Archives pour la catégorie Littérature belge

« Le champ de bataille » de Jérôme Colin

Lorsque les enfants grandissent et entrent dans l’adolescence, c’est toute la famille qui se retrouve remuée. Les couches, les câlins, les découvertes, cèdent leur place aux cris, à l’insolence, aux conflits. Tout au long de ce roman, le narrateur, papa désemparé de 40 ans, raconte comment sa famille a basculé au fur et à mesure des nombreuses crises de son fils de 15 ans. Il explique parfois avec violence les nombreuses confrontations avec Paul, qu’il a beaucoup de mal à voir grandir. Paul est dur dans ses propos, n’a aucun respect pour son père, se moque de sa mère, fuit toute forme d’autorité, et son comportement s’en fait particulièrement ressentir à l’école où il risque gros.

Jérôme Colin décrit avec une certaine gravité ces conflits parents-ados, mais aussi la distance qui se creuse entre un homme et son épouse. La crise de la quarantaine? Il y a peut-être de ça, mais ce couple s’est finalement réfugié dans le silence, l’indifférence. Lui, se cache dans le cabinet de toilettes pour réfléchir, rêver, imaginer une autre vie. Elle, passe ses soirées dans leur fameux divan (quelle symbolique ce divan!) concentrée sur ses puzzles. Les journées passent et les mots se font de plus en plus rares.

Un véritable champ de bataille, voilà comme le nomme le narrateur. Ce chamboulement dans une vie de parent et de mari, qu’on n’arrive pas à contrôler. On assiste à la perte d’êtres chers, sans pouvoir intervenir.

Voilà plusieurs semaines que j’ai terminé ce livre, et j’en garde un souvenir très fort encore. C’est une histoire qui vous suit, qui vous fait réfléchir. Même si ce titre m’a remuée ou choquée à plusieurs moments, j’ai été plusieurs fois irritée par plusieurs choses. Tout d’abord, par la violence avec laquelle Paul s’adresse à ses parents, et le mutisme derrière lequel se cache son père. Il passe son temps à imaginer les paroles qu’il devrait lâcher, mais ne le fait pas. Le côté mystérieux et taiseux de sa femme Léa, m’a quelque peu ennuyée aussi. Pourquoi le narrateur est-il le seul à se préoccuper de la survie de leur couple? Toute la question de la quarantaine vécue par la femme est soulevé. Enfin, j’ai trouvé au texte quelques longueurs et répétitions. Le personnage central passe finalement son temps à espérer, à préparer des coups pour tenter de sauver sa famille, et le récit peut sembler stagner.

Ceci dit, l’ensemble est captivant, il prend aux tripes. Il marquera indéniablement les lecteurs qui se reconnaîtront sans doute dans certaines scènes. Ce que j’ai le plus apprécié, c’est que l’auteur développe chez le lecteur de nombreuses émotions fortes : la colère, la tristesse, … Puis, à la différence de son premier roman « Eviter les péages« , Jérôme Colin fait intervenir ici plusieurs personnages. Le style et l’ambiance générale de ce second roman sont sensiblement identiques  » Eviter les péages », on reste à peu près sur les mêmes sujets, mais « Le champ de bataille » est indéniablement plus percutant, plus profond et plus évocateur.

Un des sujets-phares également est l’enseignement. La façon dont le système actuel enferme nos enfants dans des cases, et isole ceux qui ne correspondent pas à la norme. Les « éléments perturbateurs », on s’en débarrasse au lieu de les aider, de chercher à comprendre ce signal d’alerte. C’est un sujet qui tient profondément à cœur l’auteur puisqu’il a réalisé plusieurs interviews dernièrement, qui ont créé un véritable buzz sur les réseaux sociaux.

Ce que j’ai le plus apprécié au final, c’est que cette histoire sonne vrai, c’est en ce sens, qu’elle est effrayante. La famille est l’un de mes thèmes préférés en littérature, et Jérôme Colin en parle, certes avec mélancolie, mais surtout avec cette vérité qui éclate au visage de ses lecteurs. Pour son troisième roman, je l’attendrais par contre dans un autre registre, même si celui exploité depuis le début de sa carrière d’écrivain, lui va comme un gant.

Jérôme Colin, « Le champ de bataille », Editions Allary, 2018, 240 pages

Une lecture dans le cadre du mois belge organisé par Anne

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« Et tous seront surpris » de Monique Persoons

Cela faisait bien longtemps que je n’avais plus lu de nouvelles, et ce recueil trônait sur ma bibliothèque depuis bien 2 ans!

Dans son premier recueil, Monique Persoons met en scène dans un humour noir, des moments de vie qui basculent. Les personnages sont, ou meurtris, ou en colère, ou encore jaloux. Et l’ultime décision qu’ils prennent, contre toute attente, ont la particularité de surprendre. Oui, le créneau de ce recueil passionnant est d’offrir aux lecteurs un virage à 360° à la fin de chaque histoire! Grâce à ce procédé, mais aussi parce que Monique Persoons arrive à nous embarquer dès les premiers mots dans ses histoires parfois bien déjantées, j’ai été littéralement captivée!

J’ai beaucoup apprécié l’humour omniprésent, qui joue sur le cynisme et le désespoir du personnage principal (bien souvent, une narratrice). Le style est fluide, les histoires se lisent à une vitesse folle. Elles sont courtes, élément que j’apprécie particulière dans le genre. Monique Persoons démontre toute son efficacité car en 3-4 pages par histoire, elle nous plonge dans une ambiance particulière, énigmatique, qui tient en haleine du premier au dernier mot.

J’ai également aimé les personnages, des gens ordinaires à la vie des plus banale. Ils sont lassés de cette (in)existence et cherche l’élément déclencheur pour changer la donne.

La surprise fut au rendez-vous dès la première histoire intitulée « Résurgence », que j’ai trouvé très réussie. Un excellent coup d’envoi!

Quelques nouvelles se distinguent parce qu’elles sont plus chargées en émotions. Je pense à « Un cercueil verni », qui m’a profondément remuée. D’autres sont vraiment comiques, ou plutôt ironiques. A travers des sujets comme les réseaux sociaux, l’infidélité, le mariage qui bat de l’aile, l’auteure met à mal les « vieux couples ». Un autre thème se retrouve dans la majorité des nouvelles, c’est la mort. Mais ne craignez pas le côté plombant! Les personnages sont malmenés, les issues sont rarement positives, mais c’est tantôt drôle, tantôt explosif.

Monique Persoons a créé une vraie belle surprise en moi, ce recueil m’a beaucoup amusée. Ceci dit, j’ai été très rarement déçue des recueils publiés par Quadrature…

Monique Persoons, « Et tous seront surpris », Editions Quadrature, 2016, 125 pages

Une lecture inscrite au rendez-vous de la nouvelle dans le cadre du mois belge organisé par Anne

 

« Apprendre à lire » de Sébastien Ministru

Aussitôt reçu en cadeau, aussitôt lu!

Je connais l’homme de radio, le journaliste, le chroniqueur littéraire… en ouvrant « Apprendre à lire », je m’apprêtais à découvrir une nouvelle casquette de Sébastien Ministru, celle d’écrivain.

Pour ce premier roman, il a opté pour l’intime.

Antoine, la soixantaine, est directeur de presse. L’image du patron antipathique et froid lui colle à la peau, même en dehors du boulot. Mais derrière cet homme limite méprisant se cache une blessure d’enfance : la mort de sa maman alors qu’il était tout jeune. Après cette épreuve douloureuse et réellement choquante, Antoine a continué à vivre sous le même toit que son père, mais plus aucun échange ne passait entre eux.

Après avoir fait de longues années sans se parler, l’homme se rend aujourd’hui une fois par semaine chez son père de 80 ans avec qlequel les contacts restent froids mais cordiaux. Du coup, Antoine est très surpris le jour où son père lui fait part d’une demande improbable, qui lui vient de loin : lui apprendre à lire et à écrire. Originaire de Sardaigne, le père d’Antoine a eu une enfance pas facile avec un père dur, pas compréhensif du tout,  qui l’a envoyé s’occuper de les moutons plutôt qu’à l’école. Difficile d’imaginer que ce manque d’instruction a été vécu comme un réel handicap pour ce vieux qui, tout au long de sa vie, n’a jamais laissé transparaitre aucune émotion pas même envers son fils unique. Après avoir avalé le morceau, Antoine essaie donc tant bien que mal à enseigner la lecture à son « vieux ». Il y voit surtout l’opportunité de se rapprocher et de mettre à plat ce qui le tourmente depuis toutes ces années. Mais après avoir essuyé nombre de remarques déplacées et désobligeantes de la part de son élève, Antoine décide d’engager une personne qui endossera ce rôle bien mieux que lui. Il se tourne vers un escort prénommé Ron, récemment rencontré lors d’une brève partie de jambes en l’air que notre narrateur pratique régulièrement.

Avec ce récit, Sébastien Ministru explore un univers différent, plus grave,  de ce qu’il a l’habitude de produire. La voix de son narrateur se veut sobre, singulière. Il porte un regard cynique qui frôle la moquerie, sur les gens et les situations qui l’entourent. Rien de surprenant donc que ce soixantenaire n’ait pas beaucoup d’amis. Seul Alex partage sa vie depuis 30 ans. A eux deux ils forment un couple soudé, mais ce n’est pas grâce au sexe qu’ils ont décidé de proscrire de leur relation (d’où les rencontres avec les escorts).

Cette voix particulière d’un homme qu’on ne peut pas trouver sympathique vous attrape malgré tout et ne vous lâche plus. Ses mots sont chargés d’une grande émotion qui dit les regrets, les peurs et les douleurs. Ce roman aborde la terrible relation entre un père et son fils, relation qui n’en est pas vraiment une car l’amour qui les unit est presque inexistant. Le défi qui se cache derrière la timide demande du patriarche est donc l’occasion rêvée pour faire sortir plus de 30 ans de non-dits.

J’ai aimé l’histoire, mais ce qui m’a le plus séduite est incontestablement cette écriture unique, lourde de sens mais offerte dans une grande retenue. Je suis d’autant plus admirative de ce premier roman que Sébastien Ministru nous a livrés l’avoir écrit sans réfléchir au style, en se laissant aller, en faisant sortir cette histoire largement inspirée de son vécu. Le journaliste et désormais romancier belge fait une nouvelle fois preuve de toute l’étendue de son talent, servi par une plume extraordinaire qu’on lui connaissait déjà à travers ses chroniques. A la différence qu’ici, elle est d’une pudeur extrêmement touchante.

Sébastien Ministru, « Apprendre à lire », Editions Grasset collection Le Courage, 2018, 160 pages

« Je n’ai rien vu venir » d’Eva Kavian

Faut-il tomber au plus bas de l’échelle sociale pour être dans le monde réel? (p.86)

A 68 ans, Jacques doit se rendre à l’évidence : il a besoin d’aide. Après la faillite de l’entreprise pour laquelle il travaillait, les ennuis se sont enchaînés. Les factures impayées ont entraîné la coupure du gaz, de l’électricité. Ce monsieur a du ensuite vendre ses livres pour pouvoir manger, et finalement quitter son logement qu’il louait. A la rue depuis plusieurs jours, il se tourne bon gré mal gré vers une résidence située à Namur qui abrite des sans-abri. Il n’a pas d’autres mots : « Je n’ai rien vu venir ». Jamais il n’aurait pensé que ça pouvait un jour lui arriver. Malgré cet échec, Jacques garde sa fierté et refuse qu’on le compare aux autres pensionnaires. Il partagera une chambre avec 3 autres personnalités bien trempées. Il y a tout d’abord Momo, trentenaire hyperactif, toujours soucieux à se rendre utile aussi bien à la résidence que pour ses collègues. Filleul Royal, au passé troublant et qui a déjà essayé de se suicider plusieurs fois. Et enfin Ramon, qui noie son chagrin dans la boisson. Mais derrière chacun de ces visages traumatisés par une expérience douloureuse, se cache une âme sensible, une volonté de s’en sortir malgré tout et une générosité sans limite. Petit à petit, les préjugés de Jacques vont tomber, il se rendra compte qu’être sans-abri n’est pas une maladie et que pour beaucoup, ce sont les rencontres, l’environnement extérieur ou simplement un mauvais destin, qui les ont mis sur cette voie. Il va s’ouvrir aux autres, apprendre à aller au-delà de l’apparence et du mot « sans-abri », comprendre réellement ce qui lui arrive, et se retrouvera bien plus changé qu’il ne pouvait l’espérer.

Il n’en a pas l’air comme ça, mais ce court roman soulève bon nombre d’interrogations et sans le faire directement, Eva Kavian donne à son lecteur/sa lectrice, l’envie de réagir. Elle arrive notamment à y glisser un manque d’accompagnement des résidents dans leur projet de vie de la part des équipes éducatives, ainsi qu’une carence flagrante dans les aides disponibles à l’extérieur. La voix des travailleurs sociaux s’élèvent de temps en temps au cours du récit, pour faire le point sur les personnes qu’ils suivent, et qui se résument soit par des questions, soit par un appel à l’aide. L’auteure précise bien que son livre détient une part de réel, observée sur le terrain, mais qu’il s’agit d’une fiction.

Je n’ai pas pensé le mot solution après le mot abri. Trouver un abri était une solution. (p.11)

Malgré la tristesse du sujet, il y a une sorte de « good-feeling » qui se dégage de cette histoire. Ce sentiment est sans aucun doute liée aux personnages qui véhiculent de chouettes valeurs d’entraide, de solidarité. Ils donnent vraiment à réfléchir, à relativiser notre propre vie. Ils n’ont rien, leur avenir n’est pas très optimiste, et pourtant ils ne perdent ni la foi en l’humain, ni l’espoir de sortir de là un jour et de reprendre les rails d’une vie « normale ». On se sent bien dans cette résidence, on aime découvrir leur quotidien, leurs anecdotes. Des scènes soulèvent même quelques sourires. Il n’y pas de calcul, ni d’à priori entre eux, ils parlent comme ils pensent. Je n’avais pas envie de les quitter, c’est bons hommes de la résidence.

Comme ce fut le cas avec « Ma mère à l’Ouest » qui est axé jeunesse, contrairement à ce titre-ci, l’auteure belge aborde des sujets de société graves, mais avec finesse et sans jamais alourdir l’ambiance. Je repense d’ailleurs au beau roman de la québécoise Sophie Bienvenu sur le même sujet, avec un personnage central beaucoup plus jeune, qui m’avait tout autant remuée. Avec une légère préférence pour « Je n’ai rien vu venir », pour cette part d’humanité plus développée, et ses personnages attendrissants. Je suis très contente de l’avoir sorti de ma bibliothèque à l’occasion du mois belge.

Une fois encore, j’ai aimé ses mots, son style fluide, touchant et marquant. Je vous le conseille, juste pour connaître le temps de quelques pages le quotidien de ces hommes et ces femmes que l’on croise chaque jour, et qui se fondent aujourd’hui dans le décor.

Merci à Mina qui m’a offert ce roman il y a 2 ans!

Quatrième contribution au mois belge d’Anne et Mina!

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Eva Kavian, « Je n’ai rien vu venir », Editions Weyrich, collection Plumes du Coq, 2015, 128 pages

« Le Ouistiti » de Myriam Mallié (texte) et Gianluigi Toccafondo (dessins)

A mes yeux, les contes, ils sont destinés aux enfants. Ils sont soufflés juste avant d’aller dormir, pour rêver, ou pour vivre pendant quelques minutes une aventure extraordinaire. Mais ce conte-ci, je ne le mettrais pas entre les mains d’un petit, croyez-moi! J’ai d’ailleurs moi-même frissonné à cette lecture!

Dans ce conte des frères Grimm, la princesse n’a rien de gentil. La beauté, elle semble l’avoir. Mais elle fait peur, elle ne se mêle pas aux gens et pique des crises d’humeur toute seule dans sa tour où elle s’est enfermée. Tout en hauteur, composée de 12 fenêtres, elle lui offre une vue complète et très détaillée de ce qui se passe dans le village. Et qu’est-ce qu’elle y fait dans cette tour? Elle regarde.

La tour lui avait paru soudain désirable. Un ailleurs possible, un lieu de protection, une chambre forte. Un atelier aussi, où étudier, écrire, peindre, dessiner. Un retour vers des lieux d’enfance, des sentiments et des souvenirs perdus. (p.11)

Elle espère l’amour aussi… Mais ses prétendants, elle les invite à se cacher. Si elle les trouve, elle les tue. Et comme elle a un œil partout, les malheureux sont souvent décapités. Jusqu’au jour où trois frères tentent de conquérir son cœur.

Il s’agit d’un conte que je ne connais pas et que j’ai découvert sous la plume de Myriam Mallié, grâce à Mina. Une plume différente, qui réinvente certains mots. Un style saccadé, par des retours à la ligne fréquents et des répétitions nombreuses.

Étonnante image de la méchante princesse qui tue les hommes qui n’arrivent pas à se cacher. On sent malgré tout un profond mal-être chez elle et l’espoir de voir sa vie prendre un autre tournant. Ce tournant, elle pense le connaître grâce à l’amour. Mais elle n’y croit pas, à l’amour.

Cette histoire de princesse perchée en haut de sa tour m’a fait voyager, m’a emmenée dans un lieu qui ne ressemble à aucun autre. L’ambiance générale sombre, un peu effrayante aussi, est accentuée par des illustrations tout aussi « bizarres », faites de collages et de mélange de genres.

J’ai été emportée par les mots de Myriam Mallié, ce sont des mots que j’aurais d’ailleurs aimé écouter. Car un conte, ça se raconte surtout. C’est vraiment la découverte d’une plume que je réalise avec ce court texte, et un « presque » retour en enfance! Un plaisir retrouvé également avec Esperluète, ce format très agréable et toujours cette qualité de papier et de présentation.

Seconde contribution cette année au mois belge d’Anne et Mina!

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Myriam Mallié (textes) et Gianluigi Toccafondo (illustrations), « Le Ouistiti », Éditions Esperluète, 2013, 62 pages

« Petite fantôme » de Mathilde Alet

Quand on a une grande soeur, on passe les quinze premières années de sa vie à essayer de lui ressembler et les suivantes à essayer d’être différente. (p.102)

Pour cette quatrième édition du mois belge, je renoue avec Mathilde Alet et sa « Petite fantôme », dont j’avais apprécié le premier roman « Mon lapin« .

Gil et Jo sont deux sœurs qui ne sont pas spécialement proches. Deux mode de vie différents, deux personnalités qui s’harmonisent peu. Pourtant, elles tiennent à leur rendez-vous hebdomadaire : tous les mercredis après-midi elles se retrouvent au café Les trois compères, qu’elles ont rebaptisé Les deux commères, juste pour passer un moment à elles deux et discuter. Gil est assistante dans un bureau d’avocats et rêve de publier son premier roman intitulé « Troisièmes lundis ». Cela fait un moment maintenant qu’elle essuie bon nombre de lettres de refus. Il lui manque juste un petit quelque chose pour faire adorer ce roman, mais lequel? C’est là que Jo entre en piste et lui sort l’élément déclencheur qui va faire exploser son histoire. Lorsque Gil envoie cette nouvelle version de « Troisièmes lundis », bingo! Une éditrice accepte de le publier et il devient un best-seller! Comment les deux sœurs parviendront-elles à vivre ce succès qui leur revient finalement à toutes les deux? Voilà toute la question de ce roman!

Pas de grande surprise avec cette histoire qui malheureusement avait pour moi un aspect de « déjà-vu » puisqu’elle m’a fait très vite penser au titre de Katherine Pancol « Les yeux jaunes des crocodiles ». La trame est identique : alors que Gil est l’auteure de ce « Troisièmes lundis », c’est Jo qui fera la promo du bouquin. A ce détail près que Gil a voulu utiliser un pseudo pour son roman. Esther Egova. Qui est donc incarnée par sa grande sœur. Le succès est très rapide et Jo/Esther est prise dans ce tourbillon l’envoyant sur les plateaux télé, aux séances de dédicaces, à de nombreuses interviews. Le fil entre les deux sœurs se détend assez rapidement.

Le début du texte ne m’a pas beaucoup emballée. On assiste aux côté de Gil au début de la rupture avec sa sœur, qui lui pose deux lapins consécutifs à leur rendez-vous fétiche du mercredi. Gil est une fille renfermée et solitaire. Dotée d’un pouvoir d’observation particulièrement pointu, elle analyse beaucoup les personnes qui l’entourent, et même les relations avec ses proches. Elle contractualise dans sa tête chaque faits et gestes de ceux qui l’entourent, se sentant uniquement rassurée qu’à travers les habitudes et les règles. C’est une personnalité que j’ai eu du mal à saisir, surtout quand elle embellit la réalité en s’imaginant une version sublimée des personnes qui lui sont cher, comme son petit-ami Arnaud (devenu Arnaud chéri) et sa sœur Jo (dont le pendant plus complice est appelé Joséphine).

Il s’est cependant produit un revirement qui m’a happée, lorsque le sujet a commencé à être réellement développé, où les personnages ont pris place de façon plus concrète et surtout où j’ai mieux appréhendé la personnalité de Gil. C’est là que j’ai retrouvé la « patte » de Mathilde Alet. J’ai finalement trouvé cette relation triangulaire intéressante, entre l’Auteure/Gil, le Visage/Jo et Esther Egova. J’ai apprécié voir à quel point elle grignote petit à petit le peu de complicité qui restait entre les sœurs, larguant Gil au titre de « Petite fantôme ».

Par la présente convention, la petite fantôme s’engage à demeurer invisible. Seuls sont autorisés à apparaître ses mots, sans que ces derniers puissent lui être attribués. En toute circonstance, la petite fantôme se tait. (p.100)

Décortiquer les relations familiales qui sombrent est ce que réussit le mieux Mathilde Alet. Cela avait été le cas avec « Mon lapin ». Avec ces deux sœurs, qui sont unies contractuellement et dont les menus liens affectifs tiennent surtout de la nostalgie des souvenirs, elle arrive à présenter une relation qui tend à disparaître sur base de non-dits, sans jamais dramatiser. Et c’est justement ce point qui est appréciable. Elle ne tombe pas dans la tristesse, mais le fait plutôt naturellement, presque comme une fatalité. Ayant moi-même une sœur, ce récit m’a parlé.

La jeune auteure franco-belge offre de jolies phrases sur la relation fraternelle, les souvenirs, et les liens qui s’étiolent. Un sujet de fond finalement loin d’être anodin, sur la création littéraire, l’origine véritable d’un roman – est-ce celui qui écrit ou celui qui apporte les idées? Et une très belle balade dans les rues de Bruxelles avec des descriptions rendant hommage à l’ambiance bon-vivant et multiculturelle de notre capitale.

Finalement, je termine ce roman sur une note assez positive! C’est un second texte qui confirme une écriture singulière, un ton ni enjoué ni sombre, et une vision réaliste mais non-dramatique des relations familiales complexes.

Première contribution cette année au mois belge d’Anne et Mina!

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Mathilde Alet, « Petite fantôme », Éditions Luce Wilquin, 2016, 152 pages

« Nuit » et « Mon monstre et moi » d’Emmanuelle Eeckhout

Je clôture le mois belge d’Anne et Mina avec deux albums jeunesse dégotés en dernière minute cette semaine à la bibliothèque. C’est la couverture de « Nuit » d’Emmanuelle Eeckhout qui a attrapé mon regard en premier. Généralement, ce qu’on croise dans les rayons pour les tout-petits est très coloré. Cette couverture sombre n’est donc pas passée inaperçu. J’ai ainsi fouillé dans le reste du bac dédié à cette auteure et illustratrice belge et trouvé de véritables bijoux!

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« Nuit » est composé de brefs paragraphes, une phrase par page pour être exacte, d’une poésie extraordinaire. Au fil des pages, E. Eeckhout passe en revue le monde qui doucement s’endort, et où les êtres nocturnes prennent le relais peu à peu. Le paysage s’assombrit, pour ne laisser entrevoir que de minimes tâches jaunes, que l’on devine à la lueur de cette si belle et ronde lune. Des mots à chuchoter, pour une douce invitation à aller au dodo!

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Dans un autre genre, on passe avec « Mon monstre et moi » à une histoire d’amitié… qui sort de l’ordinaire. Celle entre l’enfant-narrateur et son meilleur ami d’enfance. A nouveau, rien de superficiel à travers les pages, l’auteure et illustratrice se concentre sur l’épuré, le minimaliste. Une histoire faite de grands rêves d’enfant, mais aussi sur l’incompatibilité de cette relation.

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Il se dégage de ces deux albums une douce mélancolie, qui invite à l’apaisement et au repos. Grâce à ces titres, j’ai pu découvrir une double facette du travail d’Emmanuelle Eeckhout, de la poésie au niveau de la plume, et un style artistique épuré. Un nom que je suivrai, indéniablement!

Plus d’infos, allez voir son chouette site!

Emmanuelle Eeckhout, « Nuit », Editions Pastel, 2009 et « Mon monstre et moi », Editions Pastel, 2011

Lecture dans le cadre du Mois belge d’Anne et Mina

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