la vie n’a pas fait de cadeaux, même en arrivant à Marseille avec son nouveau mari, mais qui ne se plaint jamais. C’est un besoin de reconnaître un pan de l’histoire, dont les dégâts continuent d’être minimisés. C’est l’importance de connaître son identité pour pouvoir avancer. Mais c’est aussi un merveilleux exemple de résilience et de courage.

Pour moi les forces de ce roman, c’est une construction en deux temps judicieusement exploitée, des personnages terriblement attachants et un cadre historique expliqué sans fioritures ni jugements et de façon très juste, qui laisse entrevoir l’espoir.

Ce livre, peu vu sur les blogs il me semble, est douloureux mais magnifique! Lisez-le!

Valérie Toranian, « L’étrangère », Flammarion, 2015, 238 pages.

Extraits:

Le génocide n’était plus un massacre abstrait et mystérieux donc aucun livre ou film ne parlait. C’était une blessure physique qui me hérissait les poils, me faisait trembler et provoquait  les mêmes symptômes chez tous les membres de ma famille. p.118

Le matricule à cinq chiffres, tatoué sur la peau des déportés d’Auschwitz. Je savais parfaitement de quoi il s’agissait : ma connaissance de la déportation juive était infiniment supérieure à celle des marches de la mort arméniennes. Je regardais le tatouage en silence. Je me disais que Mathilde avait de la chance. Sa grand-mère, contrairement à la mienne, avait une preuve. p.198

« Sukkwan Island » de David Vann

C’est en revenant sur ses coups de cœur de 2015 que Moka m’a donné très envie de lire ce titre qui l’a complètement bouleversée. Comme j’avais envie, en plus, de découvrir les éditions Gallmeister, il n’en fallait pas plus pour me convaincre. Un roman justement trouvé à la bibliothèque!

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Une chose est certaine, cette histoire ne laisse pas indemne! C’est ce qui revenait le plus souvent dans les retours au sujet de « Sukkwan Island », le contrat a dès lors été rempli.

Jim Fenn propose à son fils de 13 ans, Roy, de passer un an sur une île au sud de l’Alaska. Perdu au milieu de rien, ce bout de terre représente l’endroit idéal pour Jim de se retrouver avec son garçon, qu’il connaît finalement bien mal. C’est aussi l’opportunité pour cet homme de couper radicalement avec sa vie qui ne le comble plus. On découvrira très vite que d’autres problèmes plus profonds et qui le minent au quotidien, ont été les déclencheurs de cette décision. Sur ce bout de terre, promesse d’un nouveau départ, Jim a tout vendu au profit d’une cabane, petite mais fonctionnelle. Le couple amerri en été, période la moins rude, pour se donner le temps de trouver ses marques. Il s’agit d’adopter un mode de vie aux antipodes de la leur, mais c’est bien là le but recherché par Jim. Roy est moins enthousiaste, mais il y voit une opportunité de se rapprocher de son père qu’il ne sent pas au top de sa forme. Les voilà seuls au monde, aucune possibilité de quitter Sukkwan Island, si ce n’est d’appeler un porte-avion via la radio, seul moyen de communication qui les relie au monde réel.

Ce « nature writing » est une immersion totale dans la nature sauvage, autant pour le lecteur que pour le couple. David Vann livre une description froide mais authentique d’un monde qui se laisse difficilement apprivoiser. La première partie de ce livre se charge de planter le décor et se focalise sur l’installation de Jim et Roy sur l’île. Je m’y suis plongée, méfiante, je l’avoue. Vann décrit l’organisation des ressources, la chasse, la pêche, les codes de survie, mais aussi les bruits de la forêt et une météo aléatoire. Le tout dans une atmosphère qu’on sent résolument tangible et dangereuse. Cela m’a semblé lent et plat. Mais je me suis vite rendu compte que le procédé était très judicieux, car il instaure petit à petit une tension, un poids. Divers événements vont noircir rapidement cette aventure. Cela commence par le massacre des provisions et du peu de matériel et confort que les habitants de la cabane possèdent, par un ours. Ou encore les problèmes personnels de Jim remontant à la surface en pleine nuit, à travers des pleurs désespérés, et qui inquiètent beaucoup Roy. Le suspens est omniprésent, sans pour autant laisser deviner un tel basculement.

Il cherchait une deuxième vie, un moyen de fuir son existence rangée mais ô combien tourmentée par ses problèmes avec les femmes notamment. Jim apprendra que la fuite n’est pas forcément la solution et que les démons nous rattrapent vite. Un retour à la vie sauvage en fait rêver plus d’un, mais à travers les mots de l’américain David Vann, elle prend un tournant tragique et profondément sombre. Dès le départ, on sent l’étouffement de ce huis-clos, renforcé par un manque total d’espace dans le texte. Un suspens palpable, mené avec talent et une économie de fioritures. C’est très bien mené, et le lecteur s’en retrouvera totalement bouleversé.

Un premier roman marquant et maîtrisé!

David Vann, « Sukkwan Island », Editions Gallmeister, 2010 (1ère édition : 2008, Folio 2012), 192 pages.