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« Tout n’est pas perdu » de Wendy Walker

Après avoir découvert le très beau roman de Celeste Ng, j’ai enchaîné avec une autre publication de Sonatine, parue il y a quelques mois. Alors que le premier est plutôt lent, très psychologique et basé sur les non-dits au sein d’une famille, ce titre-ci offre beaucoup plus de suspens, de questionnements, de remises en doute, de la belle manipulation comme je l’apprécie dans ce genre de « page-turner ».

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Dans le village de Fairview situé dans le Connecticut, un fait divers atroce va bouleverser la quiétude habituelle des lieux, et ses habitants. Au moment où une soirée réunissait la plupart des jeunes de l’école de Fairview, Jenny Kramer, 16 ans, se faisait sauvagement violer dans le bois juste à côté du rendez-vous festif. Un événement écœurant, d’une violence sans nom, revu dans les moindres détails par le narrateur de l’histoire. Ce narrateur, il s’agit d’un psychiatre de Fairview, Alan Forrester, qui a très vite été chargé du dossier. Jenny a en effet survécu, physiquement en tout cas, à ce qui lui est arrivé, mais pour ce qui est du mental, rien ne peut effacer pareil acte. Et pourtant, très rapidement après son admission à l’hôpital, les médecins ont pris la décision, avec ses parents, de lui administrer un traitement qui est reconnu efficace pour supprimer complètement du cerveau le moindre souvenir d’un événement bouleversant, comme un viol. Mais quelques mois après cette intervention, et le retour à la maison de Jenny, le psychiatre est contacté car la jeune fille n’arrive évidement pas à passer au-dessus de ça. Tel que le conçoit le traitement, elle n’a en effet plus aucun souvenir du viol en lui-même, ni de son agresseur, ni des circonstances, etc, mais elle ressent des choses. Comme si son corps et son cerveau n’avaient su balayer définitivement les émotions liées à l’acte. Il s’agit donc là d’un traumatisme purement émotionnel, et non factuel, lié à quelque chose qu’elle ne peut se rappeler. Le lecteur est ainsi face à une jeune fille complètement désorientée, incomprise, seule avec ses « fantômes » qu’elle sent au fond d’elle. Le doigt est mis sur les limites du traitement, en ajoutant à cela un manque cruel de témoignages et d’indices qui accéléreraient indéniablement l’enquête. Forrester se lance donc dans ce travail de longue haleine pour ouvrir les tiroirs de la mémoire de Jenny et tenter de remettre, avec elle, les images, les odeurs et les sons de cette terrible soirée. En parallèle, il suit également les parents de la jeune fille, évidement marqués par ce qui lui arrive. Dans le cabinet du psychiatre, chaque protagoniste laisse s’échapper leurs propres démons, et jette le voile sur les failles d’une famille en apparence soudée. Difficile en effet de trouver sa place à la maison en ce moment, entre le besoin de régler ses comptes avec soi-même, et l’envie irrépressible de trouver le coupable, rendre justice, et tourner enfin la page.

Dans ce roman, ce qui frappe le lecteur dès les premières phrases, c’est le style narratif opté par l’auteure, que j’ai trouvé tout simplement fabuleux. Alan Forrester, le psychiatre, relate les faits et les séances qu’il réalise avec les Kramer, de façon presque objective et extérieure. Il décrit méthodiquement les mécanismes du cerveau humain et de la mémoire, en s’appuyant sur le cas de Jenny et d’anciens patients, comme s’il s’adressait à un enquêteur, ou plutôt, tel que je l’ai perçu, au lecteur. Je me suis dès lors immédiatement senti impliquée, et bien « dans » le récit. Passé cet aspect très « protocolaire » et médical du témoignage, ce médecin à la déontologie qui semble presque irréprochable va commencer, contre toutes attentes, à partager ses ressentis. Que les choses soient claires, j’ai adoré ce personnage! Mais je n’en dirai pas plus…

« Tout n’est pas perdu » est particulièrement efficace, et rempli les attentes du lecteur qui se tourne vers ce genre de littérature: c’est un incroyable « page-turner » au côté addictif très marqué – et marquant! L’intrigue, rythmée par les nombreux rebondissements et surprises, se dénoue de façon constante à chaque chapitre. Et le suspens reste à son comble jusqu’à la fin, laissant un lecteur à la limite de l’hystérie (je parle de moi ^^) une fois le livre refermé.

Autre élément fort apprécié, est la crédibilité de la méthode imaginée par Wendy Walker, de l’effacement des souvenirs, qui ne paraît finalement pas si farfelu que cela. Elle le précise d’ailleurs dans quelques notes à la fin du bouquin.

« Tout n’est pas perdu » m’a fait vivre des émotions incroyables, du stress, et surtout beaucoup d’empressement à poursuivre la lecture et connaître la suite de l’histoire. L’auteure fait preuve d’une grande maîtrise, d’inventivité et d’audace! Je suis ravie de son adaptation au cinéma qui est déjà au programme!

Wendy Walker, « Tout n’est pas perdu » (traduit par Fabrice Pointeau), Editions Sonatine, 2016, 352 pages.

« Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » de Celeste Ng

Je reviens aujourd’hui sur ma première lecture d’une publication Sonatine, qui fut une révélation! Non pas tellement le roman, même si je l’ai beaucoup apprécié, mais bien cette maison d’édition spécialiste des thrillers psychologiques. Cela faisait bien longtemps que j’avais goûté à ce genre littéraire, et j’avoue que ce roman m’a clairement permis de retrouver des sensations oubliées, l’énervement, l’addiction, la curiosité, la surprise… Depuis, je reste très attentive aux sorties de cette édition, et aux titres que je peux emprunter à la bibliothèque (par chance, ils sont nombreux!).

La famille Lee se réveille un matin, comme chaque matin, avec la routine qui s’installe rapidement pour les 5 membres qui la compose. Seule Lydia n’est pas encore descendue. Très vite, sa maman Marylin se rend compte qu’elle n’est pas à la maison. La panique s’installe. Lydia, une adolescente de 16 ans ne reviendra pas… Elle est retrouvée le lendemain au fond du lac juste à côté de son domicile, là où elle avait l’habitude, avec son frère et sa soeur, de passer du bon temps. C’est un véritable cauchemar qui s’empare des Lee, le coup de massue. Qu’a-t-il pu arriver à cette jeune fille, calme, réservée, sans problèmes apparents. Est-ce un assassinat? Un suicide? Y a-t-il eu des témoins? Pendant que la police mène l’enquête en toute discrétion, ses proches tentent de comprendre, de déceler le moindre indice en se remémorant les derniers jours de leur fille/sœur. Mais il est aussi essentiel que chacun commence à faire son deuil, de retrouver sa place au sein de cette tribu aujourd’hui accablée par la tristesse et surtout, par les interrogations.

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Pour ce premier roman, Celeste Ng fait preuve d’une remarquable maîtrise. C’est ce qui m’a le plus marquée dans cette passionnante lecture. Attention toutefois, il convient de préciser qu’il ne s’agit pas d’une enquête policière ni d’un polar, comme je l’avais compris avant d’entamer la lecture. Il s’agit davantage d’un portrait de famille où les pensées les plus intimes de chacun de ses membres sont passées en revue, analysées, décortiquées, et qui reviennent à la surface avec ce drame. Au fil des pages, ils révèlent leurs regrets, posent timidement des mots sur un mal-être qui sans le savoir s’est immiscé au plus profond d’eux-mêmes.

Il y a d’abord la question de l’immigration et du rejet des autres, extraordinairement dit par l’auteure. James Lee est en effet chinois, mais né aux Etats-Unis. Jamais il n’aura réussi à trouver sa place dans cette société des années 50′ où la différence est encore bannie. Il en sera de même pour ses enfants, même si tout est supposé avoir évolué. Les rires, les mesquineries, l’isolement dû à une couleur de peau différente, sont trop puissants pour d’aussi petites épaules. Il y a également la maman, Marylin, qui rêvait de devenir médecin, et sera forcée de mettre de côté son ambition à l’arrivée du premier bébé. Des blessures pour tous deux, qui restent à vif. Ensuite Hannah, qui, du haut de sa posture de cadette, n’est pas réellement écoutée et qui souffre en silence. Et enfin Nathan, l’aîné, tellement méfiant, de Jack, ce garçon qui s’est rapproché de sa sœur ces derniers mois, qui tente de faire sa propre enquête.

Ce mot essentiel : demain. Chaque jour, Lydia le chérissait. Demain je t’emmènerai au musée voir les os des dinosaures. Demain on apprendra des choses sur les autres. Demain on étudiera la Lune. Chaque soir une petite promesse arrachée à sa mère : qu’elle serait là le lendemain matin.

Et en échange, Lydia tenait sa propre promesse : elle faisait tout ce que sa mère demandait. (pp. 143-144)

Roman psychologique, donc, très lent, fait de feedback, de réflexions sur ce qui a cloché, un jour. Une parole, un cadeau, sans que l’on ne s’en rende compte, mais qui a pu heurter.

On est face à des personnages travaillés, qui ouvrent leur cœur au lecteur. Des voix ébranlées, qui passent des larmes aux cris de colère. Elles poursuivent, marquent. J’ai refermé ce roman ébahie par tant de justesse, et très touchée tellement il sonne vrai. Addictif, émouvant, une construction sans fausse note, où tout a son importance. Une belle découverte pour moi!

Celeste Ng, « Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » (traduit par Fabrice Pointeau), Editions Sonatine, 2016, 288 pages